Daniel Nadaud me fait — parfois — penser à Odilon Redon

par Christophe Comentale

Au fil des très nombreuses manifestations et publications qui ont célébré l’activité créatrice de Daniel Nadaud, force était de lancer un écho, fût-il modeste, à ces actions multiples.

On note chez Redon (1840, Bordeaux -1916, Paris), un dépouillement, une constance, jugulée et maîtrisée, tandis que chez Daniel Nadaud (1942, Paris), des amoncellements confinent parfois à une absence de sens donnant à ses synthèses visuelles un poids particulier.

Daniel Nadaud, dessinateur, est aussi lithographe, écrivain, sculpteur, compositeur d’assemblages qui frisent des constellations cosmopolites et décalées. Il développe cette activité depuis les années 70.

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La série des fonds or. A propos d’un récent paysage de Fan Yifu

par Christophe Comentale

Le courant néolettré, revigoré depuis trois bonnes décennies, ne cesse de faire découvrir des pratiques reflétant une créativité surprenante. Les différentes périodes historiques ont privilégié des supports extrêmement divers et utilisé des matériaux des plus surprenants. Ainsi en est-il allé de la soie et de l’or, matières des plus précieuses qui ont produit des fleurons uniques de la civilisation chinoise.

Dès les Shang, la métallurgie de l’or fait naître des pièces d’orfèvrerie étonnantes, somptueuses sous celle des Han, délicates et naturalistes sous les Tang, délirantes et parfois inconséquentes sous les Qing, tandis que la soie tissée de façon subtile est affectée au vêtement, aux tentures ou devient le support d’œuvres précieuses. Avec sa récente série de paysages paradisiaques, Fan Yifu remet au goût du jour le raffinement qui préside à toute création. L’une d’entre elles est présentée ci-après.

(ill. 4) Fan Yifu. Ciel haut sur vol d’oiseaux (2022), encre sur carton or, 45, 5 x 50 cm (coll. privée) 天高任鳥飛

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Quentin Liu, mémorialiste de l’historiographie contemporaine

par Christophe Comentale

Quentin Liu et Wendy Wronski, Regards croisés, 2019, image numérique (2019), 刘险峰与刘文蒂 « 交叉点 »

Les confrontations Est-Ouest restent vecteur de surprises et de carrières qui se développent pratiquement à l’insu des créateurs eux-mêmes. Un regard à l’œuvre de Liu Xianfeng – Quentin Liu – en est une des illustrations actuelles : un parcours qui rappelle les amalgames structurants entre deux cultures, surtout lorsque celles-ci, assimilées, vécues au fil du temps et des événements qui passent, deviennent des marqueurs à valeur autre…

Quentin Liu [刘险峰] naît en 1978 dans la province méridionale du Hunan, aire géographique et politique située à plus de 1 300 km de Pékin au nord, à quelque 900 km de Shanghai à l’est et à 300 km de Canton au sud. Le Yangzijiang — le Fleuve Bleu — la traverse d’ouest en est.

Arrivé en France à l’âge de 24 ans, en 2002, après un cursus aux Beaux-arts et dans une école de photographie, il oriente sa création vers la peinture, médium qu’il juge le plus libre pour sa création artistique.

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A propos de l’exposition sur La peau de chagrin à la Maison de Balzac (Paris)

Rupert Shrive a exposé du 22 septembre au 30 octobre 2022 dans le savoureux dédale de ce lieu unique dédié à l’écrivain et devenu galerie hébergeant toiles et installations.

par Christophe Comentale et Alain Cardenas-Castro

 

Actualité littéraire et beaux-arts ou De la métamorphose

C’est un peu ce qui se passe avec cette courageuse demande faite par Yves Gagneux, directeur du lieu, à un artiste assez introduit dans un concept jet set de l’art contemporain. Comme il le rappelle lors d’un échange récent

« je ne monte pas une exposition dans ce lieu, je passe quasiment commande à un créateur pour qu’il travaille sur une œuvre de Balzac [1799-1850] qui lui a plu et qui permette de la sorte de montrer l’impact de l’écrivain et, surtout, donne envie de le lire. D’où ce travail réalisé sur la Peau de chagrin, œuvre datant de 1831 ».

C’est dit, l’art conduit à la littérature ! En tout cas, chapeau bas à ce courageux lettré.

Ainsi, dans ce contexte particulier, Rupert Shrive a exposé du 22 septembre au 30 octobre 2022 dans le savoureux dédale de ce lieu qui, en dépit d’une restructuration récente, notamment une entrée devenue bastion postmédiéval donnant sur le jardin transformé en aire de pique-nique, reste accueillant. Il est vrai que si la vigne avait été plantée sur ce versant ensoleillé, le Clos Raynouard aurait pu faire la nique au cépage montmartrois. Le lieu ne s’y prêtait pas, le calme doit régner… Par ailleurs, impossible de connaître précisément le coût de cette superbe réfection à la charge des Parisiens. Elle devrait, disent certains technocrates solidaires et vertueux, inciter à davantage lire Balzac ! Différents enseignants, interrogés sur ces corrélations sont d’un avis sensiblement autre.

(ill. 1) Rupert Shrive parcourant son installation, galerie Orel art, Paris, 2011

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BIB et la caricature. Découverte d’un portrait à mi-corps inédit

par Christophe Comentale

La récente apparition à un mois de distance de deux dessins à la mine de plomb signés BIB (ill.1 et 2) et représentant un quadragénaire, très certainement Paul Delesalle (ill.3 à 5), vêtu de façon élégante, renvoie au parcours assez atypique de ce caricaturiste.

 

Une personnalité plurielle, un témoin d’une époque

Connu sous ce pseudonyme, à la fois un diminutif et une onomatopée, BIB, le nom renvoie à Georges Auguste Breitel (1888-1967, Paris). Fils de Marie Breitel, comptable de métier, il épouse Germaine Bertoletti en 1924.

Georges Auguste Breitel choisit tôt la carrière de dessinateur et de journaliste. Il travaille notamment pour les journaux illustrés, La RampeLes Annales, GringoireLa Vie parisienneLe Charivari[1]. C’est surtout pour ses dessins dans cette dernière publication que la postérité se souvient de lui. Comme le rappelle Guillaume Doizy dans un article récent, « s’appropriant le nom du célèbre quotidien fondé par Philipon en 1832 et abandonné peu avant, quelques amis royalistes liés à l’Action française lancent le 19 juin 1926 un journal éponyme, clairement marqué à droite. L’hebdomadaire, de taille modeste (20 x 28 cm) par rapport à son aîné, fait preuve d’une originalité certaine pour l’époque en se dotant, pour rédacteur en chef, d’un dessinateur et non des moindres : Jehan Sennep. Le Charivari est détenu par la Société française des périodiques illustrés (également Nouvelle Société des journaux humoristiques) et géré par un certain Champetier. L’Imprimerie française de l’édition qui s’occupe du tirage dans les premiers temps réalise certaines publications de L’Action française ». Les orientations marquées du journal sont larges et assez conservatrices, il « reprend certes à son compte l’anticléricalisme spécifique de L’Action française, ce qui rend l’hebdomadaire tout à fait antipathique à certains milieux catholiques qui peuvent trouver par ailleurs la revue trop triviale[2]. Dans la veine de L’Espoir français, mais avec plus de légèreté, Le Charivari se veut avant tout anti-socialo-communiste, il fustige le Front populaire après avoir honni le Cartel des gauches, sur un ton sérieux aussi bien que satirique, glissant vers un antisémitisme de plus en plus marqué[3]».

Ainsi, BIB, à la façon de Daumier fait la première de couverture du journal avec des événements pris à l’actualité politique et sociale : la SDN, les affaires de corruption dans le pays, Vichy, la misère du peuple, le Front populaire, la Circonférence (sic) de La Haye, le Congrès de la SFIO, … il s’attaque aussi à la représentation des hommes politiques, Tardieu (ill.6), Trotsky, Henri Dujardin, le colonel Charles Lindbergh, Hughes Vitrix, … Les artistes ou les écrivains ne trouvent pas forcément grâce à ses yeux, Guitry fait la une du journal, tout comme Tristan Bernard, le clown musical Grock ou Georges Courteline, …

La vigueur féroce de son trait n’épargne pas non plus les actrices, les danseuses : Cora Laparcerie, Mademoiselle Esmée, Marguerite Deval, Cécile Sorel, ce qui vaut, en 1921 de la part de cette dernière, une assignation à comparaître en justice pour la société des dessinateurs humoristes en raison d’une caricature présentée au Salon des Humoristes sous la plume de BIB .

Sociétaire des Humoristes et membre des dessinateurs parlementaires, BIB expose également au Salon des indépendants. Aquarelliste, il s’adonne plus rarement à la peinture. Il meurt à son domicile de la rue Redon le 26 septembre 1967.


Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 1) BIB. Portrait à mi-corps de M. Paul Delesalle (sd), mine graphite, 16 x 11 cm ; (ill.2) BIB, Portrait à mi-corps de M. Paul Delesalle (sd), mine graphite, 13 x 9 cm


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Une revue singulière Le bois gravé. A l’honneur dans le n° 32 Médéric Bottin, « l’homme qui sait faire vibrer le bois »

La dématérialisation des données savamment entreprise par nos édiles depuis plusieurs décennies présente un avantage : nous pourrons aller partout les mains vides ou ne plus aller nulle part si l’on continue ainsi, — tout étant virtuel — cela dit, la situation ne devrait que compliquer davantage le regard sur les œuvres originales si l’on se range à cette étrange attitude qui oublie à la base de tout cela le goût, l’envie, le plaisir…

En marge à ces nouveaux standards découlant de nouvelles modélisations socioéconomiques, d’autres continuent de faire leurs preuves, et, de cette attitude hédoniste naissent encore et toujours des œuvres qui disent le plaisir des choses et de la vie !

(ill. 1) Médéric Bottin à la fondation Taylor, juin 2022 (cl. ChC)

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A propos de la diversité des cartes de vœux d’artistes : Flammes, Tigre, Galion et Lotus rouges

par Christophe Comentale

Il est de tradition d’envoyer et de recevoir des cartes de vœux, des vœux des plus divers, du Nouvel an aux naissances, aux anniversaires, aux mariages en passant par les grandes occasions, les grandes dates, les rituels importants de la vie. Quelques œuvres d’Est en Ouest.

Au fil des millénaires, des siècles, des décennies, les pratiques sociales se sont modifiées – ont été manipulées – en parallèle à des changements plus ou moins radicaux qui rythment la vie de populations. A période de religiosité intense, cartes scandant les grandes fêtes comme la naissance d’un prophète, d’un ecclésiastique hors du commun, leur résurrection. A laïcité – voire totalitarisme pur et dur -, il faut séparer, remodeler les fêtes, la liesse à d’autres rituels : fêtes du Travail, de l’Armée, des amoureux, des mères, des grands-pères, … Parfois, il faut, dans le cas d’ethnies nombreuses et auxquelles l’Etat souhaite restituer une visibilité politique, fabriquer de toutes pièces des jours fériés, ce que rappelle le professeur Wei Ronghui, styliste, graphiste en renom en Chine, directrice honoraire du musée national des minorités de Chine : « durant les années 80, nous avons réfléchi au moyen de redonner des racines à des ethnies du Yunnan. Nous devions accompagner la réapparition de jours fériés de nouveaux environnements festifs graphiques ». Que l’on ajoute la mondialisation numérique, et ce sera la fin du réel tangible pour des applications où le virtuel va créer des joies nouvelles menant à une nouvelle approche du réel quelque peu appauvri mais plus nanti de stéréotypes sociaux…

Il n’empêche qu’à cette nouvelle forme de jansénisme sociétal, les tenants des images que sont les créateurs, même, souvent, ceux qui créent des applications numériques, le besoin de l’œuvre sur support papier se fait encore sentir en cette occasion que demeure le Nouvel an.

J’ai, pour ce court développement sur un sujet qui tiendrait des volumes, choisi quelques cartes de vœux reçues cette année pour le Nouvel an occidental.

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Dong Baichuan, artiste et chercheur, un parcours entre peinture et ethnographie

A propos de la soutenance de thèse du 17 décembre 2021 qui confère à ce créateur le titre de docteur du Muséum national d’Histoire naturelle, spécialité anthropologie culturelle.

董百川,艺术家和研究员,绘画与民族学之间的旅程。 关于2021年12月17日的论文答辩,授予这位创作者国家自然历史博物馆博士,专业文化人类学。

par Christophe Comentale

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A propos de Failles [Sans titre], œuvre récente de Catherine Wintzenrieth

par Christophe Comentale et Alain Cardenas-Castro

Dans une vie antérieure, Catherine Wintzenrieth a dû être géologue ou stratigraphiste, à en juger par cet attrait dynamique qui la pousse à pénétrer dans un monde minéral à tout le moins secret et déroutant, tant la logique des strates produites par le temps et ses caprices saisonniers ou climatiques ont acquis ici une nouvelle dimension, celle de ce qui aurait pu se passer et passer inaperçu, si cette démiurge n’avait pas décidé de façon silencieuse et univoque, de transformer les matériaux d’une approche géologique classique en un réseau de verticales parasitées, percutées par les accidents qui se succèdent, venant à bout de duretés improbables et de vacuités qui renvoient à ces jeux de lettrés asiatiques pris entre plein et vide, ce que les Occidentaux, justement, appellent les pierres de lettré ou pierres bizarres en chinois.

Passée cette identification à un rattachement illusoire, avec, cependant, de l’aveu même de l’artiste, un besoin de concret, lié à « une formation de mosaïste et un travail autour du papier, du bois, du marbre, de l’ardoise et du métal », ces failles sont pénétrées d’une vacuité inquiétante, non pas en raison des hauteurs à pic qui ont, chacune, une ligne de crête, une existence ou apparition latérale, large ou ténue, ne prenant de véritable dimension que grâce aux jeux subtiles de cette graveuse qui dit de son approche, « mon travail est principalement de forme abstraite (…). Je me suis consacrée depuis plusieurs années à la gravure. J’ai étudié les différentes techniques de l’estampe. J’associe diverses pratiques, ce qui me permet d’affiner mes recherches autour de la matière et de la lumière. Pour certaines, les matrices se superposent à des tirages et font intégralement partie de la gravure ».

Les matériaux les plus divers, carton, papier fin, japon ou chine, voire les matrices, tous ces éléments sont quasiment sublimés pour prendre la dimension d’un relief, celui d’un canyon, d’un haut relief devenu estampage ou découvert au sein d’un monde impossible.

Comme dans une certaine esthétique, le vraisemblable se substitue au réel, au vrai, il continue de tisser l’activisme d’un récit. Temps fort, temps passé ou impossible, peu importe, le voyage dans le temps conserve tout son attrait pour les explorateurs que nous devenons durant un clin d’œil ou une visite exploratoire.

Catherine Wintzenrieth est invitée à la 20e biennale internationale de la gravure de Sarcelles qui a lieu du 27 novembre au 12 décembre 2021.

 

 

A propos de l’ « Inferno dei viventi  » [l’Enfer des vivants], livre en plis et séquences, d’Alice Amoroso

par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale

« L’enfer des vivants n’est pas quelque chose qui sera ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons en étant ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première s’avère facile à beaucoup : accepter l’enfer et en faire partie au point de ne plus le revoir. La seconde est risquée et exige une attention et un apprentissage continus : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas un enfer, et ainsi, le faire durer, et lui donner de l’espace. » [Trad. en français de cet extrait par ChC].

Cette citation des Città invisibili d’Italo Calvino (1923, Cuba – 1985, Sienne) vaut un livre d’Alice Amoroso (2001, Paris) tout en plis sur fond de personnages à la fois splendides et tragiques comme on les voit dans la chapelle Sixtine, des corps entre l’horrible et le merveilleux. «Chacun — dit cette graveuse — peut manipuler l’objet à son gré et trouver le chemin qu’il préfère pour passer d’une image à l’autre (…). Un spectateur distrait, passif ne verra que l’enfer des vivants ».

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