DRAWING NOW PARIS. 26-29 MARS 2026,19e édition. De Francis Picabia à Tudi Deligne

par Christophe Comentale et Alain Cardenas-Castro

Sur 71 galeries venues de 13 pays et présentant cette année 300 artistes, trois ou quatre créateurs ont capté notre attention. Entre dessin, livre d’artiste et œuvre composite. Entre nouveaux artistes et croisements entre tradition et nouvelles technologies, entre dessin et image animée… Il n’empêche que des aquarelles de Marie Laurencin ou Francis Picabia aperçues au 1er niveau confortent le visiteur sur la réelle et constante importance de ce patrimoine qui ne cesse de conserver un pouvoir de fascination unique.

Marie Laurencin. Deux jeunes danseurs (ca 1930), aquarelle sur papier, 33,5 x 24,5 cm ; Francis Picabia. Sans titre (sd), aquarelle & crayon sur papier, 24 x 19 cm, Galerie Richard Saltoun

Avec du vieux on fait du neuf. Des tissus et fripes aux papiers sublimes

Impossible de ne pas évoquer le passé, celui qui nourrit la densité du présent !

Le carreau du temple est passé du marché du tissu à celui du papier, en l’occurrence de la création sur papier et supports dérivés.  Du marché attesté au Moyen Age et encore prospère au 18e s., prospérité due au fait que cet enclos jouissait du droit d’asile, en particulier pour les débiteurs insolvables. Ainsi, du privilège très exceptionnel de la franchise de métiers, il devient dès 1802, par décret du Premier Consul, un lieu dédié au commerce du « vieux linge, des hardes et des chiffons ».

Par une loi de 1807, une mise en conformité aboutit entre 1809 et 1811 à la construction de quatre hangars en bois élevés par l’architecte Jacques Molinos, allant de la Rotonde à la rue du Temple. Ces hangars, appelés la halle au vieux linge, comprenaient quatre pavillons ayant chacun sa spécialité : pour le Carré du Palais-Royal : tapis, soieries, rubans, gants, plumes et articles à la mode, pour le Carré de Flore : linge de maison, quant aux deux carrés restants, dans celui du Pou-volant, ferraille et friperie, et, pour le Carré de la Forêt-Noire, le cuir…

En raison de dissensions diverses, administratives et humaines, le marché est démoli en 1901 et remplacé par l’édifice actuel. Le marché du Carreau du Temple connaît un énorme succès et devient le marché du vêtement populaire jusque dans les années 1950 à 1970. Une désaffection s’ensuit, notamment en raison d’une gestion contestée des lieux.

Dépositaires d’une transition fragile, des édiles magnanimes et clairvoyants

Les édiles et les politiques, Conseil de Paris et maire en tête, vont régler son compte à ce lieu trop populaire. Que l’on se rassure, sauvé de la démolition à la suite d’une mobilisation citoyenne, le lieu est désormais un lieu culturel et sportif reposant sur une économie mixte publique-privée. Inauguré le 25 avril 2014, selon des documents administratifs laudatifs et unanimes, « le Carreau du Temple accueille plus de 50 associations et de nombreux grands événements culturels et sportifs. Il propose une programmation artistique éclectique, faite de temps forts et d’événements réguliers ». Une directrice diplômée de l’université Paris-Dauphine et titulaire d’un DEA de Mutations et Cultures en Europe permet d’ores et déjà de préfigurer une diversité culturelle à l’échelle d’une Europe qui lui a emboîté le pas…


Drawing now le jour du vernissage


Un Salon des raffinements intenses et parfois décapants

C’est là qu’a lieu depuis quelques années le Salon Drawing now… Le dessin y a trouvé une place idéale. Et surtout, les professionnels – 71 galeries cette année pour 300 artistes – ont su accompagner le dessin d’œuvres connexes assez intellectuellement nécessaires pour dire la richesse renouvelée de cet art séculaire.


Trevor Gould. Sprawl (2025), triptyque, aquarelle sur papier Arches, 60 x 135 cm

1. Trevor Gould (1951, Johannesburg)

CAR – BOLOGNE. [Prix moyen des œuvres du stand : 6 000 €].

À l’occasion du salon Drawing Now Paris, la galerie CAR présente un projet solo de l’artiste Trevor Gould. Né en 1951 à Johannesburg, en Afrique du Sud, il vit et travaille à Montréal. Son travail met en lumière les complexités et les mécanismes qui sous-tendent le dualisme nature/culture, et, selon la formule elliptique du catalogue qui introduit le travail de l’artiste au visiteur candide ou impavide « un dualisme familier qui façonne notre compréhension de l’altérité ». Tout comme cette autre réflexion sur « l’artiste [qui]cherche également à critiquer la performativité de l’idéologie de domination – encore visible aujourd’hui – au sein des institutions artistiques, scientifiques et historiques telles que les musées, les zoos, les jardins botaniques et les encyclopédies. Ses réflexions sur l’histoire et la culture s’expriment à travers des installations sculpturales, des vidéos, des performances et un ensemble important d’aquarelles sur papier ».

Un florilège d’aquarelles sur papier, accompagné d’une installation sculpturale sont complétés par une recherche artistique où Gould fait largement appel à divers médias ; les œuvres présentées à ce Salon ont été créées spécialement pour ce projet, établissant un dialogue original entre la peinture et la sculpture et soulignant la polyvalence de sa pratique.

Guénaelle de Carbonnières, Arbre, Saïda, Phénicie, série Creuser l’image (2025), encre et gravure à la pointe sèche sur tirage argentique, contrecollage sur aluminium, encadrement boîte avec verre antireflet, 38 x 48 cm

2. Guénaëlle de Carbonnières

GALERIE BINOME. Paris Valérie Cazin. [Prix moyen des œuvres du stand : 1 000 – 3 500 €]

Duo show sur le stand de cette galerie, deux artistes, l’une confirmée, l’autre émergente – dialogue entre dessin et photographie – exploration croisée de la ruine et du minéral, du patrimoine construit et naturel, des traces de notre humanité.

Hybride, le travail de Guénaëlle de Carbonnières (1986) déploie différents processus, mêlant archives, procédés historiques de la photographie, gravure et dessin. Explorant les thèmes de l’archéologie et du patrimoine commun, ses œuvres interrogent notre rapport à l’histoire et à la mémoire. Par superposition de gestes, l’artiste réconcilie diverses temporalités à travers différentes strates de visibilité. Ces œuvres mettent en tension surface et profondeur, latence et présence, figuration et abstraction. Amélie Royer relate dans ses dessins une déambulation silencieuse, à travers des paysages souterrains, grottes et cavités photographiées lors de ses explorations spéléologiques. Echo du malaise d’une jeunesse en quête de refuges à la marge, son travail en restitue des espaces de liberté, une réalité parallèle où l’on peut respirer, se reposer, maître de son temps. Dans cette obscurité totale, la lumière creuse la matière du noir et incarne une présence presque mystique.

Laila Muraywid. Le chaperon rouge (2024), lavis & collage, 24 x 250 cm

3. Laila Muraywid

Galerie Nadine Fattouh. Paris. [Prix moyen des œuvres du stand : 8 000  €]

Raffinement et décalage scénographique universel chez cette héritière de Monsù Desiderio et de Léonor Fini, Laila Muraywid (1956, Damas), est diplômée de l’École des beaux-arts de Damas et de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, ville où elle vit et travaille depuis 1981. Une fois n’est pas coutume, l’esquisse biographique qui clôt le somptueux et mystérieux catalogue Les souliers rouges (Paris : Jacques Legeenhoek, 2024) retrace de façon pertinente le parcours chargé et plein des œuvres et activités de cette sculptrice, dessinatrice et photographe, également créatrice de nombreuses collections de bijoux pour des performances variées (Fondation Shoman, Musée Galliera, Institut du Monde Arabe) mais aussi pour la Haute Couture (Jean-Louis Sherrer, Christian Lacroix et Torrente).

La clairvoyance des institutions fait que ses œuvres sont présentes dans des collections publiques : British Museum, musée Galliera, Institut du Monde Arabe,… Elle est aussi reconnue dans le pays de ses racines où ses œuvres sont également présentes : musée national des beaux-arts de Jordanie, Fonds Claude & France Lemand-IMA, ministère de la culture de Damas, fondation Al Mansouria, fondation Shoman, fondation Atassi, musée des dentelles et broderies de Caudry, et dans de nombreuses collections privées.

Force est, toutefois, de rappeler qu’en écho au parcours Parallaxe et à la proposition des « Femmes du dessin », la galerie Nadine Fattouh souhaite mettre en avant deux artistes femmes d’origine syrienne et vivant à Paris, Laila Muraywid et Nagham Hodaifa. Deux générations et deux parcours différents, mais un questionnement commun autour du corps de la femme (fragmentaire ou transformé), de son rapport à la société, au temps, à la mort et à l’environnement. Parallèlement, l’oeuvre de Khaled Takreti, lui aussi parisien d’origine syrienne, se concentre sur la figure humaine comme support de la mémoire, du passage du temps, de la sexualité ou de la solitude. La présentation de ces trois artistes permettra de mettre en lumière une scène artistique franco-syrienne très dynamique et encore peu connue du grand public.

Un des joyaux du stand, un superbe carnet-accordéon [ou leporello], Le chaperon rouge (2024) [technique mixte, dont collages, sur papier artisanal, 24 x 250 cm], plein de sensualité, permet, sans qu’elle ait l’air d’y toucher, à l’artiste, de rendre un hommage vibrant à cette histoire que tout enfant a entendue au point de le poursuivre une fois adulte et de générer des fantasmes parfois excessivement décrits … Toujours est-il que cette frénésie de rouge intense, sur lequel des rythmes polychromes allant du vert au noir se succèdent, suscitant des mouvements de vagues, ces rythmes sont continus et donnent toute sa force à cette œuvre perturbatrice et unique.


Ci-dessus, de gauche à droite. Tudi Deligne devant ses œuvres sur le stand de la galerie ; une de ses œuvres monochromes


4. Tudi Deligne

Galerie Lara Sedbon, Paris

Tudi Deligne (1986, Clamart), artiste franco-suisse, a été formé à l’ESAD de Strasbourg, il développe depuis plus de quinze ans une œuvre où le corps, le geste et la matière dialoguent de manière étroite. C’est pendant cette formation que se sont dessinées les deux voies de sa création actuelle : l’exploration des potentialités à la fois des arts graphiques et du champ chorégraphique.

Co-fondateur de la compagnie Infradanse, il inscrit ses recherches chorégraphiques dans la lignée du butô, en explorant un corps affranchi des habitudes gestuelles occidentales. Parallèlement, il travaille aussi le graphite, le crayon de couleur, et surtout le pastel sur papier, dans des œuvres où les frontières se brouillent et où les références se mêlent.

Le florilège d’œuvres exposées montre une présence à l’œuvre qui donne autant d’importance aux compositions et univers en noir, blanc, riches de leurs innombrables nuances tout comme l’exploration de la force visuelle du dessin, étaye la puissance de choix chromatiques qui doivent beaucoup aux maîtres du baroque induits dans ses pastels dont la couleur n’est pas le seul élément frappant. Leur composition à la fois éclatée et dense, brouillée et fourmillant de détails précis, suscite une forme de sidération.

Cette synthèse au fil des œuvres semble créée, comme incidente, par l’artiste. Ce dernier a longtemps travaillé à partir de photographies, il s’accompagne maintenant dans son processus créatif de l’Intelligence Artificielle : en croisant des références visuelles diverses, il parvient à créer un trouble chez le spectateur. Se dégage de l’œuvre à la fois une familiarité – on y reconnaît la composition de tel chef d’œuvre de l’art baroque, on y entrevoit les contours de tel portrait classique – et une sensation de perte de repères étonnante. L’artiste interroge par là avec subtilité notre rapport à l’image, aux images qui nous saturent, et au chaos informationnel qui nous entoure.

Lauréat de nombreux prix prestigieux – Fondation Kiefer Hablitzel, Prix DDessin, Prix Pierre-David Weil, Prix Yishu8 2025 – représenté par la galerie Lara Sedbon, il est aujourd’hui reconnu sur la scène internationale. Outre sa belle présence à Drawing now, une de ses œuvres, L’effondrement [2025, pastel sur papier, 140 x 186 cm], est entrée dans les fonds de l’institution 

Cette œuvre, comme celles exposées ces jours-ci, ont en commun, une parenté tant par la composition et les couleurs, inspirées par les tableaux de maîtres classiques, notamment baroques, le cycle relatif à la vie de Marie de Médicis de Pierre Paul Rubens contient tous les ingrédients nécessaires à l’artiste pour sublimer volumes et rythmes, tout autant que l’essence de l’œuvre laisse aussi la part belle à notre société moderne : décor urbain, drapeaux divers, bris de voiture, cycliste filmant la scène…

Les pastels frappent, d’emblée, par leur faste solaire, par la richesse des coloris et le souvenir fantomatique d’une composition ancienne, tout autant qu’ils troublent en générant un carambolage d’images politiques sombres : d’émeutes, de sang, de drapeaux mis à mal. Cet amoureux des baroques nordiques mêle ainsi avec générosité ces images génératrices de monochromes qui jouent des tons comme de ces polychromies invasives qui s’imposent, presque fatigantes au regard. Mais on aime ça !

Un choix à 4

Ce choix à 4, a en commun une sublimation unique de regards maniéristes sur une époque qui a su esclavagiser de façon perverse et raffinée les êtres humains que nous sommes, humiliés au quotidien par les inventions délétères qui sont censées améliorer la vie de tout un chacun en lui enlevant tout le plaisir du choix ! Choix laissé unilatéralement à ces nouveaux inventeurs que sont les créateurs d’applications… Oublieux de ces supplices du quotidien, un public déjà nombreux savoure les images aux cimaises en cette après-midi d’inauguration. Outre les professionnels et amateurs sérieux, maniaques, désireux de faire leur provision de projets et d’œuvres, le spectacle à huis quasiment clos permet aux esclaves de la mode d’attirer les regards sur leurs vêtements, et malgré la température extérieure peu clémente, sur des parties sensuellement dénudées. Là encore, inutile de focaliser sur le genre ou le sexe : la sensualité est aussi inhérente aux envies humaines qu’intemporelle …

Eléments bibliographiques

  • Philippe Sorel, Vie et histoire du IIIe arrondissement : archives, arts et métiers, enfants rouges, Sainte-Avoye : histoire, anecdotes, curiosités, monuments, musées, jardins, promenades, dictionnaire des rues, vie pratique. Paris : Hervas, 1986. 
  • Laila Muraywid, Les souliers rouges. Paris : galerie Jacques Leegenhoek, 2024. 74 p. : ill. en coul. Bibliog.
  • Anciens étudiants. Tudi Deligne, HEAR (version en ligne). https://www.hear.fr/tudi-deligne
  • Alison Moss, Tudi Deligne et Bastien Faudon, in : Le quotidien de l’art, 4 juin 2021 (version en ligne).
Aimez & partagez :