Rupert Shrive a exposé du 22 septembre au 30 octobre 2022 dans le savoureux dédale de ce lieu unique dédié à l’écrivain et devenu galerie hébergeant toiles et installations.
par Christophe Comentale et Alain Cardenas-Castro
Actualité littéraire et beaux-arts ou De la métamorphose
C’est un peu ce qui se passe avec cette courageuse demande faite par Yves Gagneux, directeur du lieu, à un artiste assez introduit dans un concept jet set de l’art contemporain. Comme il le rappelle lors d’un échange récent
« je ne monte pas une exposition dans ce lieu, je passe quasiment commande à un créateur pour qu’il travaille sur une œuvre de Balzac [1799-1850] qui lui a plu et qui permette de la sorte de montrer l’impact de l’écrivain et, surtout, donne envie de le lire. D’où ce travail réalisé sur la Peau de chagrin, œuvre datant de 1831 ».
C’est dit, l’art conduit à la littérature ! En tout cas, chapeau bas à ce courageux lettré.
Ainsi, dans ce contexte particulier, Rupert Shrive a exposé du 22 septembre au 30 octobre 2022 dans le savoureux dédale de ce lieu qui, en dépit d’une restructuration récente, notamment une entrée devenue bastion postmédiéval donnant sur le jardin transformé en aire de pique-nique, reste accueillant. Il est vrai que si la vigne avait été plantée sur ce versant ensoleillé, le Clos Raynouard aurait pu faire la nique au cépage montmartrois. Le lieu ne s’y prêtait pas, le calme doit régner… Par ailleurs, impossible de connaître précisément le coût de cette superbe réfection à la charge des Parisiens. Elle devrait, disent certains technocrates solidaires et vertueux, inciter à davantage lire Balzac ! Différents enseignants, interrogés sur ces corrélations sont d’un avis sensiblement autre.
L’artiste
Rupert Shrive (1965, West Runton, Norfolk) vit à Paris, après avoir résidé en Espagne et en Italie. Quelques anecdotes traînent sur les banques de données destinées à donner un relief biographique à ce créateur, en particulier, celle où il est rappelé qu’enfant, le tout jeune Rupert se livre à la copie de Saint Georges combattant le dragon de Paolo Uccello. Il semble déjà studieux car c’est dans un livre offert par sa mère que l’image le passionne. Adolescent, épris de liberté, il est renvoyé de son école et veut un lieu qui lui permette d’étudier l’art sans diplôme conditionnant une entrée dans une institution. La chose semble possible, sa solide formation technique s’effectue dans différents établissements, la Norwich Art School, la St Martin’s School of Art et la Slade School of Fine Arts à Londres. Par ailleurs, son dynamisme lui permet de trouver des lieux d’exposition en Europe (ill. 1) ainsi qu’à Hong Kong. En 2011-2012, il présente une installation au Courtauld Institute de Londres, l’oeuvre s’inspire du Sommeil de la raison de Goya. Son interprétation monumentale des sept péchés capitaux a été exposée au Grand Palais à Paris en 2011. Anecdote encore, sa rencontre avec Francis Bacon semble avoir déteint favorablement pour la visibilité de sa notoriété…
Ces éléments une fois connus, le garçon qui semble assez joueur dans sa façon d’approcher la vie, n’hésite pas à se colleter avec ce même thème du jeu – et donc du désir – si présent dans cette œuvre de Balzac. Il reste de cette manifestation un catalogue (ill. 2) dont l’artiste a fait son œuvre…
Cela dit, les liens entre Rupert et Honoré sont récents : comme le rappelle Yves Gagneux, « Approché dès 2016, Rupert Shrive ne connaissait que le père Goriot, souvenir d’adolescence. (…) S’il ne connaissait quasiment pas l’œuvre avant 2016, Shrive avait néanmoins une idée favorable du romancier à travers les sculptures de Rodin. Les lectures ont transformé cette image positive en fascination, et la tête géante de Balzac qu’il a sculptée exprime son admiration devant une imagination sans limite ».
La peau de chagrin
L’histoire quelque peu alambiquée du roman vaut la peine d’un résumé un tant soit peu long. Au cas où certains auraient oublié le propos de l’auteur, La peau de chagrin se divise en trois parties. Nombre de sites donnent un résumé agréable et concis de l’œuvre, rendons hommage à leur sens de la synthèse (voir la source en bibliographie).
La première partie: « Le talisman »
A la fin du mois d’octobre 1830, un jeune homme pauvre et orphelin d’environ vingt-cinq ans, le marquis Raphaël de Valentin, perd au jeu sa dernière pièce d’or et décide de se suicider. Entré dans un magasin d’antiquités pour attendre le soir, il accepte du curieux marchand une peau de chagrin susceptible de satisfaire tous ses désirs, mais qui se rétrécira lors de chaque réalisation en abrégeant sa vie dont elle figure la représentation. Raphaël accepte et rencontre dans la rue trois camarades qui l’entraînent au dîner donné par le banquier Taillefer à la gloire d’un journal à la solde du gouvernement. Après le repas mirifique, Raphaël est pressé par son ami Émile Blondet d’exposer les raisons qui lui ont fait envisager le suicide.
Deuxième partie : « La femme sans cœur »
Raphaël fait lui-même le récit de son existence : une sensibilité exacerbée, conjuguée à une confiance dans sa destinée et ses facultés, l’a conduit à louer quatre ans auparavant une chambre miteuse dans un petit hôtel, afin de mener à bien sa grande œuvre, une « théorie de la volonté » ; il s’est peu à peu lié à son hôtesse Mme Gaudin et à sa fille Pauline. Trois ans plus tard, il a fait la connaissance de Rastignac, adepte de la vie de plaisirs, qui lui a présenté Fœdora, une riche veuve à marier. Cependant, ayant été trompé et rejeté par cette femme distante et rusée, Raphaël s’est adonné à une vie de débauche qui l’a irrémédiablement conduit à la misère ; mais alors qu’il souhaite ardemment la fortune, celle-ci lui arrive dès le lendemain par le biais de l’héritage d’un oncle. La peau cependant a rétréci.
Troisième partie : « L’agonie »
Raphaël retrouve Pauline devenue riche ; les deux jeunes gens s’avouent leur amour et filent quelque temps le parfait bonheur. Toutefois, la peau qui se réduit de plus en plus a bientôt raison de leur bonheur ; malgré les efforts de Raphaël, elle résiste à tous les traitements administrés par les scientifiques appelés à la rescousse. Malade, celui-ci se réfugie à Aix où il prend les eaux, puis au Mont d’Or où il mène une vie sombre et retirée. Son état empirant, il revient en hâte à Paris ; la peau se trouve alors réduite à l’extrême et Raphaël expire lors d’un dernier désir pour Pauline.
Cette œuvre, un roman à la fois réaliste, fantastique et philosophique, convient bien à la création de l’artiste qui mêle à un savoir technique la truculence du propos et la lourdeur de la couleur, l’huile permet ces évocations pesantes de milieux de débauche ou déraisonnables. Ses personnages froissés, très froissés et même déchirés, éclatés, donnent lieu à des installations incongrues et dérangeantes, entre peinture et sculpture, décalées, comme l’est cette histoire.
Au fil de la traversée du lieu, les huiles, trompe l’œil et installations de l’artiste imposent une vision de Balzac autre, caustique, qui, en fait, convient assez au climat de l’œuvre. L’artiste mêle de petites huiles à la facture assez sage, classique à ses masques de vie en piteux état qui traduisent bien la dégénérescence des personnages du roman, tout comme les trompe l’œil et quasi rébus ainsi constitués prolongent le côté lamentable de vies réduites en pièces…
Le créateur s’est imposé comme il a imposé sa vision des choses, dérisoire et massive. Cette utilisation du factice rappelle les installations de Ruth Gurvich (1961, Cordoba), artiste invitée aux musées des arts décoratifs de Paris (2010) ou de Bordeaux (2002), elle aussi s’était coulée dans un lieu avec autant d’apparente facilité que Rupert Shrive semble se sentir chez lui alors qu’il est chez Honoré de Balzac.

(ill. 2) Couverture du catalogue de l’exposition Rupert Shrive expose la peau de chagrin à la Maison de Balzac
Eléments bibliographiques
- Catalogue. Rupert Shrive expose La peau de chagrin, textes de Christopher Howse et Yves Gagneux. Paris : Rupert Shrive, 2022. 101 p. : ill.
- Natasha Fraser-Cavasson, Something else.. by Rupert Shrine In Thearabchronicle.com Compte-rendu d’une exposition parisienne. Résumé en ligne de l’œuvre.
- Balzac, La Peau de chagrin : résumé, personnages et analyse (lesresumes.com)
