Daniel Nadaud me fait — parfois — penser à Odilon Redon

par Christophe Comentale

Au fil des très nombreuses manifestations et publications qui ont célébré l’activité créatrice de Daniel Nadaud, force était de lancer un écho, fût-il modeste, à ces actions multiples.

On note chez Redon (1840, Bordeaux -1916, Paris), un dépouillement, une constance, jugulée et maîtrisée, tandis que chez Daniel Nadaud (1942, Paris), des amoncellements confinent parfois à une absence de sens donnant à ses synthèses visuelles un poids particulier.

Daniel Nadaud, dessinateur, est aussi lithographe, écrivain, sculpteur, compositeur d’assemblages qui frisent des constellations cosmopolites et décalées. Il développe cette activité depuis les années 70.

Ce travail, il l’a poursuivi au fil d’une carrière divisée, d’une part, par son approche d’enseignant qui s’est spécialisé dans l’édition et l’approche visuelle du livre. Tandis que, de l’autre, il y a l’homme de culture. À partir du plaisir du livre, de l’encyclopédie, des catalogues édités annuellement, alors, par les manufactures qui vendent par correspondance. Il accumule un peu comme Massin, des monceaux d’objets, parfois, vrais, parfois devenus indiscernables d’un temps révolu ; ces accumulations frôlent l’impossible. Cette impossibilité de l’existant semble l’amuser, en tout cas, elles sont un moteur d’énergie dans le sillage psychologique d’un suiveur de Giorgio de Chirico, une énergie qui ne saurait, cela étant, tromper ou induire en erreurs autres. En effet, il ne faut pas se leurrer : en dépit d’un activisme constant, c’est une sorte de course mêlant des éléments disparates mais accommodants, qui accompagne cette création.


Ci-dessus, de gauche à droite. Cahier du pêcheur 3 (publiés de 2012 à 2019), suite de 8 cahiers dessinés et écrits. Par Piacé-Le Radieux-Bézard-Le Corbusier, textes repris dans « REGARDE ! » par les éditions Diabase en 2022 ; Muet tintamarre (2017) catalogue du musée de l’hospice Saint-Roch, Issoudin


Un dessinateur hors du commun

Daniel Nadaud, méthodique de naissance, semble-t-il, prend la peine de synthétiser ses remarques, ses observations, les notations les plus diverses éparses ou concentrées dans des carnets. Ces milliers de dessins, de croquis, de notes et de collages témoignent du processus de création progressif autant que séquentiel qui va se poursuivre au fil des années. Ces plaisirs de l’objet, du détail, débouchent parfois sur des compositions, multiples, souvent vastes, truculentes ou d’une complexité frisant l’irrationnel ; toutes rappellent autant l’étal d’un marché improbable que le stand d’un inventeur en pleine cogitation.

Inventaires dessin : plans projet partitions porcelaines

Des accumulations sculptées aux grandes lithographies

Amateur d’environnements surprenants, il a aussi à son actif des outils inexistants face auxquels la patience entrevoit des limites heureusement sublimées par ce plaisir de l’inutile devenu virtuosité bien trempée, utile à lutter contre l’utilitarisme du quotidien, mêlant alors intimement, sans vraiment avoir l’air d’y toucher, à la vie agricole les relents des méfaits d’une postindustrialisation décalée.

L’entrave (1994), 160 x 70 x 590 cm

Ci-dessus, de gauche à droite. Columbarii (2016), installation au Vent des forêt ;  L’angélus silencieux (2004), installation pour le Centre de recherche sur les arts du feu et de la terre (CRAFT), 10 ans du parc du musée National de la porcelaine Adrien Dubouché, Limoges


Pour ce qui a trait au multiple, Daniel, Nadaud a trouvé, avec la lithographie, parfois la sérigraphie, deux moyens de reproduction qui correspondent totalement à une approche soignée et précise de l’oeuvre. Il confie à ces moyens de reproduction assez désuets mais heureusement disponibles pour qui sait les utiliser, sa volonté d’expansion, de narration, de description, sa transcription volubile, tout à fait assimilée au fil d’esquisses, d’essais qui, une fois mûris en échelles diverses sont prêts pour se transmuer en grands formats, 120/160 centimètres, les formats parmi les plus importants pour ce type d’œuvre.

L’histoire se mire , sérigraphie éditée et réalisée avec Alain Buyse, Lille

Les livres d’artiste

Narrateur continuel qui procède par textes courts ou en odyssées séquencées autrement, toutes les relations qui tombent sous sa plume, les épisodes qui les caractérisent aussi, épisodes facétieux ou notations dignes d’observateurs déconnectés d’un sérieux impossible, autant de textes qui renvoient à un humour digne de Marcel Aymé, comme cet illustre amuseur, pince sans trop rire, mais en observateur retors …

Ces contenus doivent rester jusqu’au dernier moment mystérieux, nous laisser sur une f(a)im somptueuse. C’est pourquoi l’accordéon – le carnet-accordéon – [ou leporello si l’on veut !], convient parfaitement à cette attente. Au fil de multiples chroniques, de suites inattendues, s’affichent des progressions imprévisibles, rameutant, rassemblant, des thèmes forts, de l’agriculture, des figures humaines, réduites parfois à une portion corporelle, tout comme des séries d’insectes se mêlent à des éléments botaniques. Tous les thèmes se rejoignent parfaitement pour des descriptions aussi subtiles que le sont ces conjonctions d’insectes et de végétaux dans lesquelles excellent les artistes flamands.

Regarde ! (2022) et Sur un fil suivi d’un entretien avec Bernard Noël en 2012. Écrits de l’artiste mêlant travaux et biographie!

Il en va de même de la correspondance entretenue pendant plusieurs décennies avec Bernard Noël. Lorsque ce dernier en 2017, l’interrogeait sur sa démarche, Daniel Nadaud répondait :

Comme si l’incohérence constituait la matière de mes constructions, le monde est chaotique et je n’arrive pas à le saisir, il m’échappe, cependant je tente d’en définir une représentation ».

2023 semble être une année faste pour ce créateur prolixe. Des carnets, ainsi qu’un ensemble d’œuvres de grands formats viennent d’être exposés au Département des estampes de la Bibliothèque nationale de France dans la galerie des donateurs. Parallèlement, la Galerie-librairie Exils lui a consacré une exposition d’un ensemble de dessins récents.


Ci-dessus, de gauche à droite. Bernard Noël-Daniel Nadaud, dessins épistolaires, correspondance 1985-2021, Édition du canoë 2023 ; dessin sur une page du livre ouvert


Daniel Nadaud. Lettre du 2 novembre 2009 (Bernard Noël-Daniel Nadaud, dessins épistolaires, correspondance 1985-2021, Édition du canoë 2023)

Bibliographie succincte

  • Cécile, Pochaud, Le stephan, dans l’intimité de la création, In : Chroniques de la Bnf ; 96
  • Daniel Nadaud, Dessins épistolaires, une correspondance 1979-2020, de Correspondance avec Bernard, Noël, Bernard Noël, Paris : Editions du Canoë, 2023. 472 p. ill.
  • Daniel Nadaud, La Gricole et ses dérives. Nantes / Paris : AMAC (diff. Les presses du réel), 2022. 236 p. : ill. 500 ex. Ed. bilingue. La Gricole, terme « générique » qui qualifie l’ensemble de la production de l’artiste, se dessine au plus près de la terre, des laborieuses et laborieux de leurs outils, et animaux domestiques, depuis la nuit des temps confrontés aux désastres naturels et aux guerres. En découvrant et utilisant ce terme, lors d’une conversation avec l’écrivain et poète Pierre Giquel, Daniel Nadaud a découvert là un champ de réflexion, de liberté et de jeu ; au moyen de fragments ramassés ça-et-là, traces vivantes et parcellaires de notre Histoire.
  • Daniel Nadaud, Regarde !, Paris : Diabase, 2022. 203 p. : ill. Ce volume reprend l’intégrale des carnets édités par l’auteur. 100 ex.
Aimez & partagez :