FREDERIC NGUYEN, ANTIQUAIRE, SPECIALISTE EN ESTAMPES JAPONAISES

par Christophe Comentale

GALERIE QUAI D’ART, 100 boulevard Lefebvre, Paris 15e. Tél : 01 42 50 74 28 / 06 15 20 78 35 / Mail : asiakyquan@yahoo.fr Du lundi au vendredi, de 11h à 19h30. Le samedi et le dimanche, de 10h à 19h30.

            Le milieu familial oriente, très tôt, le jeune garçon puis l’adulte à la proximité et à la connaissance d’un patrimoine constitué d’objets et de livres, essentiels pour la formation de son goût et l’acuité de ses regards sur les formes. Le milieu professionnel devient son quotidien de marchand d’estampes japonaises.

Entre sciences et culture…

Obéissant aux injonctions affectives de la famille, Frédéric Nguyen suit la filière qui mène à l’obtention d’un diplôme d’ingénieur dans le domaine de la chimie. Le jeune homme combine ainsi la rigueur des sciences à un besoin impérieux de culture artistique plus large. Pour compléter les connaissances théoriques acquises au sein de l’université, il module et approfondit cette orientation initiale en poursuivant des études en tourisme, économie et gestion, le cursus est sanctionné notamment par l’obtention d’un MBA-Master of Business Administration in International Hospitality and Luxury Brand Management à l’EMI-CMH – Paris. La présence au public, destinataire de ces connaissances larges, reste, cela étant, une nécessité pour cet humaniste féru de culture qui concrétise ce contexte avec un diplôme de guide-conférencier, ultime maillon indispensable pour permettre pleinement la diffusion des connaissances. Des connaissances que sa curiosité abyssale ne cesse d’engranger !

… Entre culture et marché de l’art

Il sait, ayant vécu dans un univers de collectionneurs, l’impact des objets sur l’imaginaire. Ainsi, l’attrait du japonisme s’exerce assez vite au fil des visites de musées, comme son goût pour l’estampe japonaise s’approfondit à travers les lectures, les amitiés avec des collectionneurs, les premières acquisitions. Il opte enfin pour le négoce de ces images d’un monde lointain, exotique et flottant …

C’est en professionnel qu’il entreprend et cultive alors le plaisir des voyages aux antipodes : en particulier en Extrême-Orient, miroir complexe qui le renvoie à ses racines, le Vietnam. De ce pays, il aime le dessin contemporain et pratique la musique d’opéra dont il est un acteur fréquemment demandé.

Mais c’est surtout vers un autre pôle d’intérêt, celui qui emplit sa vie de marchand d’estampes, le Japon, que, depuis plus de vingt ans, il se rend fréquemment pour la collecte et le plaisir des estampes. Au fil des ans, il a constitué une bibliothèque très étoffée qui rassemble les grands usuels et catalogues monographiques essentiels à ses recherches, tout autant qu’il rachète les fonds de collectionneurs disparus en parallèle à une chine continuelle d’œuvres et à une veille documentaire et iconographique. Cette attention constante lui permet de se tenir au courant des ventes et mouvements d’œuvres liées à son domaine de compétence.

Un quai d’art incontournable

Les contacts multiples qui ont tissé un réseau de connaissances entre amateurs, professionnels et experts venus de multiples horizons ont poussé cet érudit à avoir pignon sur rue. Depuis plus d’un quart de siècle, c’est dans sa galerie Quai d’art, spécialisée en estampes japonaises et située à un pâté de maison du marché aux Puces de Vanves, que Frédéric Nguyen accueille collectionneurs et amateurs. Il a rassemblé un fonds de plusieurs milliers d’estampes, anciennes, classiques et modernes, dont son site, régulièrement mis à jour, donne déjà une idée précise avec des notices complètes rédigées pour chaque pièce disponible.

« En parallèle à mon intérêt pour le Japon du monde flottant, mon goût pour une certaine idée de ce pays du Soleil levant m’a poussé à privilégier mes recherches vers ce qu’il est convenu d’appeler l’estampe moderne. On observe à travers les paysages d’un monde autre, entre tradition d’un monde oublié, qui s’enfuit, les nouvelles approches d’artistes graveurs qui obéissent à d’autres injonctions que leur imaginaire draine sur ces images vectrices d’un nouveau raffinement » confie Frédéric Nguyen.

Le choix des trois estampes présentées ci-après reflète cette approche ouverte de l’estampe japonaise.

Eléments bibliographiques

  • Helen Merritt, Modern Japanese Woodblock Prints – The early years. Honolulu : University of Hawaii Press, 1990.
  • Oliver Statler,  Modern Japanese prints : An Art Reborn. Tokyo : C. Tuttle, 1956.

Ill. 1re estampe

HASUI KAWASE (1883-1957), « Crépuscule à Asō, province d’Ibaraki« , 1936. Estampe originale, 1ère édition. Éditeur : Shōzaburō Watanabe. Signature : Hasui avec cachet rouge. Sceau Watanabe « D » (1931-1941). Technique : Gravure sur bois en couleurs (nishiki-e). Format : Ôban tate-e. Hauteur 38,5 cm x Largeur 26 cm. Belles couleurs.

L’estampe devient une description crépusculaire : un coucher de soleil sur le lac Kasumigaura, Situé à 60 km au nord-est de Tōkyō, ce lac est, en fait, constitué d’un ensemble de plans d’eau comprenant un lac principal, Nishiura, et deux plus petits, Kitaura et Sotonasakaura, ainsi que les cours d’eau les reliant. Le lac Kasumigaura reçoit les eaux des rivières Naka et Sakura ainsi que celles d’une trentaine d’autres rivières plus petites. Il couvre une surface de 220 km2.

La plaine du Kantô, qui comprend la capitale et les préfectures environnantes, était autrefois située au fond d’une mer peu profonde, aujourd’hui la baie de Tōkyō. Cette plaine s’étendait jusqu’à Ibaraki. Abritant de nombreux poissons d’eau salée, le lac Kasumigaura reste un endroit très apprécié pour les amateurs de pêche.

Dans ce paysage paisible, Hasui a placé une mère portant son enfant sur le dos, à côté d’une maison plongée dans l’ombre, en contraste avec la couleur orangée du rayonnement lumineux du soleil couchant au milieu de l’estampe.

— 麻生の夕 (Crépuscule à Asō  /  Dusk at Asao ). Peintre : Kawase Hasui (1883-1957) — 川瀬巴水 L’éditeur est Watanabe Shozaburo — 渡辺

Eléments bibliographiques

Catalogue raisonné. Kawase Hasui. The Complete Woodblock Prints Amsterdam : Hotei Publishing, 2003. L’oeuvre est décrite au tome 1, page 110, n°399. L’illustration est reproduite au tome 2, page 493, n° 399,

Ill. 2e  estampe

HIROSHIGE I (1797-1858), « Rizières à Asakusa et fête Torinomachi » (浅草田甫酉の町詣) De la série « Cent Vues célèbres d’Edo » (Meisho Edo hyakkei : 名所江戸百景) Date : Ansei 4 (1857), année du serpent, 11e mois. Période Edo. Format : Ōban tate-e. Hauteur 37,2 cm x Largeur 25,2 cm. Technique : Gravure sur bois en bleu de Prusse (aizuri-e). Éditeur : Sakanaya Eikichi (Uo-ei). Cachet de censure : aratame. Signature : Hiroshige ga.

Reproduite dans un article sur Hiroshige I paru dans la revue Le Japon Artistique, cette estampe a fasciné un vaste public par sa mise en page et une esthétique autre …

Deux portes à glissières (shōji) ouvertes de part et d’autre comme deux rideaux de théâtre, devant des barreaux verticaux d’une imposante grille en bois occupant presque toute la hauteur de l’estampe et séparant les deux côtés intérieur et extérieur, laissent apparaître une vue panoramique extérieure grandiose sur le mont Fuji dans la lumière rouge du soleil couchant et les rizières à Asakusa déambule un cortège important de pèlerins vers le temple Chōkokuji à l’occasion de la fête Torinomachi qui se déroule en novembre à Edo. Elle est célébrée depuis plusieurs siècles, lors des jours dédiés au coq, animal associé à la prospérité et à la bonne fortune dans le calendrier lunaire. Ce rituel rend hommage aux divinités shintoïstes, remerciées pour les récoltes abondantes.

Un chat blanc impose sa présence sur le cadre inférieur de cette grande fenêtre qui semble borner l’intérieur de la scène : une scène d’une intimité presque envoûtante dans une maison de thé de Yoshiwara. La nature essentielle d’une courtisane, qui vient de terminer son travail, cachée mais présente à travers des éléments tels que le bol d’eau tout juste utilisé et la serviette négligemment laissée, les onkotogami (« serviettes en papier pour l’acte honorable ») cachées derrière un paravent près du bord gauche de l’image. Devant se trouve le cadeau du client : des épingles à cheveux en patte d’ours (kumate kanzashi), de la même forme que les râteaux levés portés par les pèlerins du cortège à l’extérieur. Au bandeau inférieur, une suite de motifs de chauves-souris symbolise le bonheur.

On retrouve un exemplaire similaire de cette estampe au British Museum, au Musée des Beaux-Arts de Boston, au Metropolitan Museum of Art à New York, au Honolulu Museum of Art, aux musées d’Art de Harvard… 

Bibl. : V. et I., 1914, n° 316, pl. LXXXIV – Strange, n° 40, p. 181 – Suzuki, n° 566, repr. – U.

Eléments bibliographiques

Taikei XVII, n° 101, repr. coul. – Lane, n° 309, repr. – « La collection d’estampes japonaises de Claude Monet », p. 107, Giverny : éd. Claude Monet, 2022. Expo. : 1983-1984, n° 69 – 2018-2019, n° 49.

Ill. 3e estampe

Utagawa KUNISADA (1786-1865), « Bakeneko, le chat fantôme », Ōban tate-e faisant partie d’un triptyque « L’esprit du rocher du chat à Okazaki » (Okazaki neko ishi no kai). Date : Ansei 1 (1854), 5e mois. Format : Ōban tate-e, 36,2 x 25 cm. Technique : Gravure sur bois en couleurs (nishiki-e). Éditeur : Kiya Sōjirō. Cachet : Aratame. Signature : Toyokuni ga.

Sujet à la fois effrayant et fascinant, une créature maléfique est en train de se maquiller dans la nuit : le Bakeneko (化け猫), un « chat-monstre » ou chat fantôme,  qui est à l’origine de nombreuses légendes. Il fait partie de la famille des yōkai, les esprits du folklore japonais.
Un chat peut devenir un Bakeneko s’il atteint un âge très avancé, au moins treize ans, un poids de plus d’un kan [unité de poids japonaise qui correspond à 3,75 kg] ou est doté d’une très longue queue.

Atmosphère singulière, pleine nuit, dans une maison abandonnée, délabrée, aux rideaux déchirés où, seule, une chauve-souris rompt sur le fond contrasté. Un chat démon se dresse sur ses pattes arrière, prenant une forme humaine, il est devenu une personne élégante vêtue d’un somptueux kimono : le Bakeneko prend possession des lieux et se maquille tranquillement sous une lumière douce. Mystérieux, sournois, mais d’une beauté irrésistible, ce félin attire et invite les voyageurs à entrer à l’intérieur du pavillon hanté, pour les y dévorer sans pitié.
Monstre-chat vénéré, le Bakeneko inspire la crainte et le respect à travers les légendes, l’art et le folklore nippon.
Outre une polychromie jouant des effets gravés, des alternances de masses et de détails, la perruque du chat yōkai apparaît en strate singulière due à l’utilisation du gaufrage.

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