Réapparition de Carlo Mario Cernuschi ou Henri Cernuschi (1821, Milan – 1896, Menton), avec ce récit biographique adapté à un lectorat jeune, « de 10 à 14 ans » selon Stéphanie Ollivier, la directrice sinisante et sinophile de la maison d’édition. Un abord synthétique et captivant sur ce patriote, banquier, économiste, journaliste et collectionneur d’art italien naturalisé français. Fadjong, le nom de la maison d’édition, sous-tend la traduction phonétique dénormalisée des adjectifs au féminin singulier se rapportant à maison d’édition : franco-chinoise ! Ce qui redonne en traduction 法中[出版社]. Un amusement de sinisant, donc ! Pourquoi pas !].
Le Voyage au Japon d’Henri Cernuschi, texte de Séverine Thibaut, illustrations de Cao Yijia. Paris : Fadjong, 2026. 64 p. : ill. en noir et blanc. Bibliog. Glossaire
14 €
Réapparition d’un semi inconnu, Enrico Augusto Primo Giuseppe Antonio Luigi Mansueto Cernuschi.
Fadjong, maison d’édition indépendante, est spécialisée dans les livres documentaires jeunesse sur la Chine et l’Asie. Ainsi, cet ouvrage est le premier volume d’une collection de docu-fiction qui ambitionne de faire connaître aux pré-ados la vie et l’héritage de plusieurs « Passeurs d’Asie » : des personnalités européennes qui, entre le milieu du XIXe et celui du XXe siècle, ont eu l’occasion de parcourir le continent asiatique. Ce sera donc informatif, pédagogique et surtout, adapté à une curiosité adolescente. Encore que … les adultes devraient aussi y trouver leur compte !
L’autrice, Séverine Thibaut, est coutumière d’une écriture d’histoires pour les petits comme pour les grands, avec une prédilection pour les nouvelles de voyage. Quant à l’illustratrice, Cao Yijia, elle est diplômée de la Beijing Film Academy et de l’École des Gobelins ; aujourd’hui installée à Paris, cette artiste chinoise réalise ici son premier ouvrage jeunesse.
L’histoire place ce personnage — [Henri Cernuschi] — semi-inconnu, au cœur des batailles, bombardements et autres remous politiques qui secouent la France en 1871. Ces mouvements insurrectionnels poussent Henri Cernuschi à fuir le pays — la France — où il est en exil. Après maintes péripéties, il redevient persona grata et obtient la nationalité française au lendemain de l’armistice, le 29 janvier 1871, par un décret signé d’Emmanuel Arago, ministre de la Justice dans le Gouvernement de la Défense nationale. Banquier nanti, l’impavide Cernuschi demande à son ami Théodore Duret (1838-1927), négociant en cognac, journaliste et critique d’art, surtout homme de goût et collectionneur d’œuvres, notamment impressionnistes, de l’accompagner dans un grand tour d’Asie dont la première étape, le Japon, s’ouvre alors tout juste aux Occidentaux. C’est là qu’Henri Cernuschi aura ses émotions esthétiques et exotiques, notamment face au sourire impénétrable d’un bouddha de bronze qui va bousculer le cours de sa vie…Il n’empêche qu’outre le Japon, ce voyage autour du monde lui permet également de parcourir des lieux de l’Inde et de la Chine.
Le binôme visite notamment Shanghai, Pékin, Nankin, Canton et Hong Kong. Par la suite, les deux hommes ont activement contribué à faire connaître à leurs compatriotes les cultures de cette région du monde alors difficile d’accès et largement méconnue. Les jeunes lecteurs découvriront ici le Japon en suivant un personnage hors du commun : Henri Cernuschi, « qui a multiplié les vies et les passions » avant que soit fondé, à Paris, le musée d’arts asiatiques qui porte aujourd’hui son nom et où l’on retrouve ce choix de pièces religieuses, surtout bouddhiques, devenues des pièces d’apparat remises en valeur avec goût dans ce lieu restauré et redimensionné voilà quelques années.
Approche pédagogique, double approche originale de cette nouvelle collection, Passeurs d’Asie, faire découvrir un pays, dévoiler l’existence d’un homme ou d’une femme. Dans chaque volume de la collection, un court récit de voyage est rendu plus vivant par l’usage de la première personne dans un pays d’Asie qui a particulièrement marqué le personnage historique au centre du livre. Les temps forts de la biographie sont présentés de manière très visuelle, l’illustratrice ayant joué des tons de gris, de noirs et de blancs pour traduire une atmosphère fin de siècle d’où émane un mystère propice à attiser l’imaginaire des jeunes lecteurs. Cette monographie et biographie, très vivante, est aussi une synthèse relative à l’héritage artistique laissé par le personnage propriétaire d’un hôtel particulier devenu musée municipal, de même que ses écrits sont le reflet d’un goût, le bon goût de la classe italienne nantie, bourgeoise, que cet aventurier peu conformiste représente avec éclat.
Les ados parisiens, italiens et les autres, curieux de personnages aventureux, étant ainsi pleinement renseignés et savants sur ce personnage à la lecture de ce joli livre, il ne reste plus qu’à éditer une biographie pour adultes !
En effet, malgré des publications nombreuses, en français et en italien, les zones d’ombre sur la vie [privée] d’Enrico Cernuschi restent totales malgré les recherches approfondies de Gilles Béguin, ancien directeur de ce musée municipal, un lieu où le banquier devait, comme Violetta Valéry, dans la Dévoyée de Verdi, errer, mais pas forcément « seul, abandonné dans ce désert populeux qu’on appelle Paris ! ».
Quant aux autres passeurs d’Asie à venir, et sans trahir de secret, peut-être Emile Guimet (1836-1918), Thomas Dobrée (1810-1895), Georges Labit (1862-1899) ?
