Quentin Liu, mémorialiste de l’historiographie contemporaine

par Christophe Comentale

Quentin Liu et Wendy Wronski, Regards croisés, 2019, image numérique (2019), 刘险峰与刘文蒂 « 交叉点 »

Les confrontations Est-Ouest restent vecteur de surprises et de carrières qui se développent pratiquement à l’insu des créateurs eux-mêmes. Un regard à l’œuvre de Liu Xianfeng – Quentin Liu – en est une des illustrations actuelles : un parcours qui rappelle les amalgames structurants entre deux cultures, surtout lorsque celles-ci, assimilées, vécues au fil du temps et des événements qui passent, deviennent des marqueurs à valeur autre…

Quentin Liu [刘险峰] naît en 1978 dans la province méridionale du Hunan, aire géographique et politique située à plus de 1 300 km de Pékin au nord, à quelque 900 km de Shanghai à l’est et à 300 km de Canton au sud. Le Yangzijiang — le Fleuve Bleu — la traverse d’ouest en est.

Arrivé en France à l’âge de 24 ans, en 2002, après un cursus aux Beaux-arts et dans une école de photographie, il oriente sa création vers la peinture, médium qu’il juge le plus libre pour sa création artistique.

De la biographie

Quelques éléments biographiques publiés sur le blog de l’artiste rappellent qu’ « en 2011, il opère un tournant majeur dans le thème de ses créations artistiques. Avant cette date, la mode et le consumérisme étaient ses principaux sujets. Mais son expérience à Pékin de 2007 à 2013 le change profondément. À cette époque, il est témoin du changement radical de l’art contemporain chinois, passant d’une prospérité presque new-yorkaise à une répression à la nord-coréenne. Il prend conscience du rôle important de l’artiste en tant que lanceur d’alerte ».

L’artiste, rencontré à Mac 2000 en novembre 2022, a insisté sur ce dernier point, montrant combien un témoignage est important, surtout lorsqu’’il est possible d’aller au bout de sa création pour que l’œuvre achevée en soit cette preuve, ce développement complexe d’une idée, d’une certitude.

Depuis 2014, Quentin Liu vit et travaille en région parisienne. Dans ses œuvres les plus récentes, son questionnement et sa critique de certains phénomènes sociaux sont devenus de plus en plus aigus.

Différentes œuvres, réalisées jusqu’en 2015, narrent avec une certaine liberté, non sans des rappels structurels et formels fréquents aux gravures sur bois des dynasties Ming et Qing, des scènes où des accessoires et éléments de la Chine impériale reparaissent, en parallèle à d’autres, plus franchement repris à la période des années 60-70. Quelques nus disent ce plaisir de la liberté de représentation de formes autrement appréciées dans la société chinoise, surtout lorsqu’elles ont, de surcroît, un rôle critique immédiat…

Des témoignages intermondialisés 

En 2010, Quentin Liu reçoit à Pékin le prix du public « Société Générale Chinese Art Awards ». Il a, depuis lors, exposé à Paris, Bruxelles, Pékin, Hong Kong, Tokyo et Singapour. On trouve également ses œuvres sur des sites comme Artsy et Saatchiart.

L’année 2022 semble favorable à ce créateur qui est invité, comme le rappellent les organisateurs, Annick et Louis Doucet « après sélection sur dossier et à l’issue d’une visite d’atelier », au salon Mac 2000 qui s’est tenu du 14 au 19 novembre 2022 dans l’ancienne imprimerie du boulevard Richard Lenoir, devenue lieu d’expositions temporaires diverses. Quentin Liu a pu y présenter une série d’une dizaine d’œuvres récentes qui sont un état des lieux plaisant de sa conception sociale de l’art.

Un texte de l’artiste paru lors d’une exposition organisée en janvier dernier « Inévitable collision » [不可避免的碰撞], au Patronage laïque Jules Vallès sis à Paris 15e, explique cette position face aux événements qui secouent le monde et l’interrogation que les bouleversements géopolitiques suscitent :

Dans la seconde moitié du siècle dernier, de nombreux politiciens et intellectuels occidentaux croyaient que si les pays totalitaires ou communistes pouvaient développer leurs économies, les libertés individuelles et les institutions démocratiques de leurs pays se développeraient naturellement. La Chine communiste était le terrain d’essai de cette théorie à cette époque. Quarante ans ont passé : la pandémie de COVID, la crise économique, les divisions ethniques, les violences… Les démocraties sont de plus en plus vulnérables. D’autre part, la Chine communiste devient plus forte et plus agressive. Où vont l’Europe et le monde ? Que devrions-nous faire ? Tels devraient être les principaux problèmes auxquels les citoyens de chaque pays libre sont confrontés en ce moment.

On retrouve dans la problématique et dans l’affichage des thèmes de ce créateur, apparemment débonnaire, des marqueurs proches de ceux de quelques confrères tels les frères Gao – [Gao Zhen 高兟et Gao Qiang高强 (1956, 1962, Jinan)] – et de Wang Xingwei 王兴伟 (1969, Shenyang).

Chez les deux premiers, la contestation naît d’une part d’installations prônant une tolérance autre et d’autre part d’œuvres peintes à l’acrylique, de photos numériques rassemblant des humains dans des gigaboîtes pour un consumérisme triomphant. Par ailleurs, leurs sculptures en résine présentant le Grand Timonier devenu un personnage digne du Classique des monts et des mers leur vaut des démêlées cherchées avec un pouvoir qui a une autre conception de l’art. S’il est vrai que la violence formelle du pouvoir chinois face à des créateurs surprend l’Occident, il n’empêche que des formes de violences autres, notamment l’excommunication et le pilori virtuels, sont toujours pratiquées en Occident et redevenues féroces depuis le surpouvoir des réseaux locaux dans la société face à l’individu qui, en l’occurrence, se trouve parfois humilié voire l’objet de cyberviolence. Ce qui donne, certes, à l’individu, le droit d’exister, mais sans aucun paraître officiel, ce dernier statut étant réservé à une autre classe sociale…

Quant à Wang Xingwei, sa culture lui permet de jouer par un brouillage de la lecture des œuvres très sollicitées en introduisant dans ses peintures des éléments de l’histoire sainte ou de citations formelles dues à des peintres classiques comme Nicolas Poussin (1594, Les Andelys – 1665, Rome), Claude Mellan (1598, Abbeville-1688, Paris). Il n’empêche que sa critique virulente contre le formalisme et le conformisme social sont d’une élégante férocité.

C’est, deux décennies plus tard, en alliant maîtrise technique et citations inopportunes, frontales et dérangeantes que Quentin Liu attire par ses narrations décalées, le regard des visiteurs qui ont voulu, lors de ce Salon, en (sa)voir davantage…

L’art de l’horrible et du merveilleux !

Sélection iconographique

L’artiste dans son atelier (site de l’artiste)

Tous protégés (2022), huile sur toile, 130 x 90 cm, 刘险峰 全民保护

L’hirondelle (2022), huile sur toile, 130 x 90 cm, 刘险峰 找钥匙. Le titre original en chinois, Chercher la clé, rappelle les scènes galantes de Boucher, de Fragonard et notamment de son œuvre Le verrou (1777), toutes représentatives de cet esprit libertin du 18e siècle français, ce qui correspond assez bien avec la scène entre les deux protagonistes.

Cauchemar du 20 janvier 2021 (2021), huile sur toile, 130 x 90 cm 刘险峰, 2021年1月20日的一个噩梦. Aimablement critique, Quentin Liu s’attache à remémorer de grandes dates de l’actualité, il s’agit ici de l’élection du président américain comme le rappelle le monument qui se détache sur un ciel de plomb. La composition a fait l’objet d’une structuration très forte de la scène, prise dans une atmosphère tragique. Les diagonales implicites qui se rejoignent quasiment au sommet de la tête de l’homme, elle-même au centre du tableau. L’homme genou à terre, crie sa terreur, tel un des personnages d’ Andrea Mantegna (ca 1431, Isola di Carturo – 1506, Mantoue) ou du Francesco Squarcione (ca 1394, Padoue – ca 1470, Padoue ou Venise), atmosphère également ressurgie avec cette imposante ruine comme il s’en trouve encore à Rome et en Campanie ou encore chez Feng Zikai 豐子愷 (1898-1975) !.

26 mars 2019 (2020) , huile sur toile, 168 x 128 cm. 刘险峰 2019年3月26日,巴黎. Autre date, celle de la visite à l’étranger du président chinois Xi Jinping. Comme le rappellent les communiqués de presse de l’époque, à l’invitation de M. Emmanuel Macron, Président de la République française, M. Xi Jinping, Président de la République Populaire de Chine, a effectué une visite d’Etat en France du 24 au 26 mars 2019. Le 26 mars 2019 est organisée une conférence de presse conjointe de M. Emmanuel Macron, président de la République, de M. Xi Jinping, président de la République populaire de Chine, de Mme Angela Merkel, chancelière de la République fédérale d’Allemagne, et de M. Jean- Claude Juncker, président de la Commission européenne. Ces hauts personnages sont représentés dans un décor quelque peu grandiloquant et convenant particulièrement bien au contexte édifiant de ce rassemblement, et, parallèlement, quasiment surréaliste qui rappelle notamment les atmosphères de Delvaux et autres artistes comme de Chirico comme cela est rappelé ci-après.

Des correspondances ancien-moderne

La culture et l’intérêt de Quentin Liu pour la peinture occidentale, en l’occurrence française ou belge transparaît avec bonheur avec ces deux exemples, l’hirondelle et 26 mars 2019, présentés ci-avant. Ces deux oeuvres permettent de voir combien au travail de réflexion s’allient une curiosité et une connaissance vers une peinture autre, celle d’un 18e siècle français libertin et irrespectueux comme d’un 20e siècle où l’Amérique n’est pas forcément vue comme le pays de l’Eldorado…

l’hirondelle renvoie par sa composition à une œuvre de Fragonard dont une gravure en taille douce, Le contrat, de Maurice Blot, exécutée en 1792, montre la dynamique de la composition, revue et transportée dans un gratte-ciel que n’aurait pas renié Hopper. Les lignes de force des œuvres sont l’ossature sur laquelle se greffent les motifs, la chair de l’œuvre. Quelques exemples sont livrés ci-dessous à la curiosité du lecteur. A lui d’apprécier, voire d’en trouver d’autres.


Ci-dessus. L’hirondelle de Quentin Liu renvoie par sa composition à une œuvre de Fragonard.



Ci-dessus, de gauche à droite. Quentin Liu, 26 mars 2019 : Paul Delvaux, La ville lunaire n°2, 1956, Legs Delsemme, Musée de Louvain-la-Neuve.



Ci-dessus, de gauche à droite. Giorgio de Chirico, Mystère et mélancolie d’une rue, 1914, New York, coll. part. ; Balthus, Passage du Commerce Saint-André, 1952-1954.


Renvois documentaires

Renvoi essentiel,

▪▪ Renvois complémentaires et accessoires,

  • Christophe Comentale, Cent ans d’art chinois. Paris : Editions de la différence, 2010. 398 p. : ill. Bibliog. Index [Une deuxième édition, revue et augmentée, à paraître.]
  • Christophe Comentale, L’édition galante au 20e siècle : un panorama ouvert d’images cachées in : Art et métiers du livre, 2003 (234), pp. 42-49 : 10 ill. en coul.
  • Christophe Comentale, Les essentiels du 20e siècle. Essai. Taipei : Yishujia chubanshe, 2009.
  • Christophe Comentale, La normalité en Chine : construction et déconstruction d’un imaginaire, pp. 117-128 : [8] ill. Bibliog. pp. 127-128 In : Essaim, automne 2013 (30).
  • Christophe Comentale, Eclats de la polychromie de la peinture française, de la Nouvelle vague à l’art pigmentaire. Paris : les éditions du Fenouil, 2022 (à paraître).
  • Christophe Comentale, Modernités chinoises, 1960-2020. La suprématie du lavis polychrome. Paris : les éditions du Fenouil, 2022 (à paraître)

Annexes inopinées

En France depuis une vingtaine d’années, Quentin Liu n’en reste pas moins attaché à sa langue maternelle, et, parallèlement à de nombreuses données en français, il reste d’intéressants propos qu’il a consignés en version originale.

Nous les avons, dans un premier temps, repris ci-après, tels quels. Mais, afin de mieux comprendre la philosophie aimable de la vie de cet artiste, le premier paragraphe traitant d’un pan autobiographique de cet artiste et heureux père de famille est livré en traduction aux lecteurs de ce blog unique :

Sept ans, un laps de temps ni court ni long. La dernière fois que j’ai participé à une exposition d’art, c’était il y a sept ans. Mon compte public WeChat n’avait pas été mis à jour depuis plus de 4 ans. Au cours des sept dernières années, ma plus grande profession a été celle de papa. Bien que je n’aie pas cessé de créer au fil de ces années (de fourbir mon glaive), de nombreuses peintures à l’huile ont été achevées après le couchage des bébés. Mais, si quelqu’un vient me demander quel a été, au cours de ces sept dernières années mon travail préféré, il ne fait aucun doute qu’il s’agit de nos deux bébés Zixi紫溪 et Haoquan浩泉. Bien sûr, des amis nous demandent souvent si nous voulons avoir un troisième bébé ! Même si j’aime les bébés et si la naissance d’un troisième bébé en France suscite nombre de tentations d’aide sociale non imposables, Wendy et moi avons quand même répondu à l’unisson : Non ! En effet, quel que soit le pays dans lequel vous vivez, il n’est pas facile d’être parent, et il est encore plus difficile pour un artiste d’arriver à un équilibre face à ces trois obstacles montagneux que sont créer, gagner sa vie et élever des enfants. D’où notre réponse commune voulant qu’à l’avenir, nos œuvres d’art seront nos enfants, et nous en aurons beaucoup, beaucoup plus.

Dès que possible, une traduction complète sera peut-être publiée… Cela dit, il vient de moins en moins à l’idée de prendre la peine de traduire en français un texte anglais, tant cette langue est imposée dans l’Europe des 27, Europe à laquelle n’appartient aucun pays anglophone ! En cette troisième décennie du 21e siècle, espérons que la langue chinoise dont l’apprentissage est plus délicat, va continuer sa percée en Occident, ne serait-ce que pour modérer un peu cette suprématie unique et insupportable de l’anglais. L’idéal étant que plusieurs langues soient présentes et représentées dans les moyens d’expression du quotidien. Le débat devient autre …

七年时间,说长不长,说短不短,我上次参加艺术展览的事,已经是7年以前了。我这个微信公众号,也已经有4年多没有更新了。这七年里,我最大的职业,应该就是奶爸。虽然这些年一直没有停止创作(一直在磨剑),尤其很多油画作品都是晚上娃们睡觉后才完成的。但是如果谁要问我这七年里自己最得意的作品是什么?毫无疑问,那当然就是紫溪和浩泉这两个娃啊。当然,也经常有朋友问我们要不要再来第三娃!虽然喜欢娃,虽然在法国生第三娃有一堆免税免费的福利诱惑,但我和文蒂还是一致回答:Non!的确,不管在哪国,做父母不易,而一个艺术家再要想平衡创作、谋生、养娃三座大山,更是难上加难。所以,我们还有一个共同的回答是,以后我们的艺术作品就是我们的娃,会有很多很多。

再来说说为何这个公众号4年不更新一事吧?其实啊,也幸亏我没更新,否则估计这个号早就没了……当然原因还是有一个的,这两、三年,华语世界像石头里蹦出一个孙悟空一样,出来个北美教练。他的出现,我发现我还是当个听客溜一边去画画比较好,对于中国的事,以前还是太无知。 2014年写的那篇《不要消失的宋庄》, 当时自己还是挺喜欢的,也花了不少时间。5年过去了,现在的宋庄挂满了党委的牌子, 你说我这是应该骄傲还是伤心了?

好了,聊回艺术,2012我和文蒂离开北京时,费了不少劲把我们很多作品都运到法国来了,现在看来还真是明智之举,反正我们的画,我估计现在在798和宋庄也都展不了了。最重要的是,手里有画,量还得多才好做展览。这次巴黎这个展览,是一个场地方对社会公众公开征集的项目(Appel à projet), 我们根据他们的要求提供展览方案被选中。这个展览场地La Maison des ensembles是巴黎市中心12区的一个文化活动中心,提供给我们有4层楼,一百多平米的展览空间,我们会提供六、七十件从2008年至今的作品展出,也就算一个我和文蒂的小回顾展吧。

最后,我把我们当时应征展览的的“官方文章”放下面,欢迎巴黎附近喜欢绘画、Vidéo的朋友9月27日周五18点来玩哦。

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Regards Croisés / 交叉点

文 / 刘险峰 (Quentin Liu),Wendy Wronski

有句中国谚语说:物以稀为贵。这句话,在文蒂和险峰的艺术创作的技术选择上得到了很好的印证。

文蒂,一个出生在法国北部的法国人,2006年,第一次和险峰去了中国。一年以后,她发现了毛笔和中国水墨画,在北京艺术村宋庄生活了5年以后,中国水墨画的工具成为她最主要的艺术创作手段。

险峰,出生在中国湖南的旅法华人,24岁时首次抵达法国。当时,他是一个室内设计师。在美院和摄影学院学习多年后,绘画和装置成为他最主要的艺术创作工具。

在文蒂的绘画中,身体是她的主要主题。她在比利时的La Cambre艺术学校学习时就开始从事这个主题的研究。 2006年,她的硕士论文的标题为《肖像的皮肤》”。她的灵感来自摄影师Araki和Ernest James Bellocq。随着中国画的发现,她找到了表达自己情感的自由。

对于险峰来说,他的艺术创作经历了不同的阶段:摄影,装置和绘画。他一直在寻找一种更自由,更有效的方式来表达自己的想法和感受。对他来说,艺术是质疑和留下集体记忆痕迹的好方法。由于他在一个共产主义国家长大,中西方两种文化的冲突以及中国古传统文化与共产主义现代中国之间的对撞不断受到他的质疑。政治,全球化,消费主义,暴力,这些主题经常出现在他的作品中。

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