BIB et la caricature. Découverte d’un portrait à mi-corps inédit

par Christophe Comentale

La récente apparition à un mois de distance de deux dessins à la mine de plomb signés BIB (ill.1 et 2) et représentant un quadragénaire, très certainement Paul Delesalle (ill.3 à 5), vêtu de façon élégante, renvoie au parcours assez atypique de ce caricaturiste.

 

Une personnalité plurielle, un témoin d’une époque

Connu sous ce pseudonyme, à la fois un diminutif et une onomatopée, BIB, le nom renvoie à Georges Auguste Breitel (1888-1967, Paris). Fils de Marie Breitel, comptable de métier, il épouse Germaine Bertoletti en 1924.

Georges Auguste Breitel choisit tôt la carrière de dessinateur et de journaliste. Il travaille notamment pour les journaux illustrés, La RampeLes Annales, GringoireLa Vie parisienneLe Charivari[1]. C’est surtout pour ses dessins dans cette dernière publication que la postérité se souvient de lui. Comme le rappelle Guillaume Doizy dans un article récent, « s’appropriant le nom du célèbre quotidien fondé par Philipon en 1832 et abandonné peu avant, quelques amis royalistes liés à l’Action française lancent le 19 juin 1926 un journal éponyme, clairement marqué à droite. L’hebdomadaire, de taille modeste (20 x 28 cm) par rapport à son aîné, fait preuve d’une originalité certaine pour l’époque en se dotant, pour rédacteur en chef, d’un dessinateur et non des moindres : Jehan Sennep. Le Charivari est détenu par la Société française des périodiques illustrés (également Nouvelle Société des journaux humoristiques) et géré par un certain Champetier. L’Imprimerie française de l’édition qui s’occupe du tirage dans les premiers temps réalise certaines publications de L’Action française ». Les orientations marquées du journal sont larges et assez conservatrices, il « reprend certes à son compte l’anticléricalisme spécifique de L’Action française, ce qui rend l’hebdomadaire tout à fait antipathique à certains milieux catholiques qui peuvent trouver par ailleurs la revue trop triviale[2]. Dans la veine de L’Espoir français, mais avec plus de légèreté, Le Charivari se veut avant tout anti-socialo-communiste, il fustige le Front populaire après avoir honni le Cartel des gauches, sur un ton sérieux aussi bien que satirique, glissant vers un antisémitisme de plus en plus marqué[3]».

Ainsi, BIB, à la façon de Daumier fait la première de couverture du journal avec des événements pris à l’actualité politique et sociale : la SDN, les affaires de corruption dans le pays, Vichy, la misère du peuple, le Front populaire, la Circonférence (sic) de La Haye, le Congrès de la SFIO, … il s’attaque aussi à la représentation des hommes politiques, Tardieu (ill.6), Trotsky, Henri Dujardin, le colonel Charles Lindbergh, Hughes Vitrix, … Les artistes ou les écrivains ne trouvent pas forcément grâce à ses yeux, Guitry fait la une du journal, tout comme Tristan Bernard, le clown musical Grock ou Georges Courteline, …

La vigueur féroce de son trait n’épargne pas non plus les actrices, les danseuses : Cora Laparcerie, Mademoiselle Esmée, Marguerite Deval, Cécile Sorel, ce qui vaut, en 1921 de la part de cette dernière, une assignation à comparaître en justice pour la société des dessinateurs humoristes en raison d’une caricature présentée au Salon des Humoristes sous la plume de BIB .

Sociétaire des Humoristes et membre des dessinateurs parlementaires, BIB expose également au Salon des indépendants. Aquarelliste, il s’adonne plus rarement à la peinture. Il meurt à son domicile de la rue Redon le 26 septembre 1967.


Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 1) BIB. Portrait à mi-corps de M. Paul Delesalle (sd), mine graphite, 16 x 11 cm ; (ill.2) BIB, Portrait à mi-corps de M. Paul Delesalle (sd), mine graphite, 13 x 9 cm


(ill. 6)

Parmi cette galerie de portraits de ses contemporains BIB a donc laissé celui d’un nommé Delesalle. Il semble cohérent de penser à Paul Delesalle (ill.3 à 5), né le 29 juillet 1870 à Issy-les-Moulineaux, mort le 8 avril 1948 à Palaiseau, ouvrier ajusteur-mécanicien, anarchiste et syndicaliste révolutionnaire français[4] dont les photographies d’époque montrent le soin qu’il accorde à l’aspect vestimentaire.

Paul Delesalle, l’engagement syndical

Très jeune, il s’oriente vers l’anarchisme. Sa participation au mouvement libertaire, à Paris, est attestée à partir de 1891. En 1893, il adhère à la Chambre syndicale des ouvriers en instruments de précision de Paris. Il milite dans l’organisation syndicale. Proche de l’anarchiste Jean Grave 1854-1939), en 1897 il devient secrétaire adjoint de la Fédération des Bourses du travail, en même temps que secrétaire adjoint de la CGT. Il participe lors du congrès d’Amiens à l’écriture de la charte d’Amiens et est considéré comme un des fondateurs de l’anarcho-syndicalisme.

À partir de 1907, Delesalle devient éditeur et il publiera de nombreux ouvrages et brochures syndicalistes et anarchistes jusqu’à sa mort. Il avait ouvert une librairie militante, rue Monsieur-le-Prince au Quartier Latin. Georges Sorel, qui fut son ami, s’y rendait souvent pour causer.

Ébloui par la révolution russe, il adhère au Parti communiste à ses débuts, tout en restant syndicaliste révolutionnaire et libertaire, puis le quitte rapidement.

En 1932, victime d’une crise dépressive, il vend sa librairie sise 16, rue Monsieur le Prince à Paris et se retire dans une modeste maison à Palaiseau, où entouré de ses livres et de tableaux qui traduisent l’importance qu’il donne à la culture comme moyen d’élévation sociale, il se consacre à des ouvrages d’histoire sociale. De 1935 à 1944, il est adhérent de la SFIO.

Les deux dessins de BIB

Les deux dessins représentant Paul Delesalle ont été exécutés sur des couvertures de livres, le plus petit (ill.3) a encore la pliure du brochage du livre et une trace de colle à sa partie gauche, le plus grand a été tracé au verso d’une couverture de roman, Le mariage des couleurs de Maurice Bedel (1883, Paris- 1954, La Genauraye à Thuré (Vienne). Le livre paraît dans la collection blanche de Gallimard en 1951. Médecin et romancier prolixe, Bedel obtient avec Jérôme 60° latitude nord le prix Goncourt en 1927. L’homme est aussi essayiste et journaliste. L’ouvrage n’est plus disponible au catalogue de l’éditeur mais la fiche bibliographique contient un résumé de contenu qui permet de cadrer l’imaginaire du caricaturiste et aussi sa propension à dessiner sur tout support qui lui semble convenir à son inspiration du moment.

« Maurice Bedel n’a jamais craint de s’attaquer aux problèmes sociaux les plus épineux ; ce sont ceux-là qui l’attirent. On sait les ennuis que lui ont valus sa Iiberté d’esprit et la franchise de son jugement.
Dans son nouveau roman, Le mariage des couleurs, dédié aux sang-mêlé des deux hémisphères, il étudie la position des mulâtres dans la société blanche. L’action, qui se partage entre la France et l’Afrique noire, nous mène de la vallée de la Loire à la forêt de la Côte d’Ivoire, de la jeune fille blanche Jasmine à la jeune fille noire Aou, dans une atmosphère de drame humain et de poésie de la nature où l’on retrouve, avec la grâce des précédents ouvrages de Maurice Bedel, l’expérience et l’autorité de l’homme qui a voyagé sous toutes les latitudes.
Florian est un jeune métis de la Martinique, très beau mais très malheureux. Deux sangs luttent en lui : celui de ses ancêtres noirs, esclaves antillais, et celui de ses ancêtres blancs, les Boismarleux.
Florian, qui mène à Paris des études de sciences naturelles, accomplit une sorte de pèlerinage au château de ses aïeux en ÎIe-de-France, mais il en revient ulcéré. Bien qu’il rencontre une jeune Tourangelle à laquelle il n’est pas indifférent, il accepte un poste de botaniste dans les laboratoires de Yopodoumé en Côte d’Ivoire. L’Afrique d’abord le comble puis le rejette. Serait-ce le sang blanc du métis qui serait le plus fort ? Il répudie sa petite épouse noire, la jolie Aou, et revient en France où l’attend fidèlement Jasmine, la fille de la Touraine, qui saura lui faire comprendre que le bonheur peut exister entre deux êtres de couleur de peau différente.
Dans cette œuvre d’art ravissante où se marient l’Afrique et l’Europe avec toutes leurs violences et leurs séductions, Maurice Bedel pose, en poète et en biologiste, la question du mariage entre blancs et gens de couleur et il en donne la solution selon le cœur et selon la raison, double source de vérité ».

Cette date de 1951 n’est pas en soi un problème, BIB a pu, selon des demandes diverses et variées, ou, son plaisir de dessinateur, exécuter quand bon lui semblait, ses caricatures, en l’occurrence, même après le décès de Paul Delesalle, si l’on s’en tient à la date de parution du livre de Maurice Bédel d’après les archives Gallimard. Quant à la ressemblance avec les portraits d’époque, une caricature chargeant certains traits, il est normal que la déformation soit de mise. Il n’en reste pas moins, si l’on se réfère aux photographies d’époque que, tant la coupe de cheveux, la présence de la moustache et un vêtement soigné sont de mise pour cette génération. Par ailleurs, un portrait dessiné de Paul Delesalle (ill.3) renvoie à ce visage aux joues creuses et barré d’une moustache caractéristique de l’époque.

Présent dans les collections patrimoniales par ses couvertures du Charivari et aussi avec des originaux conservés dans des fonds de bibliothèques, d’archives et de musées, BIB reflète parfaitement le statut de l’artiste également journaliste dont le talent et un intérêt pour l’actualité éphémère, l’incite à cette production qui constitue une galerie de portraits, de droite et de gauche, parfois amusants, le plus souvent grinçants, étoffant cette carrière multiple entre art et écriture, fût-elle celle d’un journaliste.

[1] Charivari Nouvelle série (1920-1937) Journal satirique d’extrême-droite, antisémite, anti-communiste, anti-maçonnique. Tenu par Bib et Ralph Soupault, souvent décrits comme futurs collaborationnistes sous l’Occupation nazie.

[2]Jean de Lardélec, « Le Charivari », La Revue des lectures, 1928, pp. 254-259.

[3] Guillaume Doizy, Le Charivari (1926-1937, Paris)

[4] Source : Ephéméride Anarchiste 29 juillet (version en ligne : ephemanar.net)

Eléments bibliographiques

● BIB et le Charivari

  • Guillaume Doizy, Le Charivari (1926-1937, Paris), Notice extraite de Ridiculosa n°18, « La presse satirique française ». Texte en ligne : Le Charivari de Sennep, Bib et Ralph Soupault (1926-1937) – (caricaturesetcaricature.com).
  • Guillaume Doizy, L’histoire du dessin de presse. Paris : Éditions de la Bibliothèque publique d’information, 2009.
  • Agnès Sandras, Quand le Charivari défendait la liberté de lire pour les masses (1867-1868). En ligne : Quand Le Charivari défendait la liberté de lire pour les masses (1867-1868) | Bibliothèques populaires (hypotheses.org).
  • Schor, R., Maurice Bedel: un écrivain dans l’Italie de Mussolini en 1929, in : Recherches régionales, 2007.

● ● Œuvres de et sur Paul Delesalle

  • Paul Delesalle, Le syndicalisme révolutionnaire. Paris : Éditions Ouvrières, 1952, 170 p ; nouvelle édition : Fayard, 1985, 207 p). Les archives de Paul Delesalle sont conservées par l’Institut français d’histoire sociale (cotes 14AS 12 à 53, et 119 à 129)
  • Anarcoefemèrides del 8 d’abril. Un portait au trait de Paul Delesalle est paru dans le numéro 9 de Ça ira en date de juin 1932.
  • Colette Chambelland, Delesalle, Paul https://maitron.fr/spip.php? article76074, notice DELESALLE Paul [DELESALLE Maurice, Paul] par Colette Chambelland, version mise en ligne le 27 janvier 2010, dernière modification le 5 octobre 2022.
  • Jean Maitron, Paul Delesalle – Un anarchiste de la Belle époque. Paris : Fayard, 1985.
  • Madeleine Rebérioux, Jean Maitron, Paul Delesalle, un anarchiste de la Belle Époque, Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1988. (vol. 43, 5, pp. 1141-1142).
  • Georges Sorel, L’Humanité, 1er septembre 1922, texte intégral.
  • Paris sous la Commune, Documents et souvenirs inédits, paris Bureau d’édition, 1937. Textes en ligne (en anglais) sur Libcom.

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