par Gwenael Beuchet (*)
Qui est Max Aub ? Ecrivain, poète, artiste, scénariste ? Il s’est illustré dans tous ces domaines ! Mais il a dû endosser bien d’autres qualificatifs qui lui ont été assignés où qu’il s’est appropriés : Allemand, juif, Français, catholique, Espagnol, agnostique, Mexicain. Sa vie illustre tout ce que l’histoire de l’Europe du siècle dernier a pu avoir de tragique.
Petit fils de Max Aub (1828-1901) président réformateur de la communauté juive de Munich, neveu d’un écrivain, l’excentrique Ludwig Aub (1862-1926), Max Aub Mohrenwitz, dit Max Aub, est né le 2 juin 1903, à Paris où ses parents, Frédéric-Guillaume Aub (1877, Münich – 1951, Valence), négociant et Suzanne Mohrenwitz-Springer (1881, Paris – 1962, Valence), se sont mariés moins d’un an auparavant. Lorsque la guerre éclate, son père est en Espagne pour affaire. Déclaré persona non grata et classé comme dangereux, comme tous les Allemands de souche vivant en France, il fait venir sa famille à Valence en Espagne. Max devient espagnol en 1916. Baptisé, il poursuit néanmoins sa scolarité à l’Escuela moderna, une école fondée par le penseur anarchiste Francisco Ferrer, laïque, mixte, rationaliste, promouvant l’égalité sociale, l’autonomie et l’entraide.
Après un passage par l’Institut General et Technique Luis Vives, il commence à travailler avec son père en tant que représentant de commerce, mais sa vocation est autre. Au hasard d’une tournée, il rencontre Jules Romains qui le met en contact avec le milieu littéraire madrilène. Il n’a que 20 ans. Ses poèmes sont lus à l’Ateneo de Madrid et il participe aux tertulia du café Regina avec les poètes Salinas, Garcia Lorca, Manuel Azana et bien d’autres. Il rencontre aussi Rafael Alberti, Jorge Guillen, Luis Bunuel, Salvador Dali. « Dans le petit cénacle, écrit en 1959, dans les Lettres nouvelles, l’hispaniste Claude Couffon, il représentait l’humour, la fantaisie, le goût du théâtre, l’esprit d’entreprise.». Il commence à voyager hors d’Espagne en Allemagne, en Russie, en France où, toujours grâce à Romains, il entre en contact avec les gens de la Nouvelle Revue Française : dix belles années à se pénétrer de culture européenne d’avant-garde.
Après le déclenchement de la guerre civile, il rejoint l’Alliance des écrivains antifascistes pour la défense de la culture et devient attaché culturel à l’ambassade d’Espagne à Paris. C’est là qu’avec son compatriote Josep Renau, il passe commande à Pablo Picasso d’une peinture pour le pavillon de la jeune république espagnole de l’Exposition universelle de 1937. Le sujet sera, comme on le sait, le bombardement de Guernica par les avions de la Légion Condor et des fascistes italiens. En 1938, il écrit le scénario de Sierra de Teruel, basé sur le livre L’Espoir de Malraux. Le film, réalisé par l’écrivain et aventurier français, est interdit par Franco. Le gouvernement français fait de même, et enferme aussi dans des camps de concentration les Républicains venus chercher refuge sur son territoire. Un document de la Sureté nationale daté du 27 mars 1940 signale ainsi Max Aub : « israëlite allemand, naturalisé espagnol par les autorités républicaines pendant la guerre civile qui serait un communiste très dangereux ». Il est d’abord interné au camp de concentration du Vernet, en Ariège, puis à Djelfa, en Algérie. Grâce aux efforts du gouvernement mexicain, il est finalement libéré en 1942. Le Mexique devient son nouveau pays d’adoption. La guerre d’Espagne et l’expérience des camps seront le principal terreau de son œuvre littéraire : Le labyrinthe magique, Manuscrit Corbeau, Journal de Djelfa…
A Mexico, il devient professeur à l’institut cinématographique. Il écrit une cinquantaine de scénarios pour le cinéma dont celui de Los Olvidados de Luis Buňuel. Il poursuit son travail d’écriture et signe des romans, des nouvelles, des essais, des critiques littéraires L’œuvre d’Aub prend alors deux directions principales, différentes mais bien sûr très liées entre elles et à ce qu’il a vécu. D’une part, il se fait le témoin et l’historien de la montée du fascisme, de la guerre d’Espagne et de l’exil ; d’autre part il propose une œuvre à la fois grinçante et ironique, inventive et ludique (dont le classique de l’humour noir Crimes exemplaires partiellement traduit en français dès 1959 par Nora Mitrani) qui aurait peut-être pris plus de place dans sa production sans la guerre.


Ci-dessus, de gauche à droite. Escuela moderna, Plaza de Pellicers, Valence (Espagne) Photographie de Francisco Roglá López (1894-1936). Colección de fotografías sobre la ciudad de Valencia (1914 a 1930). Biblioteca Valenciana Digital, Donación Familia Roglá ; Pavillon de la République espagnole (Guernica de Pablo Picasso, au premier plan, la Fontaine de Mercure d’Alexander Calder), Exposition universelle, Paris, 1937.

Une interrogation ludique
Au Mexique, rappelle Soldevila, le jeu occupe une place grandissante dans la vie de Max. Chaque jour, il se rend chez Paulino Masip — autre écrivain, dramaturge espagnol exilé qui décèdera à Mexico en 1963 — pour jouer aux cartes avec toute la famille. Par la suite, Max accueillera chez lui, rue Euclides, ses amis pour jouer au poker. Dans sa correspondance, un projet de recueil d’aphorismes intitulé Tricheries (Trampas) fait la part belle à cette activité. Certains aphorismes donnent le ton de sa pensée, comme celui-ci :
« La triche ce n’est pas de la fraude, ni du mensonge, ni une faute, ni une tromperie, ni un coup de couteau, ni une arnaque, ni du vol, ni de l’escroquerie, ni du larcin.C’est la dextérité, l’art, l’habileté, la maîtrise, le sang froid, le savoir-faire, le succès, la main, le toucher, le tact, l’astuce, le truc, le stratagème, l’habileté, le diable. »[1]
Toute son œuvre est imprégnée par cette idée de triche, d’imposture et de faux-semblant. Même en tant qu’auteur, il se dérobe, il cache son jeu. Ainsi, il ne signe pas son Manuscrit Corbeau. L’auteur ce n’est pas lui, mais un mystérieux corbeau appelé Jacobo, qui a tenté de décrire et de comprendre les mœurs et les coutumes de l’être humain qu’il observe dans le camp de concentration du Vernet dans un carnet traduit ensuite de la langue corbeau au castillan par un certain Aben Maximo Albarron.
Puis c’est Jusep Torres Campalans, une biographie comprenant un « carnet vert », une enquête, une interview, un catalogue d’œuvres d’un artiste catalan ayant vécu à Paris avant la première guerre mondiale et ayant côtoyé les milieux d’avant-garde. En 1914, après huit ans d’intense production artistique, et avant le déclenchement de la guerre civile espagnole, ce mystérieux Campalans aurait décidé de s’exiler dans les montagnes du Chiapas, au Mexique, où il aurait passé le reste de sa vie. Son dernier contact avec le monde artistique européen est un bref entretien avec Max Aub, qu’il rencontre par hasard dans une librairie de San Cristobal de las Casas. La biographie en espagnol parait en 1957, peu après la mort de l’artiste. Grâce à Max, les œuvres de Campalans sont exposées à la galerie Excelsior de Mexico en 1958, puis à la Bodley Gallery de New York en 1962. Des articles paraissent, des criques s’enthousiasment. Tout le monde veut savoir qui est désigné, par Picasso lui-même, comme le véritable père du cubisme. Sauf que Campalans est en fait un personnage inventé par Max Aub lui-même. Il a tout fait : textes et œuvres picturales ! C’est un énorme canular qui a pu tromper le public grâce à son talent et à la complicité de Jean Cassou, conservateur en chef du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, d’André Malraux, de Picasso… La supercherie toutefois sera éventée après l’édition française et sera citée dans l’Encyclopédie des farces et attrapes et des mystifications de François Caradec et Noël Arnaud, en 1964. Plus récemment, en juin 2003, le musée espagnol Reina Sofía a consacré au personnage de fiction une exposition, « hommage mérité à l’esprit humoristique et au talent de conteur de Max Aub ». Dans la biographie, Aub fait dire à Campalans : « L’art : transformer la vérité en mensonge, pour qu’elle ne cesse pas d’être vraie. »



Ci-dessus, de gauche à droite. La danse, Jusep Torres Campalans, 1907 (Max Aub, 1957) Max Aub, Jusep Torres Campalans, Gallimard, 1961, p.153. © Herederos de Max Aub ; « La danse (d’après une danse catalane), par Henri Matisse Huile sur toile, 260 × 391 cm, 1910 Saint-Petersbourg, Musée de l’Ermitage, inv. ГЭ-9673 © Succession Matisse / Photo State Hermitage museum, Saint-Pétersbourg
Jeu de cartes
Parmi les œuvres attribuées à notre pseudo-maître catalan, on trouve les cartes d’un jeu paru quelques années après la biographie : Juego de cartas. Ce livre-jeu que l’on peut voir de temps en temps exposé au Musée français de la carte à jouer est une métaphore de l’importance du jeu et du hasard dans le déroulement d’une vie. Il se présente sous la forme de deux jeux de 52 cartes plus un ou deux jokers par jeu, soit 106 ou 108 cartes. Les cartes ont été éditées à 300 exemplaires par le poète Alejandro Finisterre (1919-2007), autre exilé espagnol auquel est attribué la création du baby-foot alors qu’il était en convalescence dans un hôpital de Barcelone, pendant la guerre d’Espagne.
Au recto de chacune des cartes on trouve un dessin mêlant très symboliquement les figures et enseignes françaises (pique, cœur, carreau, trèfle) avec les figures et enseignes espagnoles (coupe, épée, bâton, denier). On remarque sur le Joker le dessin des deux lettres J (pour Joker) et C (pour Comodin) qui n’est autre que la signature de Jusep Campalans. Petit clin d’œil de Max. Au verso, un texte épistolaire. Aub joue sur le double sens du mot « carta », qui en espagnol signifie « lettre, correspondance » et en français évoque les cartes à jouer. Les lettres ont été traduites en français pour la première fois en 2019 par Nicole Laurent-Catrice, mais leur édition attend encore. Chacune d’elles concerne un même homme, un certain Maximo Ballesteros récemment décédé. Certaines traitent des causes de sa mort (suicide ? assassinat ?), d’autres évoquent sa vie amoureuse, ses opinions, son caractère, etc. Les lettres ne sont pas datées, elles n’ont donc pas d’ordre et les expéditeurs sont le plus souvent désignés par leur prénom. Max Aub apparait comme l’auteur de la règle de jeu et le collecteur des lettres qu’il n’aurait fait que retranscrire, comme le laissent entendre, par exemple, l’indication « illisible » sur une des lettres, ou les fautes d’orthographe dont une lettre attribuée à Amalia Lopez est truffée. Ce Maxime Ballesteros partage avec l’auteur du jeu le prénom. Quant au nom, qui signifie Arbalétriers, il est peut-être une allusion à un certain Gonzalez Balestero emprisonné au Vernet avec lui ou bien encore à la famille Ballester, des artistes connus à Valence, qui ont probablement contribué à son éducation artistique et ont eux aussi émigré au Mexique. La règle est toute simple. Il faut trouver qui est Ballesteros, comme il l’écrit dans son journal :
« pour frapper fort ceux du Nouveau Roman, écrire Juego de cartas, cinquante-deux lettres imprimées sur des cartes à jouer. On les bat, on les distribue, on les lit, c’est chaque fois une autre histoire, selon le hasard. ».
Le jeu dresse ainsi de ce personnage fictif une image morcelée et souvent contradictoire. Peut-on vraiment gagner ? Plaçant le jeu au cœur du processus de création littéraire, comme l’écrit Julie Fintzel, l’écrivain exilé pose la question de l’identité et de l’assignation, non seulement au sujet de son personnage, mais aussi à son propre sujet.
Dans Romans du hasard, Sebastien Wit examine quatre romans écrits entre 1962 et 1973, qui ont pour point commun leur usage de la tradition divinatoire, et questionnent ou invitent le lecteur à la participation : Composition n°1 de Marc Saporta, Marelle de Julio Cortázar, Le Château des destins croisés d’Italo Calvino et Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick. Tant sur le plan politique que littéraire, le moment des années 1960 coïncide selon l’auteur avec une remise en cause radicale de l’autorité. Cherchant à affranchir la création de tout arbitraire auctorial, ils interrogent les structures usuelles du genre romanesque, et nous invitent à reconsidérer les relations entre l’auteur et le lecteur. Juego de Cartas pourrait être ajouté à ce corpus.






Conclusion
Qui est Max Aub ? Enrique Diez-Canedo dit de lui dans les années 1930 qu’il lui « donn[ait] la sensation d’un homme multiple ». Sans doute, mais alors des multiples qui chacun pris séparément ne seraient pas vraiment complets :
« Ni Allemand, ni Français, ni Espagnol, ni Mexicain […], écrit Aub. Né à Paris, grandi à Valence, parlant espagnol — que je sais écrire — avec un accent français, je parle français — que je ne sais pas écrire — comme si je l’étais et je prononce parfaitement l’allemand, que je ne sais pas parler. ».
Quant il peut enfin retourner en Espagne, il ne reconnait pas le pays où il est devenu homme. Il écrit dans Gallina ciega :
« Je voudrais préciser qu’à Madrid on n’entend plus de compliments… Il n’y a presque plus de tavernes – je l’ai trop répété – et par conséquent… les gens ne parlent plus aussi bien – c’est-à-dire faux – qu’avant. Les Espagnols sont devenus plus pimpants et mieux éduqués en langue. »
Tout au long de sa vie, Aub a fait des imperfections et des tricheries linguistiques, l’écho de ses propres déracinements, une richesse et une force. Gallina ciega, en français c’est la poule aveugle, comme celle attribuée à Campalans et exposée dans une vitrine du musée de la reine Sofia ; c’est aussi le jeu de colin-maillard qu’a dépeint Goya. Au centre de son tableau, un enfant aux yeux bandés est entouré de jeunes gens en majos et en majas — la tenue des couches humbles de la société espagnole dans laquelle les aristocrates aimaient s’habiller —, ou en manteaux de velours et coiffés de plumes, suivant la mode de la haute société française. N’est-ce pas Aub ?


Ci-dessus, de gauche à droite. Max Aub par Jusep Torres Campalans, 1971 Gérard Malgat, Max Aub et la France, ou l’espoir trahi, L’atinoir, 2013, p.202. © Herederos de Max Aub ; Gallina ciega, par Jusep Torres Campalans (Max Aub) Céramique peinte et papier de couleur, 43,5 x 20,5 x 32 cm, entre 1956 et 1965 Madrid, Museo Reina Sofia, Sala 423 – Max Aub: La gallina ciega, 1971, Inv. AD10830

[1] La trampa no es fraude, ni falacia, ni dolo, ni trapaza, ni sablazo, ni estafa, ni robo, ni timo, ni hurto. Es destreza, arte, maña, maestría, sangre fría, pericia, acierto, mano, tiento, tacto, astucia, amaño, treta, pericia, el demonio.
(*) Gwenael Beuchet est attaché de conservation du patrimoine au Musée Français de la Carte à Jouer d’Issy-les-Moulineaux.
Bibliographie succincte
- Max Aub, Manuscrit corbeau [« Manuscrito cuervo », 1944], traduction de l’espagnol par Guillaume Contré, Genève : Héros-Limite, 2019.
- Max Aub, Crimes exemplaires [« Crímenes ejemplares », 1957], traduction de l’espagnol par Danièle Guibbert, Phébus, 1997 [Pandora, 1981].
- Max Aub, Jusep Torres Campalans, [1958], traduction de l’espagnol par Alice et Pierre Gascar, revue par Lise Belperron, Paris : Verticales, 2021 [Gallimard, 1961].
- Max Aub, Juego de cartas, Grenade : Cuadernos del Vigia, 2010 [Alejandro Finisterre, 1964].
- Max Aub, La Gallina ciega: diario español, Barcelone : Alba, 1995 [Joaquín Mortiz, 1971].
- Max Aub, Trampas, Edition, prologue et notes de Pedro Tejada Tello, Reino de Cordelia, 2017.
- Gérard Malgat, Max Aub et la France, ou l’espoir trahi, L’atinoir, coll. « L’Atineur », 2013.
- Julie Fintzel. « Le monde est un kaléidoscope : lectures et réalités multiples de « Juego de cartas » de Max Aub ». Premier symposium de critique policière. Autour de Pierre Bayard, 2017. ⟨hal-02487524⟩
- Max Aub : enracinements et déracinements. Actes du colloque des 27, 28 et 29 mars 2003. Marie-Claude Chaput et Bernard Sicot éds., Nanterre, Université de Paris X, Centre de recherches ibériques et ibéro-américaines (CRIIA), 2004.
- Ignacio Soldevila Durante, El compromiso de la imaginación. Vida y obra de Max Aub. Valencia: Biblioteca Valenciana, 2003.
- Jusep torres Campalans. Ingenio de la vanguardia. Catalogue d’exposition, Centro de arte reina Sofia, 2003.
- Juan Manuel Bonet, Juan Marquès, Domingo Rodenas de Moya, Retorno a Max Aub, Instituto Cervantes, 2017.

