Le dessin. La relative simplicité de sa définition va de pair avec la complexité de son omniprésence. Instrument visuel et descriptif du pouvoir, il est tout autant le vecteur des émotions les plus fortes que celui des sensations les moins évidentes. Le paysage est, avec ou sans personnage, pénétré, ponctué de bâtiments ou de notations diverses, le point focal vers lequel faire glisser le regard durant ces quelques mois de frilosité climatique et sociale. Réchauffement des sens garanti.
par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale
Les expositions de la Fondation Custodia sont accessibles du 8 octobre 2022 au 8 janvier 2023, de 12h à 18h, tous les jours sauf le lundi
Une scénographie discrète et raffinée, contribue, comme de coutume, à une mise en valeur des pièces présentées sous des montages de circonstance ou alternant avec des cadres d’époques différentes. Deux expositions temporaires assez complémentaires se partagent les deux niveaux du lieu. Un florilège de quelque 70 œuvres de Léon Bonvin (1834-1866) (ill.1) un peintre réaliste quasiment jamais présenté en France, permet un autre regard sur le 19e siècle : d’une part des bouquets de fleurs champêtres simplement disposés dans un verre, natures mortes de cuisine, de l’autre, surtout un ensemble d’une dizaine de paysages semi-urbains dont les tons sombres de la pierre noire et rehauts de craie blanche sur papier teinté traduisent des atmosphères contrastées captivantes (ill.2) et prises dans des halos de lumière qui drainent la même force d’attraction que certaines œuvres de Seurat ou de Richard Davies (1945-1991). Filiation implicite et subjective, mais force est de constater cet attrait magnétique de l’ombre et de la lumière. Cette autre approche, plus fantastique, comme embrumée, jouant des formes géométriques des constructions sur les densités mystérieuses de masses végétales laisse à cet artiste tout son mystère face à ces tranches de vie dont le spectateur est exclu.
C’est du florilège [143 pièces] de dessins français du 19e siècle qu’il sera davantage question ici.
Parmi les pièces acquises par les fondateurs du lieu, les époux Lugt, outre la présence d’œuvres d’artistes officiels et majeurs de l’art français : Ingres, Delacroix, Corot, Rosa Bonheur, ce sont surtout des artistes moins présents dans l’imaginaire collectif qui ont été mis en valeur. Il en va ainsi de talents célèbres en leur temps, souvent présents dans des collections de musées régionaux, un peu oubliés de nos jours comme Achille Benouville, Eugène Buttura, Lionel Le Couteux ou totalement méconnus comme Caroline de Fontenay, Charles Eustache.
Rappelons que le fonds relatif au 19e siècle initié par Frits Lugt (1884 – 1970) est, à l’origine, constitué de feuilles isolées significatives dont la valeur exemplaire et édifiante est perceptible à travers des pièces comme la Jeune glaneuse de Millet ou le Portrait de Victor Hugo sur son lit de mort de Ribot. A la suite de ces pièces emblématiques d’un ordre, d’une conception de la culture, on note ensuite un développement des collections selon plusieurs axes.
Ainsi sont favorisés les paysages et réunis quelques ensembles réalisés d’après nature en Italie ou en France (Achille-Etna Michallon, François Marius Granet (ill.3), Louis Français (ill.4), Louis Cabat). Certaines feuilles témoignent des recherches naturalistes de l’école de Barbizon (spectaculaire Chêne de la Reine Blanche de Rousseau), ou de celles plus classiques des peintres du milieu du siècle (Jean Pierre Monseret, Théophile Chauvel). De cet ensemble se détachent aussi des compositions marquantes d’Alphonse Legros et de Jean-Baptiste Clésinger. La Fondation Custodia a également privilégié les notations directes de la nature par des aquarellistes, ainsi que des artistes tels qu’Eugène Isabey et Johan Barthold Jongkind. Elle a su encore acquérir quelques saisissants portraits (Antoine Berjon, Ingres, Louis Lamothe (ill.5), Charles Milcendeau) ou encore des études pour des compositions célèbres avec un remarquable personnage dont l’attitude rappelle un réel très actuel avec une étude de Gérôme (ill.6).
Les œuvres sont présentées selon un fil chronologique en soulignant tour à tour l’importance de l’observation naturelle au début du siècle (Michel Mandevare (ill.7), Jean Antoine Constantin), la variété des techniques, le sentiment romantique, le réalisme du milieu parisien (Auguste Péquénot, Gabriel Prieur), la fraîcheur de coloris des aquarellistes (Paul Huet, Henri Harpignies (ill.8) ), l’inventivité et la poésie des artistes du milieu du siècle (Gavarni, Doré) et les impressions lyriques des plus modernes (Pierre Prins, Auguste Cabuzel).
Après ce périple aussi esthétique que pédagogique, la possibilité de revoir les œuvres sera donnée grâce à la publication en ligne de l’ensemble de la collection de dessins français du 19e siècle de la Fondation Custodia. Une juste application du numérique permettant de pallier le réel.
Renvois bibliographiques
Deux catalogues édités pour l’occasion par la fondation Custodia accompagnent les deux expositions. Les contenus sont dus à différents spécialistes et scientifiques qui entourent Ger Luijten (ill.14).
- Dessins français du 19e siècle. Catalogue, contributions de Rhea Sylvia Blok, Antoine Cortes, Marie-Noëlle Grison, Maud Guichané, Laurence Lhinares, Ger Luijten, Marie-Claire Nathan et Juliette Parmentier-Courreau. 351 p., env.145 ill. en coul. Bibliog. pp.328-349.
- Léon Bonvin (1834–1866). Une poésie du réel. Paris, Fondation Custodia, 2022. 304 p., environ 170 ill. en coul., 28 × 21 cm, relié
Iconographie
- Léon Bonvin. Autoportrait (19 janvier 1866), plume et encre brune, aquarelle et rehauts de gouache blanche, 13,6 x 11 cm, (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Léon Bonvin. Maisons le long d’une route dans la plaine de Vaugirard (ca 1856), pierre noire et rehauts de craie blanche sur papier bleu (décoloré), 15,5 x 21,2 cm (B-A de Paris)
- François Marius Granet (1875, Aix-en-Provence-1849, Malvallat, près d’Aix-en-Provence). La Montagne Sainte Victoire vue de la bastide du Malvallat (vers 1844), aquarelle partiellement rehaussée sur un tracé au graphite, 10,5 x 16,9 cm (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Louis Français (1814, Plombières-1897, Paris). Un dessinateur assis dans un paysage, près d’une sculpture antique, aquarelle, gouache, plume et encre noire sur papier bleu-vert, 16,3 x 27,2 cm (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Louis Lamothe (1822, Lyon-1869, Paris). Autoportrait au chevalet (1859), graphite et rehauts de gouache blanche sur papier calque. Traits d’encadrement au graphite, à la craie rouge, à la plume et encre noire, 30,4 x 23,4 cm (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Jean-Léon Gérôme. Etude pour « La Mort du Maréchal Ney » (1867), graphite, 21 x 32 cmney (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Michel Mandevare (1759 ou 1760-1829, Paris). Etude de rochers (vers 1823), pierre noire et estompe, 47 x 61,8 cm (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Henri Joseph Harpignies (1819, Valenciennes-1916, Saint Privé). Coin de mon atelier (1909), aquarelle, pointe du pinceau et encre brune sur un tracé à la pierre noire, 29,1 x 22,8 cm (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Félix Bracquemond (1833, Paris-1914, Sèvres). Portrait de Charles Daubigny (1853), graphite, 15,7 w 11,7 cm (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Adolphe Hervier (1817-1879, Paris). Vue d’une maison à Coutances, 1866, plume et encre brun foncé, lavis brun, aquarelle et gomme arabique sur un tracé au graphite, 20,3 x 15,1 cm (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Théodule Ribot (1823, Saint Nicolas d’Attez-1891, Colombes). Paysage (1885), plume et encre brun foncé, 19,5 x 26,3 cm (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Charles Jaque (1813-1894, Paris). Paysage avec pêcheur (vers 1864), pierre noire et rehauts de craie blanche sur papier beige, 25 x 32,5 cm (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Eugène Carrière. Portrait de Gustave Geffroy (1891) ,reliure de Gustave Geffroy, Notes d’un journaliste. Paris : G. Charpentier, 1887, huile sur parchemin, 19,4 x 11,4 cm (Paris, Fondation Custodia, coll. Frits Lugt)
- Geer Luijten à la revue de presse du 7 octobre 2002 (cl. ChC)