par Alain Cardenas-Castro
Jean-Benjamin Stahl est né en 1817 à Strasbourg. En 1843, à l’âge de 26 ans, il s’installe à Paris. Quelque temps après son arrivée, il est employé au Muséum d’Histoire Naturelle en tant que préparateur et assiste le mouleur Parfait Merlieux (1796-1865). La qualité de son travail lui vaut de devenir chef de l’atelier de moulage du Muséum en 1857, un poste qu’il occupera jusqu’à son départ à la retraite en 1890. Pendant 47 ans, Stahl réalise des moulages qui viennent enrichir les collections d’anthropologie, de zoologie, de paléontologie et de minéralogie. Malgré cette activité foisonnante de praticien, Stahl reste méconnu comme de nombreux autres auxilliaires scientifiques, employés de cette prestigieuse institution.
Stahl, qui maîtrise parfaitement la technique du moulage pour laquelle il se passionne, œuvre aussi bien sur le vivant que sur le non-vivant. Il s’ingénie à faire évoluer la technique du moulage en inventant de nouveaux procédés. En 1852, une des neuf médailles qu’il reçoit au cours de sa carrière est une distinction venant récompenser son travail innovant pour l’emploi du chlorure de zinc. Un produit qu’il décide d’utiliser vers 1850 lors de la reproduction de pièces anatomiques. Il met au point cette technique appliquée aux dissections en imbibant les préparations de ce composé chimique avant moulage.
En 1856, Le prince Napoléon Joseph Charles Paul Bonaparte (1822-1891), cousin germain de l’empereur Napoléon III, demande à Stahl de rejoindre la commission scientifique de l’expédition qu’il mène dans les mers du Nord avec la corvette à vapeur La Reine Hortense et l’aviso le Cocyte. Un voyage qui passe par l’Ecosse, l’Islande, l’Ile de Jean Mayen, le Groënland, les Îles Féroé et Shetland et les pays scandinaves. L’expédition comprend des peintres et des journalistes qui s’ajoutent à la commission scientifique dont il fait partie en tant que mouleur du Jardin des Plantes. Une commission scientifique comprenant des naturalistes, un hydrographe, un géologue et le photographe du Muséum Louis Rousseau[1] (1811-1874). Stahl écrit dans un texte de 1857 accompagnant l’inventaire de ses moulages réalisés pendant l’expédition : » J’eus pour mission, dans le voyage des mers du Nord, de mouler les types de races ».
Durant le voyage, Stahl réalise des moulages, ils sont nombreux et de différents types : empreintes de pièces de musée, moulages d’animaux et moulages anthropologiques au sein des populations visitées. Tous les moulages de Stahl seront présentés lors de l’exposition organisée au Palais-Royal par le prince Napoléon suite à l’expédition. A partir de là, Stahl est promu chef de l’atelier de moulage du Muséum.
A une époque où se multiplient les exhibitions ethnographiques et se développe l’anthropologie physique, Stahl continue de mouler sur le vivant.
(ill. 1) Manuel, un des deux Botocudos avec Marie, moulés par Stahl et peints par Formant en 1845 au Jardin des Plantes (n° inv. MNHN.HA.1126). Le couple de Botocudos a été photographié par Eugène Thiesson en 1844.
Une centaine de bustes anthropologiques et de nombreux moulages anatomiques du corps humain dans les collections du muséum ont été réalisés par Stahl. Pour la mise en couleur des moulages, il collabore avec son collègue Henri Célestin Formant (1827-1904) (ill. 1), dessinateur et peintre de l’atelier de moulage, qui, par ailleurs, dessine les planches lithographiques de l’ouvrage Crania ethnica, réalisé par les anthropologues du Muséum Hamy et Quatrefages, publié en 1882. (ill.2 et 3).


(ill. 2 et 3) Ci-dessus, de gauche à droite. La page de titre de l’ouvrage Crania ethnica et l’une des 100 planches lithographiées par Formant.
En 1875, Stahl assiste Paul Gervais (1816-1879) le professeur titulaire de la chaire d’Anatomie comparée au Muséum qui dirige la fouille du Mammuthus meridionalis dit éléphant de Durfort. Il participe au chantier d’extraction du spécimen et il est chargé de consolider les morceaux du fossile avant son montage.
La plupart des moulages réalisés par Stahl au Muséum ont été exécutés selon la procédure du moule à creux perdu[2] permettant d’obtenir un seul tirage, contrairement aux moules à pièces pouvant servir à plusieurs tirages. C’est le cas pour la main d’enfant qui fait l’objet de cet article (ill 4 à 6), un moulage de l’artiste mouleur exécuté en dehors de ses activités scientifiques. La pièce a été réalisée en 1862, Stahl a alors 45 ans. Elle peut être comparée à une autre pièce de même type inventoriée au MNHN sous le nom,
Joseph Stahl: Paris, MNHN, ma main moulée par Mr Stahl/quand j’avais 9 mois et 7 jours […], plâtre, surmoulage de la main de Charles Brongniart (1859–1899), prise exécutée le 18 nov. 1859, 4,5 x 12 x 8 cm.
Charles Brongniart est, en 1859, le dernier né d’une lignée de savants et d’artistes. Fils du peintre Edouard-Charles Brongniart (1830-1903), il entre au Muséum pour devenir naturaliste et sera l’auteur de travaux sur les insectes fossiles.
La main de Charles Brongniart enfant est un ouvrage que Stahl a signé. Il se situe en dehors du champ de l’histoire naturelle. C’est une production effectuée dans le cadre de sa fonction de mouleur au Muséum mais qui révèle un travail se rapportant autant à l’histoire sociale des personnels de l’institution aux statuts différents qu’au domaine des beaux-arts, à l’instar de cette autre main d’enfant trouvée sur un marché d’occasion (Boulevard Péreire). La main a également été signée et datée par Stahl mais sans être identifiée. Elle est datée du 6 avril 1862, deux années et demie plus tard que la main de Brongniart inventoriée au Muséum. On notera que les dimensions des deux moulages sont quasi identiques : main de Brongniart 4,5 x 12 x 8 cm ; main anonyme : 4,5 x 11,5 x 8 cm.



Ci-dessus. (ill. 4 à 6) Jean-Benjamin Stahl. Main d’enfant (1862), plâtre peint. 4,5 x 11,5 x 8 cm. Signature gravée sur la tranche [Le 6 avril 1862 Stahl]
[1] Louis Rousseau est le fils d’un employé de la Ménagerie du Jardin des Plantes qui commence à travailler au Muséum en 1830 comme aide-naturaliste. Ses activités pluridisciplinaires au sein de l’institution l’amèneront à être le photographe attitré du Muséum dès 1850. En 1872, après quarante ans de service, il est nommé garde des galeries de zoologie.
[2] Les moules à creux perdu en plâtre permettent un tirage unique en plâtre. Ils sont généralement utilisés par les sculpteurs et les modeleurs pour reproduire rapidement des sculptures en terre de grand format. Le moule à bon creux ou moule à pièces permet le tirage de modèle en terre. Cette technique permet de travailler la céramique et la porcelaine.
- A. de Quatrefages, Ernest-T. Hamy. Crania ethnica : les crânes des races humaines : décrits et figurés d’après les collections du Muséum d’histoire naturelle de Paris, de la Société d’anthropologie de Paris et les principales collections de la France et de l’étranger. Ouvrage accompagné de 100 planches lithographiées d’après nature par H. Formant, J.-B. Baillière et fils, 1882, 2 vol.
- Olivier Vayron. « Le Patrimoine scientifique des “invisibles”. Reconsidérer les petites-mains au service de l’anatomie comparée au Muséum de Paris », Organon, Polish Academy of Sciences, Institute for the History of Science, 2021, n° 53, p. 97-128.
- Charles-Edmond Chojecki. Voyages dans les mers du Nord à bord de la corvette « La Reine-Hortense », Michel Lévy frères, 1857
- Louis de Launay (Membre de l’academie des sciences). Une grande famille de savants Les brongniart, Librairie G. Rapilly
- Alfred Gaudry. 1893. Oraison funaibre de Jean-Benjamin Stahl – discours sur la tombe par Albert Gaudry, Paris. Bibliothèque centrale du du Muséum national d’Histoire naturelle, fonds ancien, BETA 9294.
- STAHL Jean Benjamin. 1857. Liste des plâtres données par S.A.L le Prince Napoléon au Muséum d’Histoire Naturelle. [Manuscrit (feuillet). Archives du Musée de l’Homme. Collections du département d’anthropologie biologique]
- JEHEL Pierre-Jérôme. 1995. Photographie et anthropologie en France au XIXè siècle. Mémoire de DEA Esthétique, sciences et technologie des arts. Université Paris VIII Saint-Denis.
- Duda (Romain), Histoire de la collection de moulages anthropologiques du Muséum national d’Histoire naturelle (+ catalogue de la collection), Paris : Laboratoire d’anthropologie biologique, Musée de l’Homme, 2011, 58 p. + 120 p.
