LE NORD EN ETE. NORVEGE, DANEMARK

Par SUN Chengan

L’Europe. Nord. Sud. Si l’Europe des 27 veut mettre en commun un patrimoine unique, il n’en reste -heureusement – pas moins que les voyages forment l’esprit et le goût et le plaisir de la différence ou de la diversité : ainsi une incursion dans plusieurs pays du bloc nord – Allemagne, Suède, Danemark — a permis d’entrevoir que sous la blondeur de la chevelure et le bleu océan des yeux, se cache encore l’aspect rude des vikings. Un peu comme celui qui se dégage de la statue de Hrolf Ganger, (ca 846-ca 932), plus connu sous le nom de Rollon, fondateur, au IXe siècle, de la dynastie des ducs de Normandie, et signataire du traité de Saint-Clair sur Epte avec le roi de France Charles le Simple.


Ci-dessus. Portrait d’Edvard Munch ; l’auteur en mission en Norvège, juillet 2026


ET A PART MUNCH…

Certes, le public occidental connaît Edvard Munch (1853-1944) et son Cri[1], datant de 1893, vision dramatique d’un monde d’angoisse où d’aucuns voient là une traduction des plus intenses de l’obsession de vide et d’absurde qui entoure l’homme perdu dans un environnement de clarté diffuse et de nuit castratrice face à la vie. Comme l’écrit Munch dans son Journal en date du 22 janvier 1892, « je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait — tout d’un coup le ciel devint rouge sang. Je m’arrêtai, fatigué, et m’appuyai sur une clôture — il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville — mes amis continuèrent, et j’y restai, tremblant d’anxiété — je sentais un cri infini qui passait à travers l’univers et qui déchirait la nature ». Une donnée apparaît dans cette courte citation du peintre, la permanence d’une nature qui, si elle est très présente dans le quotidien humain, allie des contextes plats, champs, prairies ou plans d’eau à des étendues montagneuses, vertigineuses qui savent mêler cascades et fjords[2]. Une curiosité internationale a, au début du 19e siècle passionné des artistes néo-classiques pour ces mondes extrêmes, traduits bien souvent en traitant du thème préromantique du mythe d’Ossian. Outre cette image présente dans l’imaginaire commun du monde scandinave, d’autres séquences de vie, plus calmes, s’attachent à traduire une vie partagée entre une nature proche des villes et dans lesquelles les individus coulent des jours apparemment très heureux. Différents musées visités entre Ålesund, Stavanger, Copenhague montrent cette diversité impossible. Musée de capitale ou de ville plus petite, tous savent donner la plus grande importance à un environnement créée pour donner envie au visiteur de fréquenter ces lieux de convivialités (cafés, espaces pédagogiques pour enfants, jardins, …).


Ci-dessus. Ålesund, les armes de la ville ; maison datée 1950 ; bâtiment Art nouveau (1904)



Ci-dessus. Ålesund, l’église Aleston, fresques florales (ca 1909) ; pièces liturgiques



Ci-dessus. Ålesund. L’église Aleston. Fresque ; vitrail ; vue extérieure de l’église


ÅLESUND

Ålesund, commune norvégienne jumelée avec la ville d’Eu — en Normandie — compte près de 60 000 habitants en 2025. Située sur un archipel, elle en occupe trois des îles extérieures occidentales, Hessa, Aspøya et Nørvøya, qui entourent un port pittoresque. Fondée en 1824, la ville est le débouché maritime du Sunnmøre et un important port de pêche aux harengs. A la suite d’un incendie attisé par un vent violent, celui du 24 janvier 1904, huit cents maisons d’Ålesund étant édifiés en bois, ont été détruites, laissant dix mille habitants sans abri. À la suite de cette catastrophe, la construction de maisons en bois est interdite et les rues sont élargies à 12,50 m. Avec l’aide de l’empereur d’Allemagne Guillaume II qui fait envoyer à Ålesund, plusieurs milliers d’artisans allemands, ainsi qu’une cinquantaine d’architectes, la ville est reconstruite en pierres et briques dans un style alors très à la mode, l’art nouveau (en allemand, Jugendstil). S’il est vrai que les façades des bâtiments ont privilégié des motifs assez stylisés qui annoncent la stylisation des motifs dits art déco, très en vogue dans les années 30-40, la régularité des façades des bâtiments est animée et réveillée par de nombreuses tourelles, par des flèches et ornementations fleuries en façades. Cet ensemble plein de charme reste plus discret que de semblables réalisations urbaines. Plusieurs musées occupent des constructions de l’époque, notamment une ancienne pharmacie où le musée national de l’art nouveau a pu rassembler des collections de céramiques et de verres aux signatures parfois prestigieuses.


Ci-dessus, de gauche à droite. Tyra Kleen, autoportrait (1901) ; Eve (oct. 1896), huile sur toile ; Narcisse (1905), étude, pierre blanche et graphite


Un second bâtiment, une ancienne banque, accueille les expositions temporaires, de juillet à octobre, une rétrospective du travail de Tyra Kleen (1874-1951). Comme le rappelle le catalogue édité pour l’occasion « Être une femme et une artiste indépendante n’était pas une affaire simple à l’époque. La norme était qu’une femme mariée devait abandonner sa profession pour s’occuper du ménage. Un dessin, La Femme, montre une femme capturée par un monstre. Peu importe à quel point le monstre la regarde tendrement, elle est néanmoins enchaînée par sa chaîne. L’image est une illustration humoristique de l’angoisse ressentie par Kleen en s’attachant à un homme. Elle ne s’est jamais mariée, mais a toujours eu un chat à ses côtés (…). La propre collection de Tyra Kleen montre comment elle a essayé de diverses façons d’en apprendre le plus possible sur la religion, l’art et la culture des lieux qu’elle a visités. Ses impressions et ses rencontres ont eu un impact direct sur les œuvres d’art et les livres qu’elle a publiés ». Assez seule, apparemment, cette jeune femme lettrée et cultivée va passer son temps dans différents pays européens, Paris, Rome, Berlin — ou bien en Asie. Elle peint à l’huile, grave à l’eau-forte et dessine avec sérieux. Les thèmes abordés sont traités avec justesse. Quelques superbes eaux-fortes et lithographies montrent avec quel plaisir cette jeune femme cultivée a ainsi constitué un œuvre personnel.

Valentin Kielland (1866-1944) Cabinet (ca 1900), bois peint et sculpté. Musée d’Art nouveau, Stavanger

STAVANGER

Capitale du comté de Rogaland, Stavanger, ville portuaire, ouvre sur la mer du Nord. Près de 150 568 habitants vivent dans la quatrième ville du pays. Comme pour de nombreuses villes du pays, les incendies se succèdent, et avec eux les constructions en bois sont détruites. Au fil des alliances qui se nouent et se dénouent avec les pays voisins, les ressources locales dépendent principalement des conserveries. Dans les années 1900, l’économie était principalement liée à la pêche et à la construction navale. Aujourd’hui, c’est l’ingénierie qui a la part la plus importante avec 59 % des emplois manufacturiers (industrie offshore, plate-forme pétrolière). Les autres secteurs d’importance sont l’agro-alimentaire (transformation, conditionnement de la production locale) et l’imprimerie (journaux).

Un quartier résidentiel rassemble assez idéalement des constructions datant du 19e s. et des versions plus modernes de ces mêmes demeures, toutes entourées de jardins qui mettent en valeur des architectures néoclassiques et modernes. Dans ce havre de paix, les musées sont parfaitement intégrés : Ledaal, initialement une résidence d’été construite entre 1799 et 1803 pour le compte d’un constructeur et agent de cour, Gabriel Schanche Kielland à laquelle est apparenté l’auteur Alexander Kielland.  Première maison en brique construite à Stavanger avec  des briques importées des Pays-Bas. Ce type de construction nécessita la présence et l’expérience d’artisans de Copenhague. Ainsi, le style du bâtiment s’inspire également de celui de l’architecture danoise du XVIIIe siècle. À l’origine, le bâtiment a été blanchi à la chaux, quant aux divisions de plancher, des cadres de fenêtres et de certains autres détails en grès léger, ils ont été importés de Bornholm. Vers 1850, le bâtiment a été peint en un rouge de la fin de l’Empire. Depuis 1949 le statut de résidence royale et de musée au mobilier assez classique. Le musée Breidablikk est abrité dans une demeure, à l’origine conçue comme une résidence d’été. Construite en 1848 pour le marchand et armateur Lars Berentsen, ce lieu néoclassique est l’un des mieux conservés de Norvège. L’intérieur reste un témoignage important pour les arts décoratifs et l’artisanat : porcelaines, argenterie et textiles témoignent du savoir-faire et des réseaux commerciaux des familles marchandes de Stavanger.  Aux boiseries ouvragées, murs peints à motifs et mobilier d’époque s’ajoutent bon nombre d’œuvres, des peintures, sont dues à des artistes du 19e s., Hans Gude (1825-1903), Kitty Lange Kielland (1843-1914), peintres de paysages, Le nom, Breidablikk, signifie « large vue » en norvégien, reflétant la position en hauteur de cette résidence avec une vue imprenable sur le port de Stavanger.


Copenhague. Polychromie de façades ; Knud den Hellige (ca 1042-1080), roi du Danemark et saint patron du pays, fêté le 10 juillet


COPENHAGUE

Copenhague est l’une des villes les plus accueillantes pour les cyclistes et les piétons. La formule accueille fréquemment le quidam qui se rend dans cette capitale entre les flots et une urbanisation assez réussie, une urbanisation qui n’a, certes, pas pu éviter le gigantisme de quelque 2 100 entreprises étrangères situées dans la région, dont environ 500 sont des sièges sociaux scandinaves.

Petit port fondé au Xe siècle par les Viking, la ville devient, au début du XVe siècle, capitale du Danemark. Près de 700 000 habitants en 2023. La ville de Copenhague est située sur la côte orientale de l’île de Seeland, mais aussi sur l’île plus petite d’Amager, laquelle se trouve face à l’Øresund, un détroit qui relie le Cattégat, un large passage maritime, à la mer Baltique et sépare le Danemark de la Suède. Copenhague est le siège du parlement national (le Folketing), du gouvernement et de la monarchie danoise ; plusieurs institutions se trouvent dans le château de Christiansborg. Elle est également le cœur industriel et financier du pays, accueillant les sièges sociaux des plus grandes entreprises danoises, comme Maersk, Novo Nordisk et la brasserie Carlsberg. Le règne de Christian IV (1577-1648), roi du Danemark et de Norvège, favorise la ville qui voit se construire de nombreux bâtiments de style baroque, grâce notamment aux richesses tirées du commerce avec les colonies et comptoirs situés en Asie, en Amérique et en Afrique, et au monopole commercial assuré avec l’Islande et le Groenland. Copenhague est aussi un modeste port négrier d’où des expéditions sont parties rejoindre les colonies danoises des Antilles, en passant par leurs forts de traite en Afrique pour s’approvisionner en esclaves. Au 20e siècle, un dynamisme commercial pragmatique a permis une reprise en main énergique de la société. Ainsi, le niveau de vie est très élevé et le PIB par habitant est parmi les plus importants au monde. Quant au paysage urbain de la ville, il est caractérisé par ses nombreux ponts, parcs et fronts de mer. Le port de Nyhavn est célèbre pour ses maisons en bois aux façades colorées. Une autre façon de faire référence au bien vivre.


[1]  Munch a exécuté cinq versions du Cri (en norvégien, Skrik), dont les plus fameuses sont une tempera sur carton au musée Munch d’Oslo (83,52 cm de haut sur 66 cm de large), et une peinture à l’huile, tempera et pastel à la Galerie nationale d’Oslo (91 cm de haut sur 73,5 cm de large). Une troisième version appartient également au musée Munch. De cette œuvre expressionniste par l’intensité chromatique et l’outrance du sujet, il existe cinq versions (deux peintures, un pastel, un au crayon et une lithographie) réalisées entre 1893 et 1917. Voir Peter Aspden, So, what does ‘The Scream’ mean ? , in Financial Times, 21 avril 2012 (version du 3 août 2014 sur archive.org).

[2] L’aspect typique du fjord est celui d’un bras de mer étroit, plus ou moins ramifié, aux côtés très escarpés. Ces vallées uniques sont érodées par un glacier avançant de la montagne à la mer, une mer qui envahit les lieux.

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