A PROPOS …D’une dédicace tracée dans une plaquette d’écrits poétiques de MAO Zedong

par Christophe Comentale

Le temps fait plus ou moins bien les choses. Il a le mérite de donner parfois une dernière chance de réapparition aux fonds documentaires lorsque le collectionneur qui les a constitués au fil de ce temps et de ses recherches disparaît. Ainsi en va-t-il de cette plaquette aux dimensions de 20,4 sur 12,5 cm, une plaquette de 50 pages contenant 37 compositions poétiques de MAO Zedong.

UN ELEMENT DE BIBLIOPHILIE CONTEMPORAINE.

ENTRE POESIE, HISTOIRE ET POLITIQUE.

Ces 37 textes poétiques sont tous composés en caractères non simplifiés par le président Mao, comme les journalistes occidentaux sont coutumiers de désigner MAO Zedong毛泽东 (1893, Shaoshan, Hunan – 1976, Pékin), le fondateur de la RPC (République Populaire de Chine). Il a, par ailleurs rempli différentes fonctions qui en font le principal dirigeant du pays de 1949 à sa mort le 9 septembre 1976.  Pour mémoire : il est Président de la RPC de 1949 à 1959, puis Président de la Commission militaire du PCC de 1954 à 1976, également Président du PCC de 1943 à 1976, … Mao Zedong est, par ailleurs, calligraphe, ses écrits embrassent différents genres, autant les écrits politiques que sa poésie est plurielle. Sa calligraphie, tracée au pinceau fin, est parcourue d’une dynamique et d’une force qui donnent à l’ensemble des textes une vitalité d’algues marines.

La formation littéraire, classique, de Mao se retrouve à travers les formes poétiques fondamentales qu’il aime calligraphier au fil de ses écrits, donnant aux épisodes choisis, antiques, politiques, quotidiens, un écho pluriel à sa démarche. Dès les années 1920, Mao traduit des épisodes de sa vie, des vicissitudes sociales et politiques rencontrées, par des compositions poétiques utilisant une métrique spécifique. Ainsi en va-t-il pendant la retraite de l’Armée rouge chinoise lors de la Longue Marche de 1934-1936, et après son arrivée au pouvoir en 1949 à la suite de la guerre civile chinoise. « Malgré son radicalisme politique, Mao Zedong est resté artistiquement conservateur, privilégiant les formes traditionnelles chinoises » lit-on sous la plume de critiques divers. Les poèmes de Mao s’inscrivent dans le style classique de la poésie chinoise, le plus souvent en adoptant la métrique des styles ci et lü.

On assimile traditionnellement le ci à un genre de poésie lyrique dans la tradition de la poésie classique puisant également dans les traditions populaires. Le cí, aussi appelé « chant lyrique », utilise divers mètres poétiques dérivés d’un ensemble de formes constantes, un rythme et un ton fixes, des longueurs de vers variables selon les exemples de référence choisis. Le modèle rythmique et tonal du est basé sur certains airs musicaux (cípái), et dans de nombreux cas, le nom de l’air musical est donné dans le titre de, sous une forme telle que « d’après [l’air de] … ».  Quant au lüshi, ce type de vers compte parmi les formes poétiques les plus importantes de la poésie classique chinoise : vers régulier de huit lignes, il comprend cinq, six ou sept caractères par ligne. Une des compositions les plus citées en cette forme est un poème de Li Bai, poète fécond de la dynastie Tang, Prendre congé d’un ami [送友人]. Comme la plupart des intellectuels chinois de sa génération, Mao s’est imprégné de la littérature classique chinoise. Son style a été profondément influencé par les « Trois Li » de la dynastie Tang : les poètes Li Bai, Li Shangyin et Li He. Il est considéré comme un poète épique, par opposition aux poètes réalistes représentés par Du Fu.

Les poèmes de Mao sont fréquemment cités dans la culture populaire, la littérature et les conversations quotidiennes. Parmi ses poèmes les plus connus figurent « Neige » (février 1936), « Changsha  » ( 1925), « Le Double Neuf » (octobre 1929), « Col de Loushan » (1935), « La Longue Marche » (1935), « La prise de Nankin par l’Armée populaire de libération » (avril 1949), « Réponse à Li Shuyi » (novembre 1957) et « Ode à la fleur de prunier » (décembre 1961).

Des sinologues contemporains qui se sont exprimés sur le style des écrits poétiques de Mao, l’avis deSimon Leys, mesuré, semble le plus objectif : « la poésie de Mao – dit-il – est de qualité médiocre, ses poèmes doivent leur célébrité à celle du dirigeant politique. Seul fait exception le poème Neige ». Il est certain que les interactions sociales induisent un réel à mi-chemin entre mythologie et histoire, une réalité nouvelle qui pioche intensément à un monde circonscrit pour être compris et assimilé par le grand nombre des masses populaires, comme cela est expliqué dans les documents écrits par les équipes de théoriciens qui entourent alors le Grand Timonier à la conquête d’un peuple gagné par ces idées nouvelles d’où l’at pour l’art est absent …

La plaquette d’écrits poétiques de Mao au centre de cette étude renvoie à une conception soignée, encore traditionnelle, du livre : première de couverture reprenant un papier de calligraphie à motifs de fleurs de prunus dorées, marque de pièce de titre en colonne. Le colophon de cette plaquette apporte toutes précisions éditoriales et commerciales :

Poésies et vers de Mao Zedong. Pékin : Ed. littéraires populaires, février 1963 pour l’édition originale, décembre de la même année pour la première impression, 50 pages, au prix de vente de 0,25 yuan.

Est, en outre, donné d’une part l’important tirage de l’éditions ordinaire, 500 000 exemplaires, et, de l’autre, précisé un tirage de 30 000 exemplaires pour l’édition en reliure à ficelle. La plaquette était diffusée par l’Agence Chine nouvelle.

Quant au contenu textuel, les 37 textes renvoient à des périodes d’écriture différentes, dont certains titres sont mentionnés plus haut.

Ainsi, le 2e texte de la plaquette, La Tour de la Grue Jaune, date de 1927.

La Tour de la Grue Jaune 黄鹤楼 est un bâtiment de cinq étages, situé sur les rives du Yangzi à Wuhan. Ce monument, construit au 3e s. a été détruit de nombreuses fois et reconstruit de 1981 à 1985. Il est emblématique de l’histoire et de la littérature chinoises. C’est l’une des quatre grandes tours de Chine. Sa renommée est principalement liée au poème figurant dans une anthologie de Cui Hao 崔浩, (ca 704, Kaifeng -754), poète du début de la dynastie Tang.

Mao a écrit son poème en 1927 à la montagne de la Tortue à Wuhan, à la suite de l’échec du soulèvement de la récolte d’automne. Il a, par la suite, évoqué le contexte historique de la rédaction de ce poème : « À cette époque, la Grande Révolution avait échoué, j’étais très déprimé et je ne savais pas quoi faire, alors j’ai écrit ce poème ». Le texte chinois et une des multiples traductions possibles sont donnés ci-dessous :

  La Chine est vague et immense là où se déversent les neuf fleuves.
            L’horizon est une ligne profonde qui s’étend du nord au sud.
            Brume bleue et pluie.
            Des collines comme un serpent ou une tortue gardent la rivière.
            La grue jaune a disparu.
            Où ?
            Désormais, cette tour et cette région sont réservées au vagabond.
            Je bois du vin à l’eau bouillonnante – les héros ont disparu.
            Comme un raz-de-marée, une merveille s’élève dans mon cœur.

菩薩蠻·黃鶴樓
現代-毛澤東
茫茫九派流中國,沈沈一線穿南北。
煙雨莽蒼蒼,龜蛇鎖大江。
黃鶴知何去?剩有遊人處。
把酒酹滔滔,心潮逐浪高!


Ci-dessus, les photos sélectionnées, de gauche à droite et de haut en bas.1. 1re de couverture de la plaquette, 2. page de dédicace de Jiang Jing à [Shi] Peipu时佩璞, 3. Colophon et dernière page de texte, 4. 4e de couverture de la plaquette et prix de vente


DE LA DEDICACE RENAIT UN MONDE INTERLOP

POUR UNE BIBLIOPHILIE DE QUALITE

Cette plaquette, a priori, peu rare, si l’on sait que, toutes impressions confondues, elle a été imprimée à plus de 500 000 exemplaires, est intéressante à plus d’un titre : elle montre notamment qu’un homme politique est aussi un lettré ayant reçu une éducation classique lui permettant de donner à un vaste arrière-plan culturel toute une intensité resituée au sein d’un contexte particulier, celui de l’histoire immédiate ou récente. Durant les années 60, à l’utilisation d’une langue plus simple en dépit de constructions et allusions littéraires multiples, s’ajoute le plaisir d’écrits en caractères non simplifiés. Ensuite, en regard des cinq caractères reprenant titre et contenu « Poésies et vers de Mao Zedong » trois colonnes de caractères tracés à l’encre bleue donnent une valeur plus conjoncturelle à l’ouvrage :

Pour [Shi] Peipu, en souvenir

Jiang Jing, juillet 1964

[L’identité de Jiang Jing, l’amie de Shi Peipu, auquel est dédicacé cet ouvrage, n’a pu être identifiée malgré des recherches sur les banques de données chinoises et européennes. L’intéressée devait être une proche puisque, seul, le prénom est mentionné. Ce type d’échanges entre lettrés est fréquent mais, pour le moment, reste mystérieux].

●● SHI PEIPU, UN ARTISTE YIN ET YANG

            Peipu est le prénom de Shi Peipu时佩璞 (1938, province du Shandong – 2009, Paris), intellectuel et chanteur d’opéra, il a la formation et la culture d’un lettré. Fils d’universitaires, il travaille dans le milieu du jingju 京剧, l’opéra de Pékin, comme librettiste et en exerçant les fonctions de secrétaire pour la troupe d’opéra de Pékin de la Jeunesse de Pékin (Beijing Qingnian jingju tuan 北京青年京剧团).  En menant une carrière si conforme à ce plaisir raffiné que partagent des lettrés de bonne éducation, sa vie aurait dû le confiner dans un anonymat raffiné et complet, si ce n’est qu’il a défrayé la chronique occidentale en raison d’une affaire d’espionnage et de ses liens particuliers avec un agent contractuel de l’ambassade de France à Pékin durant les années 60.

            Excellent francophone, Shi Peipu apprend le français à l’université de Kunming dont il est diplômé. Par un jeu assez classique d’échanges entre personnes cultivées, il devient le précepteur des enfants de Claude Chayet (1920-2014), à partir de février 1964, à Pékin comme chargé d’affaires par intérim pour ouvrir l’ambassade de France à la suite de la reconnaissance de la République populaire de Chine par le général de Gaulle. Il est, ensuite, nommé premier conseiller dans le même poste jusqu’en 1966. [Il est à nouveau envoyé comme ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Pékin entre 1979 et 1982]. Ainsi introduit dans ce milieu choisi, Shi Peipu rencontre en 1964 un agent contractuel de l’institution, Bernard Boursicot, à une réception à l’ambassade de France à Pékin. Le fonctionnaire français a vingt ans, et Shi Peipu, vingt-six. Shi Peipu fait croire à son interlocuteur épris d’exotisme qu’il est une femme, mais élevée comme un garçon dans une famille de mandarins de la province du Shandong. Sa mère ayant, selon ses dires, déjà donné naissance à deux filles et craignant que sa belle-mère, qui selon la tradition régentait la maison, obligeât son mari à prendre une troisième épouse pour lui donner un fils.  

            Ce thème du travestissement replonge les amateurs de situations aléatoires dans la variété des romans littéraires écrits selon une trame sentimentale quelque peu contrariée par des événements extérieurs et imprévus (bienséance, interdits moraux ou sociaux,…) que la littérature chinoise a exploités sous les Ming, avec des titres comme la Romance de Liang Shanbo et Zhu Yingtai [ 梁祝传说 (梁山伯与祝英台传说)] ou d’autres romans d’une veine davantage érotique – une cinquantaine, répertoriés entre 1640 et 1750 – permettant tous accommodements avec le réel, et, surtout, faisant accepter comme quasiment banales, des situations aux antipodes du rationnel, comme l’est d’une certaine façon l’histoire de Shi Peipu et de Bernard Boursicot. Une histoire qui se complexifie : Shi Peipu et Bernard Boursicot entament une relation qui se fortifie lorsque Shi Peipu fait croire à Bernard Boursicot que ce dernier ayant obtenu une mutation, a quitté la Chine durant l’hiver 1965, un enfant était né de leur relation, Shi Dudu, élevé au Xinjiang « chez des paysans ». Il s’agit, en fait, d’un orphelin fourni par le Qingbao [le Bureau du renseignement du Département d’état-major interarmées de la Commission militaire centrale (中央军委联合参谋部情报局). Les deux hommes se retrouvent en 1970, Shi Peipu dit à son conjoint avoir donné naissance à son fils l’été suivant son départ, mais explique que, le garçon étant à moitié européen, il avait dû l’envoyer vivre chez sa famille près de la frontière russe, craignant pour sa sécurité. Boursicot, revenu à l’ambassade en qualité de documentaliste, se met à délivrer des documents de l’ambassade à Kang Sheng康生, – comme Shi Peipu originaire du Shandong – un fonctionnaire du ministère de la Sécurité publique longtemps à la tête des services secrets et resté l’un des dirigeants les plus énigmatiques de la République populaire de Chine. En 1973, Boursicot est enfin autorisé à rencontrer son fils, Shi Dudu, alors âgé de sept ans. Shi affirme que, le pays devenant plus libéral, il est enfin sûr de ramener le garçon à la maison. Bernard Boursicot pense, ainsi, préserver sa relation avec Shi Peipu, assurer la sécurité de cette dernière et de leur enfant. Faute de reconduction de visa, Bernard Boursicot quitte son poste à l’ambassade et retourne à Paris, où il entame une relation avec un homme nommé Thierry. En octobre 1982, le couple s’installe avec son fils Dudu à Paris.

Boursicot est arrêté dans la capitale française le 30 juin 1983, Shi Peipu un jour plus tard. Interrogé par la DST, Boursicot est inculpé pour « intelligence avec des agents d’une puissance étrangère » et Shi pour complicité du même délit, tous deux sont incarcérés. En apprenant que Shi Peipu était un homme – à la suite d’un examen médical ordonné par le juge d’instruction, Boursicot tente de se suicider en prison. Les experts médicaux révélèrent lors de leurs dépositions la supercherie : lors des ébats amoureux toujours dans l’obscurité, Peipu masquait son pénis entre ses jambes, remontait ses testicules à l’intérieur du corps, la peau de son scrotum vide pendant et divisé en deux ressemblait à une ébauche de lèvres de la vulve, rendant possible une pénétration superficielle. Le 6 mai 1986, la cour d’assises condamne les deux amants à une peine de six ans de réclusion. En 1987, un an après sa condamnation, Shi Peipu est gracié par le président François Mitterrand. Il résidait à son domicile parisien au moment de sa mort, le 30 juin 2009 ; il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise (71e division). En apprenant sa mort, Boursicot indiqua qu’il n’était pas affecté, compte tenu de ce que Shi Peipu lui avait fait subir. Bénéficiant d’une libération conditionnelle quelques années après celle de Peipu, l’ancien diplomate déclara que Shi Peipu était désormais « libre » et entretint de son côté une relation de longue durée avec un autre homme, vivant ouvertement sa bisexualité.

Cette histoire pioche à différents milieux, Est et Ouest, rendant possibles des épisodes improbables pour toute personne ayant un périmètre de vie plus circonscrit. Au fil de l’histoire chinoise, le formatage de personnalités paradoxales a forgé des imaginaires sur lesquels se sont greffées des psychologies aussi profondes que complexes, d’où, peut-être, ce plaisir que Carlo Gozzi (1720, Venise – 1806, Padoue), écrivain et aventurier talentueux, retrouva en composant des pièces de théâtre où la cruauté le dispute au merveilleux et au surnaturel avec tant d’apparente facilité. Quels ont été le plaisir, les réactions de Shi Peipu à la lecture de ces trente-sept textes poétiques qui décrivent un monde si différent de son quotidien …

ELEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

  • Eftimiades, Nicholas, Chinese Intelligence Operations, 1994
  • Fuller, Michael A., Introduction à la poésie chinoise : du canon poétique aux poèmes lyriques de la dynastie Song. Cambridge, MA: Harvard University Press, 2013. (Harvard East Asian Monographs).
  • Fuller, Michael A. (2013). À la dérive parmi les rivières et les lacs : la poésie de la dynastie Song du Sud et le problème de l’histoire littéraire. Vol. 86. (Centre d’études asiatiques de l’Université Harvard).
  • Carlo Gozzi, Opere. Teatro e polemiche teatrali a cura di Giorgio Petronio. Milan: Rizzoli, 1962
  • Holtz, Hannah, The Shocking True Story Of Shi Pei Pu, The Chinese Opera Singer Convicted of Espionage. AllThatsInteresting.com, November 13, 2023, https://allthatsinteresting.com/shi-pei-pu. Accessed May 14, 2026.
  • Nicolas Jallot et Bernard Boursicot, J’ai trahi par amour, Nil éditions, 2013
  • Mao Zedong, Vers et poésies. Pékin : Ed. littéraires populaires, 2015 毛泽东诗词 . 人民文学出版社, 2015. Version en ligne
  • Aurélie Samuel, Shi Pei Pu, un acteur hors du commun, In : Aurélie Samuel, Du nô à Mata Hari: 2000 ans de théâtre en Asie, Paris, Artlys; Musée national des arts asiatiques Guimet, 2015.
  • WAN Jingjun (万竞君) 1982. The Annotated Poems of Cui Hao (崔顥詩注). Shanghai guji chubanshe, 1982. 54 p.
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