Ouvrage collectif dirigé par Marie Laureillard et Cléa Patin, éditions Hémisphères, 2019 (417 pages de texte + 72 pages d’illustrations couleur).
par Marie Laureillard

Pierre à encre de la collection Yang Ermin, Li Bai ivre [époque républicaine (1912-1949)], calcaire, 33,5 x 23 x 4,5 cm. © Collection Yang Ermin.
Les vingt-huit contributions se font volontiers écho : les identités culturelles de la Chine, du Japon ou de Taiwan sont identifiées à plusieurs reprises comme jouant un rôle crucial dans la constitution des collections ou des musées. Le cas de la Corée est envisagé à propos de la collection Lee Ufan offerte au musée Guimet, puis de manière plus générale en lien avec ce même musée. Les collections d’art d’Insulinde du musée des Confluences de Lyon, liées à l’histoire coloniale et religieuse, renvoient à un autre article consacré aux Asmat. Le musée Chimei de Taiwan est examiné tantôt du point de vue du collectionneur qui l’a fondé, tantôt sous l’angle de ses collections d’art occidental et de leur réception locale. Les efforts pour promouvoir l’art contemporain chinois de collectionneurs ou marchands occidentaux comme Uli Sigg, Dominique et Sylvain Lévy, Lorenz Helbling ou Robert Ho sont évoqués au fil des pages. La présence d’estampes ou de cerfs-volants chinois aussi bien que japonais dans les collections retient l’attention à plusieurs reprises (musée Shirone, musée chinois du quotidien de Lodève, collections d’estampes en France ou au Japon).

Shi Long, Couple de merles de Chine (1re moitié du XXe siècle), peinture au lavis sur papier, École de Shanghai, lavis sur papier, 160 x 40 cm pour le montage, 98 x 29 cm pour l’œuvre. © Musée chinois du quotidien, Lodève.
Comme en témoigne le nombre croissant de rétrospectives qui leur sont consacrées, le rôle crucialdes collectionneurs est aujourd’hui de plus en plus valorisé. Leur activité constitue désormais un champ de recherche à part entière. Ces derniers manifestent même souvent une certaine avance par rapport aux musées. Ainsi, par exemple, on redécouvre aujourd’hui avec intérêt Sun Peicang, l’un des rares collectionneurs chinois de l’époque républicaine (1911-1949) à avoir acquis des peintures occidentales.
Les collectionneurs, qui opèrent pour leur propre compte et investissent les objets de leur propre imaginaire, peuvent être amenés à céder leur collection à des institutions muséales ou à fonder des musées privés. La réappropriation d’une culture dans un contexte identique ou différent de celui qui l’a vu naître, motivée en premier lieu par la recherche de plaisir visuel ou le désir d’aura du collectionneur, témoigne souvent, en réalité, d’une ambition altruiste et éducative. Le peintre chinois Yang Ermin se fait fort d’acquérir des pierres à encre de toutes les époques, incarnation à ses yeux de la quintessence de la culture chinoise lettrée qu’il veut porter à la connaissance du monde entier, allant jusqu’à en offrir une au pape.

Pierre étrange (bois fossilisé), 14 x 19 cm. © Musée chinois du quotidien, Lodève.
Bien que la constitution des collections soit étroitement liée aux aléas de l’histoire, nombre de musées sont nés de collections privées : dans le cas de la France, on songe aux musées Guimet et Cernuschi à Paris, ainsi qu’au musée des Confluences à Lyon. François Dautresme (1925-2002), marchand et collectionneur, s’est passionné pour la Chine du quotidien. Son rêve de fonder un musée rassemblant l’essentiel de sa collection a été réalisé en 2018 dans la petite ville de Lodève dans l’Hérault.
L’ambition de cet ouvrage est de considérer, avec un recul indispensable pour mieux comprendre le présent, l’évolution des pratiques, des regards, des goûts depuis le xixe siècle. Restructuré, repensé, au point même d’être parfois conçu comme virtuel (la collection DSL), ou même dépourvu de collection (le Rekihaku), le musée d’art reflète tous ces changements. Un sentiment identitaire peut affleurer dans cette course vers l’art : à une époque où certains grands marchands d’antiquités chinoises comme C.T. Loo (1880-1957) sont considérés par la Chine comme des pilleurs de trésors, celle-ci manifeste une évidente volonté de se réapproprier son patrimoine en en faisant une question d’honneur national. Une forme de nationalisme encourage en effet aujourd’hui les collectionneurs chinois à racheter leurs biens culturels.
L’imbrication entre collection et marché de l’art ne peut être totalement ignorée, même si, parfois, un don vient se substituer à la transaction monétaire. Une valeur marchande insignifiante au départ peut connaître une hausse fulgurante. Ainsi, l’ouvrage traite aussi bien des ventes publiques d’objets d’art asiatique à Paris entre 1858 et 1939 que des maisons de vente aux enchères japonaises ou du marché de l’art chinois aujourd’hui. La notion de « monde de l’art », élaborée par Howard S. Becker en 1982, prend tout son sens ici, le sociologue américain considérant l’œuvre d’art comme intégrée à des réseaux impliquant la coopération de plusieurs acteurs, de sa production à sa diffusion et à la production de sa valeur, l’activité de collection en faisant partie intégrante[1].
Ci-dessus, de gauche à droite, Chang’e (XXe siècle, années 1980), matrice en caoutchouc, 21,4 x 13 cm. © Musée chinois du quotidien, Lodève ; Cong (dynastie Qing, fin XVIIIe – début XIXe siècles), jade, 9 x 16 x 16 cm, diam. intérieur 10,5 cm. © Musée chinois du quotidien, Lodève.

Utagawa Yoshiiku, Ichikawa Kodanji dans le rôle de Ryōshi Nagohei, dans la pièce Soga moyō tateshi no goshozome (partie droite de triptyque), 1864. © Coll. Oikawa Shigeru.
Enfin, l’ouvrage met en lumière une évolution des mentalités au profit d’une vision qui remet aujourd’hui en cause toute hiérarchie, que ce soit entre diverses civilisations ou différents types d’objets. Le discours occidental sur l’Autre a été largement déconstruit et les musées ethnographiques occidentaux ont été progressivement redéfinis en musées d’art[2]. La frontière entre art et artisanat a fait l’objet de nombreux débats anthropologiques, comme le souligne Paul van der Grijp, qui ne sont pas sans évoquer le « dépassement du High Art et du Low Art » prôné par les tenants des cultural studies à partir des années 1960-70. Quant à l’art moderne et contemporain asiatique, alors qu’il était autrefois considéré comme « impur » et rejeté en raison de son caractère hybride, il suscite un intérêt toujours grandissant. Ce dernier a connu un essor sans précédent ces dernières années, en particulier depuis que la spéculation a gagné l’Asie orientale et que la Chine s’est intégrée à l’économie mondiale. La multiplication des collectionneurs d’art asiatique de toutes origines souligne le rôle désormais incontournable de l’Asie dans le domaine artistique. Cet ouvrage vise ainsi à renouveler les études sur les collections en mettant l’accent sur l’art « modeste » (estampes, cerfs-volants, artefacts du quotidien, objets rituels), mais aussi sur l’art contemporain asiatique.
[1] Becker Howard S., Les mondes de l’art, Paris, Flammarion, « Champs arts », 2010.
[2] L’Estoile (de) Benoît, Le goût des autres, De l’Exposition coloniale aux Arts premiers, Paris, Flammarion, « Champs Essais », 2010.

