Une symphonie de couleurs : l’exposition Yang Ermin au musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq de L’Isle-Adam

par Marie Laureillard

Le musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq de L’Isle-Adam propose une exposition intitulée Yang Ermin : la réapparition de la couleur du 19 septembre 2020 au 14 février 2021, accompagnée d’un catalogue publié aux éditions Faton (« coup de cœur » de la Librairie le Phénix). Présenté pour la quatrième fois en France, cet artiste chinois est l’un des tenants de la peinture « néo-lettrée » ou peinture au lavis, à laquelle il confère délibérément une riche polychromie. Il se situe ainsi dans la lignée de Lin Fengmian (1900-1991), Liu Haisu (1896-1994) et Wu Guanzhong (1919-2010), peintres qui tous étudièrent en France dans le courant du XXe siècle et opérèrent en leur temps une harmonieuse synthèse entre traditions picturales chinoise et européenne : la volonté de Yang Ermin d’exposer en France, symbole suprême d’art et de culture à ses yeux, pays de Monet, Bonnard ou Matisse, ne relève donc pas du hasard et l’inscrit directement dans cet héritage.

(ill. 1) L’Aube sur les monts Taihang (2012), lavis à l’encre sur papier Xuan, 113 x 80,5 cm, collection particulière.

Les deux commissaires de l’exposition, Caroline Oliveira, directrice du musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq de L’Isle-Adam, et Christophe Comentale, spécialiste d’art chinois et conseiller scientifique du musée chinois du quotidien de Lodève, ont pleinement rendu justice à la création de Yang Ermin, dont ils ont judicieusement sélectionné un florilège en accord avec le thème actuellement valorisé par le musée : le paysage. Rehaussées par des cadres gris foncé d’un sobre raffinement, clairement présentées par des panneaux pédagogiques instructifs et bien rédigés, ingénieusement réparties, les œuvres s’intègrent à merveille dans l’écrin des salles d’exposition.

Dans cette délicieuse petite ville verdoyante qu’est L’Isle-Adam, agrémentée d’un élégant « pavillon chinois » du XVIIIe siècle dont la visite est en parfaite cohérence avec celle de l’exposition, le visiteur découvre avec enchantement cet artiste anticonformiste. Né en 1971, enfant de la Révolution culturelle, Yang Ermin renoue d’une certaine manière avec la puissance spirituelle et métaphorique de la peinture contemplative des lettrés chinois d’autrefois. Il n’hésite pas à reprendre à son compte un médium que d’aucuns considèrent comme passé de mode, la peinture, ainsi que le genre pictural le plus noble de la Chine classique, le paysage. Il transmet un hédonisme et une joie de vivre à contre-courant de l’art chinois contemporain, qui crie son désespoir et sa douleur sans guère se soucier de beauté. Toutes les œuvres de Yang Ermin (essentiellement des paysages ici, additionnées de quelques natures mortes) respirent une quiétude et une sérénité auxquelles nul ne peut rester indifférent.

(ill. 2) Cour (1998), lavis à l’encre sur papier Xuan, 70 x 68,5 cm, collection particulière.

Elles déjouent nos attentes, qui pourraient être celles d’une peinture chinoise à l’encre noire plus conventionnelle, épurée et caractérisée par un trait de pinceau expressif et inspiré : les œuvres restent dans un premier temps encore proches d’une esthétique plus classique, avant de s’en émanciper peu à peu pour laisser place à des paysages aux chatoyantes couleurs, à commencer par les majestueux monts Taihang, que l’on aperçoit dès l’entrée du musée sur l’affiche de l’exposition (ill. 1). Situé non loin de la ville natale de l’artiste, ce massif montagneux, situé dans les provinces du Henan, du Shanxi et du Hebei et en bordure du Shandong, se distingue par ses gorges et ses falaises vertigineuses, qui semblent avoir été coupées par un couteau invisible. Sous le pinceau de Yang Ermin, les versants roses, mauves, pourpres, vert foncé, bleus, ocres, se succèdent à perte de vue dans une symphonie envoûtante. Ou bien c’est un somptueux jardin qui est dépeint avec Cour (ill. 2), auquel le pinceau mouillé confère un effet vaporeux. Des massifs de fleurs exubérants ponctuent une composition savamment ordonnancée où alternent tons chauds et froids et où les lignes courbes de la végétation contrastent avec la rectitude des carrelages, des pavillons et des treillages.

(ill. 3) Notre-Dame (2019), lavis à l’encre sur papier Xuan, 179,5 x 97 cm, collection particulière.

Cette fantaisie coloriste digne du fauvisme, Yang Ermin l’applique à ses paysages naturels à travers lesquels on devine certaines préoccupations écologiques, mais aussi à des visions urbaines, comme Aube sur Manhattan (56,5 x 56,5 cm, 1999), où le pont de Manhattan et les gratte-ciel bigarrés se reflètent sur l’East River en autant de taches de couleurs, ou beaucoup plus récemment, ses peintures de Notre-Dame, vibrants hommages à la cathédrale parisienne au lendemain du tragique incendie d’avril 2019 et, à travers elle, à Liu Haisu, que ce monument médiéval avait déjà fasciné en 1930 (ill. 3). Cette série, où la silhouette de la cathédrale se fond dans un poudroiement de lumière, est emblématique de la dissolution des formes de sa période la plus récente selon une technique presque pointilliste aux effets de pastel, proche de l’abstraction et que Christophe Comentale qualifie de « lavis usé », ainsi que de l’agrandissement des formats, qui n’a pas permis à certaines peintures d’être exposées.

(ill. 4) D’où venons-nous ? (2019), lavis à l’encre sur papier Xuan, 159 x 386 cm, collection particulière.

D’où venons-nous ?, un polyptyque rétrospectif qui fait figure de manifeste, juxtapose non sans humour les citations (ill. 4) : une œuvre océanienne de Gauguin, les tournesols de Van Gogh, une photographie de Qi Baishi côtoient certaines allusions à ses propres œuvres (le paysage du mont Taihang) dans un ensemble qu’unifie un effet de « lavis usé » ou de flou, peut-être celui des souvenirs qui affleurent à la conscience. L’artiste se place ainsi à la fois sous l’égide de trois géants de la peinture, Gauguin, Van Gogh et Qi Baisai (le « Picasso chinois »), en se positionnant lui-même à leurs côtés par le biais d’un paysage de son pays natal, les monts Taihang, dans cette œuvre propitiatoire que la directrice du musée Caroline Oliveira a opportunément positionnée à l’entrée de l’exposition, comme un résumé et un avant-goût de tout le reste.

C’est l’esprit apaisé, serein, que l’on repart au terme de cette visite inhabituelle, rempli d’une énergie nouvelle communiquée par ces paysages riants qui invitent inlassablement à s’absorber dans le spectacle de la Nature, à s’y ressourcer et à en tirer des leçons de vie, loin des bruits du monde.

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