par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale



Ci-dessus. (ill. 1 et 2) Zhang Hua, Autoportrait, années 1940-1950, lavis sur papier, 34 x 26 cm ; (ill. 3) Zhang Hua, Autoportrait au pinceau (sd), gouache sur papier, 32 x 23 cm
La venue d’artistes chinois, toujours plus nombreux en Occident durant la première moitié du 20e siècle, notamment en France, ne cesse d’étonner, de poser question. Pan Yüliang (ill. 4 et 5)) est objet d’effarement, la vie silencieuse et marginale de Tang Haiwen (ill.6) continue d’être passée sous silence. Zhang Hua est de ces artistes mus par une passion, celle d’une création autre, dans un environnement propice à l’exotisme individuel, au développement d’une esthétique autre. Portrait très probable et raisonné d’un artiste méconnu.
I – QUELQUES ELEMENTS SUR L’HISTOIRE DES RELATIONS DIPLOMATIQUES ENTRE LA FRANCE ET LA CHINE
▪ D’un Empire autarcique à une nation républicaine
Une dynastie étrangère, mandchoue, la dynastie des Qing (1644-1911), gouverne l’Empire du Milieu, succédant à la précédente, ethniquement chinoise, la dynastie des Ming (1368-1644). La dernière dynastie renversée, la Chine devient République dès la fin de la première décennie du 20e siècle. Son douzième et dernier empereur, Puyi 溥儀 (1906 -1967, Pékin), est également connu sous son nom de règne, Xuantong. Différents courants politiques vont s’opposer durant les décennies suivantes. Ainsi, Puyi abdique et laisse la place aux nationalistes du Kuomintang (国民党)dont le leader, Sun Yat-sen (孙中山), est élu président provisoire. Il proclame à Nankin la République de Chine en 1912. Selon les historiens, l’année 1913 marque le début des relations diplomatiques et économiques entre la France et la Chine. En 1913, le gouvernement français de la Troisième République reconnaît la république de Chine. Cet acte, effectué du côté français par les diplomates Alexandre-Robert Conty et Philippe Berthelot voit, la même année la création de la Banque industrielle de Chine (BIC) par le financier André Berthelot. C’est une banque franco-chinoise née avec le soutien du Ministère des Affaires Etrangères français et du gouvernement républicain chinois.
▪ Emigration fin de siècle
Dans les faits, à partir de 1900, une émigration chinoise de Wenzhou vient en France métropolitaine vivre à Paris ou à Dieppe. Avec la Première Guerre mondiale, quelque 35 000 Chinois – non-combattants – participent à l’effort de guerre avec les Français, le triple du côté anglais.
Sous l’impulsion de Li Shizeng李石曾 (1881, Pékin-1973, Taipei), activiste politique, membre du Parti nationaliste chinois et aussi scientifique qui étudie en France, où, de 1903 à 1906, il suit les cours de l’École pratique d’agriculture de Montargis puis, en 1906, étudie la biochimie à l’institut Pasteur, est mis en place le Mouvement Travail-Études en 1919. Dans les trois premières années du programme, quelque 1 500 étudiants chinois se rendent ainsi en France, originaires pour la plupart du Hunan et du Sichuan. Ceux-ci vont par la suite devenir des cadres du parti communiste chinois, puis du régime communiste chinois, comme Deng Xiaoping, Zhou Enlai, Chen Yi, Nie Rongzhen, Li Fuchun. Au total 4000 étudiants passeront par Montargis où se trouve aujourd’hui un musée qui retrace cette histoire.
Par ailleurs, un premier congrès du Parti communiste chinois, marquant la naissance de ce parti, a eu lieu en 1921 à Shanghai. Plus précisément dans le quartier de Xintiandi. Ses deux fondateurs sont Chen Duxiu et Li Dazhao, deux intellectuels chinois qui ont joué un rôle majeur dans le Mouvement du 4 mai en 1919.
II – DE LA PRESENCE DES ARTISTES CHINOIS EN FRANCE
Lors de la mission Joffre en Extrême-Orient, du 23 février au 12 mars 1922, le maréchal Joffre et sa délégation font plusieurs escales dans les villes de Shenyang, Pékin, Tianjin et Shanghai. Le but de la mission est de remercier la participation de la Chine à la guerre et d’améliorer durablement les relations sino-françaises. De nombreux artistes chinois viennent travailler à Paris comme Wu Guanzhong, San Yu (ill.7), Chang Shuhong (ill. 8 et 9) à l’école des Beaux-Arts de Paris. Puis après la Seconde Guerre mondiale, d’autres créateurs ont fait carrière : Zao Wou-Ki [Zhao Wuji], Chu Teh Chun [Zhu Dequn], Deng Jiaju etc.
Les troubles intérieurs secouant le pays font éclater la guerre civile chinoise 中国内战, un conflit armé qui a eu lieu entre 1927 et 1937, puis repris entre 1945 et 1949, opposant les nationalistes du Kuomintang et les communistes du PCC.



Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 7) San Yu ; (ill. 8) Chang Shuhong. Nu (1935), Paris, 91 x 72 cm ; (ill. 9) Chang Shuhong, Bouddha, copie en 1943 d’un détail de la grotte 465, pigment sur papier, 57,5 x 42,8 cm
En 1949, le Kuomintang sort vaincu de la guerre civile, Tchang Kaï-chek fuit vers Taïwan. Mao Zedong proclame alors le 1er octobre 1949 la République populaire de Chine中华人民共和国. Ce jour est ainsi devenu le jour de la fête nationale chinoise. Les politiques se succèdent pour l’ouverture et la reconnaissance du pays face à l’Occident : Grand Bon en avant 大跃进 (1958-1960), Grande révolution culturelle prolétarienne 文化大革命 (1966-1976), arrivée de Deng Xiaoping et réforme d’ouverture 改革开放 (1978), entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce le 11 décembre 2001. Les critères de sélection et d’appréciation des artistes par les collectionneurs chinois continuent de surprendre l’Occident dont les critères restent autres …
III – LA FRANCE, TERRE DES ARTS AUX HABITUDES CONSTANTES
La politique culturelle française se distingue par sa longue histoire, par une volonté de rationaliser ce qui peut l’être assez difficilement, en termes de culture, ce concept pouvant susciter des risques comme l’émergence d’une culture étatique et conformiste. Il n’empêche qu’en période faste, les actions ainsi induites oscillent entre détermination a priori d’une culture nationale et défense de la diversité culturelle permettant une ouverture qui devient la forte présence de l’État, et la continuité des institutions au fil des siècles. « Ni la volonté politique, ni les moyens financiers, ni l’armature administrative – souligne Jacques Rigaud -, n’atteignent un tel niveau dans aucun autre pays ». L’Etat a tôt encouragé cette tendance spécifique. Louis XIV en a été l’un des ardents représentants. Avec Charles Louis Napoléon Bonaparte [1808, Paris – 1873, Chislehurst (Royaume-Uni)], monarque et homme d’État à la fois l’unique président de la Deuxième République, le premier chef d’État français élu au suffrage universel masculin, le 10 décembre 1848, le premier président de la République française, et, après la proclamation de l’Empire le 2 décembre 1852, le dernier monarque du pays sous le nom de Napoléon III, empereur des Français, les choses n’ont pas changé. Les missions en Asie continuent, et avec elles, des standards sur le goût chinois perdurent, entre horrible et merveilleux. L’accueil des créateurs chinois, écrivains, calligraphes et artistes peintres va de pair avec le développement de la sinologie, dont les balbutiements, en parallèle à un intérêt intellectuel sur la langue elle-même se double d’un développement commercial évident. Il n’en reste pas moins qu’entre Est et Ouest, les attitudes conservatrices et prudentes des politiques culturelles ont généré des esthétiques qui laissent fréquemment place à d’heureuses surprises et découvertes.
C’est dans ce contexte réglementaire que Zhang Hua décide de faire le voyage en Occident.
IV – ZHANG HUA. POUR UNE APPROCHE BIOGRAPHIQUE AUTRE
Zhang Hua n’est pas un inconnu des amateurs d’art moderne, il est aussi apprécié par les collectionneurs d’art chinois, et ce, même si sa biographie est très incertaine. Comme le rappelle Sylvie Vervaet (ill. 52), marchande d’art et spécialiste de l’art moderne et contemporain qui a, depuis une dizaine d’années contribué à la connaissance en achetant des œuvres de ce créateur « j’ai pu avoir entre les mains une biographie sommaire de Zhang Hua communiquée par un proche de l’artiste. Le document et l’ami ayant disparu, depuis lors, ces quelques données sont répétées sans que l’on en sache davantage sur ce peintre ». Une courte présentation de ce même peintre par Brigitte Camus corrobore les éléments connus.
D’après les documents communiqués par Sylvie Vervaet, Zhang Hua se rend au Canada dans les années 20, expose à Vancouver, est en Europe vers 1935, à Strasbourg en 1937, pour, ensuite, s’installer à Paris. Il réside au Japon entre 1954 et 1956, exposant dans des galeries Kasuga et Ichibancho. Il est de retour à Paris et s’éteint près de Lyon vers 1970.
Cette singulière biographie nécessitait de rappeler les contextes qui ont permis et permettent aux personnes de circuler entre Chine et France. Parallèlement, les contacts établis avec le musée historique de l’amitié franco-chinoise de Montargis et l’institut franco-chinois de Lyon ont permis de trouver quelques précisions intéressantes. Il est question sur la fiche 230 contenue dans la liste des étudiants inscrits à l’institut, en 1932, d’un Zhang Hua, originaire de la province du Sichuan et ayant fait des études d’électricité. La date de naissance indiquée est 1904 et non plus 1898.



Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 11) Zhang Hua. Dans l’atelier (sd) ; (ill. 12) Zhang Hua, Autoportrait aux toiles (sd) ; (ill. 13) Zhang Hua. Le peintre dans son atelier (sd)
V – LE SEJOUR AUX ETATS-UNIS
▪ La découverte d’un pays fédérateur d’actions
Voyageur impénitent, Zhang Hua, après être passé à Vancouver où il expose, va ensuite à New York. L’Amérique des années 50 a dû frapper l’imaginaire de l’artiste, la capitale parisienne et son milieu artistique n’étant pas dans le même état psychologique ni émotionnel. L’artiste chinois découvre, une fois dans ce nouveau pays, que les œuvres générées sur le Vieux Continent restent des modèles miroir du monde occidental durant les premières décennies du 20e siècle. Une partie importante des œuvres rejoignent les collections privées et les musées américains, alors que les peintres américains partent étudier l’art anglais, français, allemand ou italien. La Seconde Guerre mondiale va être la cause d’un tournant inéluctable : les États-Unis, première puissance financière, et New York en particulier, deviennent un centre dynamique qui attire les artistes européens même si certains sont déjà parti vers ce nouveau monde.
Les thèmes de la peinture américaine ont suivi l’histoire du pays et l’évolution de sa société : les portraits de l’élite coloniale durant les 17e et 18e siècles, les paysages et les gens du peuple au 19e siècle, les progrès techniques et la vie citadine, le réalisme et le modernisme des années 1900 et l’abstraction des années d’après-guerre. La Grande Dépression provoque un chômage massif parmi les artistes des années 1930, tandis qu’un volet culturel du New Deal mis en place au printemps de 1933 par le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) doit aider les artistes en difficulté. Ainsi, la Public Work of Art Project donne du travail à plusieurs milliers d’artistes. Elle ne dure que cinq mois, tandis que la Works Projects Administration (WPA) initie en 1935 de nombreux projets dans le domaine des arts et de la culture. Cinq programmes du fameux Federal Project Number One sont mis en place. Pour les écrivains, les monuments historiques, les acteurs, les musiciens et pour les arts plastiques le Federal Art Project (FAP), la WPA permet ainsi la réalisation de 1 566 peintures nouvelles, 17744 sculptures, 108099 peintures à l’huile et le développement de l’enseignement artistique. Cette structure octroie des subventions quel que soit le sujet de l’œuvre. Durant cette période de création libre qui se termine à la fin du New Deal avec un bilan mitigé, l’art se met au service du peuple. Si les artistes américains tels Louise Nevelson (1899-1988), Diego Rivera (1886-1987), Jackson Pollock (1912-1956) et bien d’autres ont été soutenus par des fonds publics et ont acquis une reconnaissance nationale, — voire au cours du temps internationale — cette politique culturelle est interrompue par la Seconde Guerre mondiale et la mort du président Roosevelt. Malgré tout, ce vaste programme a favorisé le sentiment communautaire chez les artistes américains.
Les rencontres et les échanges entre les artistes de l’abstraction qui se sont regroupés en une association de promotion en 1936, les American Abstract Artists (AAA), revendiquent l’ouverture des musées américains aux artistes abstraits. Ils formeront le mouvement de l’Expressionisme abstrait en concentrant l’intensité émotionnelle des expressionnistes allemands et l’esthétique anti-figurative des écoles abstraites européennes.
▪ 1947. Premier dripping et Color field painting
Au cours des années 1940, par le manque d’information entre l’Europe et les Etats-Unis, en France, les recherches novatrices des peintres new-yorkais ne parviennent que tardivement et avec une certaine modération et, les Américains voient une Europe bloquée sur le Surréalisme. Il n’empêche qu’au sortir de la guerre, en 1947, il est encore nécessaire pour les galeries new-yorkaises de faire exposer leurs artistes à Paris, pour avoir un gage de qualité validé par de la publicité dans la presse américaine à leur retour. C’est aussi à partir de 1947 que les américains prennent leur distance avec l’Europe, alors que Paris ne doute pas de sa suprématie artistique. 1947, est une date emblématique, celle du premier dripping de Pollock, de l’exposition promotionnelle Forty American Moderns, mais aussi une année de grands événements géopolitiques qui voient les Etats-unis imposer leur puissance impériale au monde entier. A New-York, la tendance en 1948 est de convaincre le public que les œuvres modernes new-yorkaises valent autant que les productions des avant-gardes européennes. Une tendance reprise par les musées (MoMA) appuyé par les artistes (Robert Motherwell, Mark Rothko), les critiques (Clément Greenberg, Harold Rosenberg), les galeries, les universitaires (Meyer Shapiro), et les marchands (Sidney Janis, Samuel Kootz). Ainsi Jackson Pollock (ill. 33) devient le plus important artiste de sa génération en représentant l’une des deux tendances de l’avant-garde new-yorkaise définies par les critiques, l’all over ou action painting, impliquant le corps jusqu’à la transe. L’autre courant de l’expressionisme abstrait, le color field painting, une peinture en aplats, nuancée de couleurs et de matières sur un plan cadré regroupe les peintres tels Rothko, Clyfford Still (1904-1980) et Barnett Newman (1905-1970) entre autres.

On retrouve chez Zhang Hua quelques similitudes avec les tenants de l’Expressionisme abstrait américain (ill. 34 et 35). Toutefois sa série de gratte-ciel (ill. 36) se rapproche plus d’un Manessier (ill. 37) que de Motherwell (ill. 38) comme d’autant de leurs contemporains (ill.39, 41 et 44).



Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 36) Zhang Hua. Sans titre, (sd) ; (ill. 37) Alfred Manessier. Le procès et la flagellation (1949), lithographie. (ill. 38) Robert Motherwell. Sans titre (1944), encre sur papier, 49.5 x 40 cm


Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 39 ) Franz Kline. (ca 1960), huile sur toile, 200 x 158.5 cm, col. Kunstsammlung-Nordhrein-USA ; (ill. 40) Zhang Hua. Sans titre (sd)


Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 42 et 43) Zhang Hua. Sans titre, sd


De ce voyage outre-atlantique, Zhang Hua a pu comparer un autre mode de vie.
En France, au cours des années de l’immédiat après-guerre, c’est le temps de la libération et d’une reconstruction nécessaire qui s’étend à la création artistique. Les couleurs utilisées par les peintres sont souvent le noir et le blanc en révélateur des sombres périodes passées, suivra la recherche monochrome pour laisser place au développement de courants libérateurs tels l’abstraction lyrique, le tachisme ou l’art informel. Les représentants de ces mouvements spectaculaires tels Hans Hartung (1904-1989) (ill. 44), Georges Mathieu (1921-2012) (ill. 41), privilégient l’art du geste en faisant de la spontanéité la qualité première de l’œuvre.
Zhang Hua a été sensible à cet art gestuel qu’il maîtrise mais expérimente selon les critères de la culture occidentale en se mêlant à la vie culturelle et artistique qui est débordante d’enthousiasme à Paris au cours des années 1950, une décennie au cours de laquelle la peinture abstraite est triomphante.
VI – LA PLONGEE DANS L’ABSTRACTION CALLIGRAPHIQUE
Lorsqu’on est face à l’œuvre de Zhang Hua, une question directe se fait jour chez bien des collectionneurs : quels ont été ses confrères et consoeurs les plus proches en matière de création esthétique ? S’agit-il d’œuvres de la maturité ? Il n’empêche que son profond ancrage dans une approche occidentale et non occidentalisante élimine d’emblée une autre interrogation très légitime : comment le situer dans le vaste monde de la création picturale et calligraphique chinoise ? Il vient très naturellement à l’idée que ces périples à travers le monde occidental ont permis à ce peintre de réaliser une immense et naturelle synthèse où l’histoire a façonné des imaginaires si différents.
De son travail émanent une énergie naturelle, une aisance calligraphique du tracé où se succèdent, en présences structurantes, concomitantes, faussement aléatoires, point, crochet montant ou descendant, trait vertical ou horizontal. Les épaisseurs des tracés renvoient au maniement du pinceau, base et essence de la gestuelle de tout peintre ou calligraphe chinois.


Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 48 et 49) Zhang Hua. Sans titre (sd)
Au fil des déplacements géographiques et de l’incursion dans le contexte occidental, les éléments constitutifs des abstractions de Zhang Hua se font plus calligraphiques, avec un tracé aux antipodes de ceux de ses collègues américains ou français d’action painting ou de l’abstraction lyrique (ill. 47, 48 et 49) . Selon les œuvres qu’il a produites en grand nombre au fil de ses enthousiasmes et désirs, Zhang Hua sait conjuguer une économie de traits et de points devenus des taches sur un fond dont le ton est une paroi, une strate qui figent une polychromie et une gestuelle renvoyant à la chair et à l’os des créateurs chinois des dynasties passées, tel Wang l’encre qui, au début du 8e siècle, lançait sur le papier ou la soie des traits inattendus en épaisseur et en longueur provenant des poils de sa barbe. A contrario des approches stratégiques opérées par Joan Miro’, qui, durant les années 60, macule ses œuvres de zones liminaires, contrôlant l’espace de couleur avec des signes minimalistes : lignes, points et coups de pinceau de couleur, appliqués avec la prudence « du geste d’un archer japonais », pour reprendre les mots de l’artiste catalan. L’exemple – en fait, le contre-exemple – que constitue Miro’ par rapport à Zhang Hua montre, pour l’un, un imposant et riche développement d’un univers foisonnant tandis que l’autre vise à une simplification extrême des formes. Deux façons de rendre une esthétique partant de l’abstraction et aboutissant à des parcours bien différents. Comme le maître catalan, Zhang Hua aime prolonger, transposer ses œuvres vers des objets divers (ill. 50 et 51) (vase, meubles, …), ce qui est de mise chez nombre d’artistes occidentaux comme de peintres chinois. Ainsi en va-t-il de ce vase des années 50-60 que les potiers et céramistes Denise et Peter Orlando auraient affectionné, un vase intégré dans somptueux bouquet de saison, bouquet auprès duquel un flacon céramique bleu et blanc chinois apporte sa touche d’exotisme. L’artiste a signé, comme il en est coutumier, de son sceau cinabre, et pour l’occasion de ses nom et prénom devenus des motifs qui se mêlent aux traces diverses éparses dans cette partie vectrice de profondeur face au bouquet où les motifs géométriques sont devenus des éléments d’être mystérieux. Ces détails prennent un poids symbolique, la marque d’une force particulière, celle de cette obsession créatrice qui parcourt de façon récurrente mais difficilement cernable, cette force constante et omniprésente dans le rendu d’un monde impossible à cerner.


Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 50) Zhang Hua. Vase, h. 52 cm ; (ill. 51) Zhang Hua. Zhang Hua. Bouquet au vase (sd), huile sur carton, 32,5 x 24 cm
Comme nombre de créateurs, Zhang Hua a voulu voir le monde, l’Ouest pour lui, comme autant d’occidentaux sont allés à l’Est…Il n’empêche que cette synthèse reste magistrale, entourée d’un mystère, celui de l’oubli qui enveloppe toute création, rarement connue ou renseignée avec le temps qui a filé. Malgré ce contexte complexe, les centaines d’œuvres encore conservées avec soin par de rares et précieux collectionneurs forment un ensemble unique sur la création dont l’ensemble d’œuvres, en nombre, dépasse celui d’artistes comme Chang Shuhong ou Pan Yuliang. Peut-être ce florilège multiple est-il destiné à être admiré lors d’une rétrospective à venir, en France ou en Chine, voire ailleurs…
Remerciements : Sylvie Vervaet ; Montargis, Musée historique de l’amitié franco-chinoise.
Repères bibliographiques
- Bailey, Paul (1988). The Chinese Work-Study Movement in France. China Quarterly. 115 (115): 441–461.
- Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale, Sylvie Vervaet, quand la permanence des images mène aux collections. Parcours d’une marchande d’art érudite.in Sciences et art contemporain, sept. 2023.
- Brigitte Camus, Zhang Hua, Un jeu de piste jubilatoire. Paris : chez l’autrice, 2020 (inédit)
- Christophe Comentale, Zhang Hua張華 Fragments de vie entre yin et yang In : Cent ans d’art en Chine. Paris : Editions du Canoë, 2023. 540 p. : 607 ill. Bibliog. Index. [La présentation de cet artiste est aux pages 118-119 : ill.].
- Thomas Krens, Rendez-vous, chefs-d’œuvre du Centre Georges-Pompidou et du Guggenheim Museum. Paris : Ed. du centre Pompidou, 1998.
- Li Shizeng [notice biographique] Li Shizeng 李石曾 par Choi Hak-kin, François Godement et Yves Chevrier, https://maitron.fr. Version mise en ligne le 8 novembre 2016, dernière modification le 8 novembre 2016.
- Jacques Rigaud, Pour une refondation de la politique culturelle, Paris, La Documentation française, 1996
- Yu-Sion Live, Les Chinois de Paris depuis le début du siècle. Présence urbaine et activités économiques, in La diaspora Chinoise en occident, Revue Européenne des Migrations Internationales, 1992, n°83 pp. 155-173.
- Béatrice Joyeux-Prunel, Naissance de l’art contemporain, une histoire mondiale 1945-1970, CNRS éditions 2021, 608 p.








