Un salon du livre d’artiste singulier à Nevers

par Marie-Paule Peronnet

L’été est propice aux manifestations artistiques, les œuvres sont davantage sollicitées à la curiosité ordinaire. Souhaitons que ça dure. Tel doit être l’avis de Marc Vernier, commissaire général du Salon du livre d’artiste et des métiers du livre, qui a, après différents reports, pu rassembler une quarantaine de professionnels de ces domaines singuliers dans la superbe ville de Nevers.

 

Voilà deux ans que tout était prêt… Graveurs, relieurs, créateurs de livres d’artiste ou de livres-objet, peintres, illustrateurs, calligraphes, éditeurs indépendants, tous sont de retour pour montrer le dynamisme de leurs professions, multiples et complémentaires. Trente-neuf participants sont réunis sous les voûtes du Palais ducal, joyau architectural des 15e et 16e siècles.

Parmi les présents, Daniel Besace, Alain Cardenas-Castro, Dbl-j (Léonore Fandol, et pH), Odile Frachet, Pascale Simonet, Christine Verdini, Marc Vernier. Mentionnons également Marjon Mude, Marie-Sol Parant, Edith Schmid,, Patrick Van Acker, …

Daniel Besace

Alain Cardenas-Castro

Dbl-j (Léonore Fandol, et pH)

Odile Frachet

Pascale Simonet

Christine Verdini

Marc Vernier

La manifestation a bénéficié du soutien conjoint de la municipalité, de Valérie Loron et de l’association Le Salon des dames. De même, un partenariat permet de présenter un florilège de livres d’artistes des fonds François Mitterrand et Guy Thuillier (livres de Mathieu, Xénakis, Niki de Saint Phalle, Marianne Montchougny, Philippe Capdeboscq, …) conservés à la médiathèque Jean Jaurès. Le samedi à 19h15, une conférence de Christophe Comentale abordera un vaste thème, « De la bibliophilie normée au manuscrit d’artiste ».

Un catalogue en ligne donne accès à ces œuvres fortes et diverses.

Des aspects toujours renouvelés du livre d’artiste

Les créateurs chevronnés qui participent à la manifestation prônent une liberté de création totale sans que les œuvres présentées glissent vers un misérabilisme extrême, le plaisir de l’œil devant accompagner celui de la lecture. La confrontation entre livre précieux, livre-objet, livre de création, livre d’artiste permet, livre modeste de jongler avec les contextes qui accompagnent chaque réalisation, avec les buts esthétiques que chacun(e) poursuit. Impossible de s’y retrouver parfois : un manuscrit cousu ou une reliure accordéon sont-ils plus précieux qu’une suite de planches serrées entre deux ais de bois ? Les seuls critères qui semblent tenir dans un tel environnement semblent encore être ceux du coup de cœur, de l’envie suscités au premier regard.

Livre pauvre / livre riche

Quant à l’appellation de livre pauvre, encore une fois, mieux vaut essayer de trancher avec les termes de livre modeste par essence ou par fatalisme, voire par esthétisme exacerbé, surtout lorsque cette pauvreté est suscitée par des coquetteries intellectuelles, intéressantes, certes mais par trop artificielles qui permettent, ponctuellement, la réalisation d’œuvres parfois séduisantes, à l’égal des exemplaires d’essai, des études parfois poussées ou des hors tirage divers. A contrario de tenants du livre riche auquel des artistes comme Judith Rothschild et Mark Lintott sont viscéralement attachés induisant un plaisir du raffinement extrême auquel Marc Vernier n’est pas non plus étranger au vu de ses parures de métal poli, dur, rebutant et tactile…

Quelques gros plans sur les parcours d’artistes invités permettent de montrer combien un dynamisme plutôt dans la continuité s’avère porteur des fruits les plus concrets, ceux qui restituent à des parcours très personnels toute leur force et continuent de donner à la création sa présence, celle que lui insuffle le temps propice aux développements les plus divers.

Livre d’artiste entre jeu et planche

Plasticien, muséologue, Alain Cardenas-Castro est aussi le chercheur spécialiste de l’art du Pérou, il enrichit d’approches gigognes ses projets au réel et à l’histoire, son histoire, celle de ses proches, également artistes indigénistes qui ont contribué à redonner à l’art du Pérou moderne une visibilité qui sait le prix de l’engagement pour une présence forte.

Les Récipients et accessoires des sens, texte de Christophe Comentale, peintures d’Alain Cardenas-Castro. Paris et Issy : chez les auteurs, 2017. 2 ex. originaux, 12 x 17 cm

Pour ce salon, il présente des carnets-accordéons qui disent son vocabulaire graphique. Il a joint quelques planches d’un tout nouveau livre d’artiste, Tarot andin. Il s’est alors confronté à la richesse historique et iconographique du jeu de tarot, une approche qui lui convient, car, dit-il

« Cette initiative de plasticien également chercheur renvoie à la présence-absence des cartes de tarot en Amérique du Sud, en particulier au Pérou avant le 20e siècle. Un peu comme Borges rédige durant les années 60 un Manuel de zoologie fantastique devenu depuis lors un Manuel symbolique et divinatoire, cette série de cartes ou œuvres riches d’Alain Cardenas-Castro mène sur cette égale voie de la construction par l’esthétique du non-dit qui s’impose seul au temps. A l’origine, 78 cartes composent le jeu de tarot et la succession de 22 symboles qui s’y téléscopent, des impressions venues d’ailleurs se sont substituées à cet ensemble de 56 représentations de bâtons, coupes, épées, monnaies d’or pour s’attacher à cette série de 22 figures rythmant alors l’univers d’un plasticien venu d’ailleurs, un univers centré sur ces images porteuses de passion gouvernant la vie et la mort. Cet activisme a mené à la création d’un manuel symbolique de divination aux pouvoirs syncrétiques si fortement réprimés dans la culture indigène par une religion venue d’ailleurs. Ainsi, pour l’empereur, le miroir est le soleil et la hache celle de l’empereur inca. Certaines de ces formes sont des adaptations aux esprits et divinités qui peuplent des pays de l’Amérique du Sud dont le Pérou ».

Alain Cardenas-Castro. Tarot andin (2022), stylo feutre et linogravure sur papier Arches et papier chinois, 30 x 18 cm

Les cartes sont adaptées à l’expérience de l’Ancien Monde et aux approches du Nouveau. Les deux couleurs choisies, le rouge et le blanc, sont les couleurs du Pérou, le noir étant le contour, le trait qui révèle la forme. Le verso des cartes identifie la série par report d’un même motif, un seul et unique, qui induit leur reclassement dans le jeu. Les compositions sont une technique mixte qui joue de l’unique pour les tracés et des matrices diverses que le plasticien mêle afin d’obtenir un décalage esthétique. Quant aux arcanes, ils sont liés au mystère, celui qui relance les actions, et ce, dans toutes les mythologies élaborées au fil du temps en tenant compte des us, coutumes et changements sociaux devenus patine du temps. 

Livres d’observation et de plaisir

Gaëlle Pelachaud, continue ses recherches au fil de résidences réalisées aux quatre coins du monde. Chacune est un projet complet qui suppose un temps d’observation, d’étude et de restitution avec, à chaque fois, un corpus de dessins déclinés en accordéons muets laissant ainsi davantage libre cours à la réflexion de chacun face à ces tranches de vie ainsi déployées pour un plaisir éphémère et intense : en Irlande les moutons, en Tanzanie, le plaisir des peintures rupestre, au Portugal, les cigognes, tandis que des résidences focalisant sur la biodiversité, comme au Costa Rica permettent la création de multiples œuvres sur les parades nuptiales des aras rouges. C’est de Suède que sont nées ces séries sur les grues : Göteborg et ses treize mille grues ont été la meilleure inspiration pour les livres accordéons au fil desquels les échassiers sont observés au rythme de leurs sensations saisonnières. Avant ces séries, les artistes chinois ne s’y sont pas trompé, qui ont dans tous les domaines de la création représenté les danses des grue, oiseaux qui emportaient en vols majestueux les immortels taoïstes qui regagnaient les Monts Kunlun…

Gaëlle Pelachaud. Danse des grues

Du 2 au 19 août, pour l’exposition qui se tiendra à Pouilly-sur-Loire, cette créatrice présentera des nénuphars étudiés autant en Asie qu’à Villeneuve-sur-Lot à la Tour Marliac.

Gaëlle Pelachaud. Nénuphar blanc

Gaëlle Pelachaud. Nénuphar violet (détail)

Renvois bibliographiques

Salon du livre d’artiste et des métiers du livre à Nevers. Les 2 et 3 juillet 2022, de 10h à 19h. Palais ducal, 1, place de l’Hôtel de ville 4, rue Sabatier. Contact : Office du tourisme, 03.86.68.46.00. Entrée libre. Catalogue en ligne

Encore à Nevers … Arts en livres

En marge de ce premier axe, un deuxième événement se tiendra également sous les voûtes du Palais ducal de Nevers, également sous l’égide de l’association Salon des dames animée par Claude Taminau et Valérie Loron, un binôme actif qui continue un labeur méritoire et large pour présenter « de beaux livres pour tous les budgets et pour tous les âges ». Une façon de se positionner autrement pour montrer comment on complétera autrement la difficile définition de ce que peut être un livre beau ! C’est dans ce même contexte d’éveil à la création qu’auront lieu des ateliers : calligraphie romaine avec Marie Thrivier et reliure par Marie-Claire Brauner. Une conférence de Laurence Madeline sur ce qu’est un beau livre et des dédicaces d’auteurs (Didier Cornille, Catherine Liégeois, Gérard Lo Monaco, …) complèteront ce panorama pluridisciplinaire sur l’encouragement à la lecture et au plaisir du livre. Cette association accueille le Salon du livre d’artiste et des artisans du livre, maillon complémentaire pour comprendre ces livres qui ne sont pas toujours des livres !

Salon du beau livre à Nevers. Les 2 et 3 juillet 2022, de 10h à 19h. Palais ducal, 1, place de l’Hôtel de ville. 4, rue Sabatier. Contact : valerie.loron@neuf.fr Entrée libre. Catalogue en ligne.

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