Quelques considérations éparses sur le corps

DE LA TÊTE AUX PIEDS

par Christophe Comentale

Les addictions sont toujours les mêmes, entre ceux qui matent et ceux qui exhibent, ça se rejoint assez bien, et surtout, le jeu dure, ne cesse de se développer, de s’intensifier pour mourir puis renaître ici et là. Les graines parfois déposées, malencontreusement ou à dessein, vont s’incruster et ça repartira, autrement, mais toujours entre sadisme et masochisme, toujours vers deux pôles concomitants, complémentaires, à l’égal du yin et du yang.

Entre le souvenir d’une visite au Rijksmuseum et quelques regards sondés, scandés lors de parcours urbains, voire intraurbains récents, les éléments du réel se sont mis en place quasiment tout seuls…

Comme de coutume, entre une installation suscitée sur une durée éphémère dans un lieu idoine et la disposition de type scénographique d’une œuvre, dans un contexte privé, les éléments de coordination, d’union, sont à peu près constants. De là naît un parcours nécessaire, fût-il invisible.

Des expressions éclatées

Ainsi Johan Gregor van der Schardt, s’est déchargé de son envie d’exister in perpetuum, en laissant sa trace à Nuremberg où il évolue entre 1530 et 1581, faisant son travail de sculpteur pour le compte du monarque, alors Maximilien II.  Apparemment consciencieux, il trouve le temps de nourrir son ego avec un Autoportrait (ill.1) exécuté vers 1573, rendu à la moitié de la grandeur réelle. Cette terre cuite peinte donne un reflet assez banal de soi, mais qui dénote aussi une sûreté de son propos. Tout comme une patience dans les équipages impériaux et aussi une condition physique qui semblent le faire largement s’isoler dans des pensées plus intimes si l’on en juge à la direction portée vers une zone de retrait au social…

(ill. 1)

Un reflet antérieur d’un siècle est perceptible avec ce visage du Christ mort peint vers 1480 par Giovanni Bellini (ca 1435-1516). Le sujet est familier à toute la capitale : le Christ entouré des deux anges est le thème de l’affiche choisie par le musée pour la publicité faite à l’exposition Il est fixe dans les affiches du métro, il déambule sur les panneaux latéraux des bus !  Le personnage central du Christ est soutenu par deux anges, bien jeunes, au visage poupin et très soigné. Quant au Christ, en dépit de toute la violence qui est contenue dans cette mort, il est, certes, absent, mais Giovanni Bellini, a préféré — très certainement — le représenter après une toilette qui rend avec brio les boucles (ill.2) de la chevelure que le peintre a dû juger abondante, comme l’est tout autant le pizzo (ill.3) — sa barbiche —, éléments sertis des fils blancs qui se voient fréquemment chez les quadragénaires : la vieillesse s’infiltre ainsi. Un look davantage en conformité avec la période renaissante et le paraître hors du commun de la classe dirigeante de ce créateur vénitien. Carpe diem ! Il n’empêche que les deux hommes ont un rapport direct au monde qui les entoure en raison du reflet qui émane d’eux.

Ces histoires de têtes ont continué en voyant celles, modelées, sculptées, de Véronique Durieux (1958, Suresnes), en fait quelques-unes de ses têtes bicéphales (2023), à moitié présentes autant qu’absentes et passablement entourées entre les œuvres des uns et des autres. Surtout, ce qui était frappant, c’était ce jeu entre ombre et lumière (ill.4) qui les faisait apparaître autant que devenir évanescentes. La maîtresse de maison n’avait pas fait les choses à moitié !

(ill. 4)

Chemin faisant, en allant chez elle, j’avais, assez automatiquement fait un rapide lèche-vitrine devant celle d’un chapelier qui subsiste au fil des ans, en dépit des modes et des soubresauts de l’économie mondiale, perturbés aussi par l’usage autre de couvre-chefs davantage promus par certaines religions ou minorités qui redonnent une logique différente à ces protège-crâne, sans pour autant que le lieu en soit trop secoué (ill. 5bis, 6).

Archéologie urbaine et contemporaine

Ce bel édifice intellectuel, construit, magnifié, a été complètement mis à bas lorsque je me suis rendu à la galerie Marguerite Milin, 11 rue Charles François Dupuis, derrière la rue Béranger, dans le 3e arrondissement de la capitale. Un corps en boulets de charbon gisait, au centre de la galerie, recroquevillé comme si la silhouette au centre de l’attention avait été incinérée et rapatriée en ce lieu dans l’attente d’une enquête ou d’une expertise. En fait cette œuvre de Régis Sénèque (1970, Paris), Du corps à la terre et au ciel, 2023 [pièce exécutée en charbon d’anthracite, moulages de morceaux de charbon au pastel gras, doré, de dimensions. variables.] (ill.7 à 10) rappelait des versions autres d’œuvres de cet artiste. Ainsi, en 2008, il se met en scène (ill.11) ou rejoint une approche sociologique autant que para-archéologique avec ces sujets éloignés et proches à la fois de cet homme en noir. Ainsi en va-t-il aussi de l’homme tout en blanc (ill.12) qui était dans la même position, me rappelant instantanément le pauvre homme immobilisé depuis lors dans sa gangue de lave. L’événement se produisit en l’automne 79 à Pompéi lorsque le Vésuve, entré en éruption enfouit la ville sous une pluie de cendres volcaniques. Le pauvre homme doit continuer de gésir ainsi dans le musée de site de la ville… De même, Régis Sénèque avait, lors de ses performances, fini recroquevillé au milieu de l’assistance partagée entre sidération, étonnement et voyeurisme (ill.11).

De cet état succinct de lieux divers se fait jour un constat quelque peu attendu : notre enveloppe charnelle nous intéresse, nous perturbe, nous obsède. Tant mieux, et, s’il était besoin de le préciser, l’intensité des actions des uns et des autres et, aussi la réflexion qui émane de ces périples parfois oniriques renvoie à la permanence de la création, revigorante et puissante pour une action salutaire sur les âmes…

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