Cette rubrique est destinée à présenter des œuvres chinées, acquises, admirées ici et là. Une approche permettant de poser des jalons tant pour les œuvres connues ou pas, ou, plus exactement, qui ont eu à une période donnée, pu avoir une diffusion large, dans un contexte économique et social autre. Celui de l’Humanisme. Ce sera selon.
par Christophe Comentale.
L’objet du jour provient de la fabrique Royal Dux, fondée en 1853 dans le nord de la Bohême, à Duchov. Cette fabrique a connu bien des vicissitudes depuis 150 ans. Désormais dans l’actuelle Tchéquie, elle a d’abord été contrôlée par l’Allemagne puis par l’Union soviétique.

Une jeune paysanne, une longue histoire
Cette pièce quelque peu étonnante, car semblant frappée d’un mal d’époque, une jeune paysanne portant une vannerie (ill.1), renvoie aux variations du goût dont les porcelaines sont un des reflets vivaces. Vaste question inhérente au domaine des beaux-arts, des arts décoratifs ou appliqués qui ont produit des chefs-d’œuvre, des pièces curieuses, très curieuses ou légères, le temps d’un regard, d’un moment.
Il en va ainsi du vide-poche (ill.2), matérialisé stricto sensu par cette corbeille en vannerie devenue un accessoire utile au jour le jour, et, finalement, pratique, pour retrouver des choses a priori peu importantes, mais agréables au confort du quotidien. Il ne semble pas exister d’encyclopédie ou de dictionnaire du vide-poche. Tout objet peut devenir vide-poche à l’égal de toute création, utile ou non.
Cette jeune paysanne qui s’apprête à œuvrer, tenant à deux mains une vannerie dont le bord supérieur est orné de motifs floraux, pose différents problèmes, notamment celui de sa datation : en effet, la production de pièces de Royal Dux a, certes, évolué, mais on constate parfois une continuité impressionnante pour certains thèmes. D’aucuns ont noté que de nombreux moules originaux du 19ème siècle sont restés en production tout au long des 150 ans d’histoire de l’entreprise. Avec des Royal Dux vintage du 19ème siècle se vendant jusqu’à plusieurs milliers de dollars, les pièces modernes sont souvent proposées, délibérément ou par ignorance, comme beaucoup plus anciennes qu’elles ne le sont réellement [1]. En l’occurrence la date de 1860-1870 est admise.
En dépit des changements constatés pour la production des pièces, l’importante diversité des formes et des sujets s’impose : des pièces d’apparat aux sujets animaliers, voire utilitaires, … ces mêmes sujets ont fait l’objet d’une production autre, plus modeste, mais tout aussi caractéristique d’une inspiration à destination d’une clientèle cultivée et désireuse de trouver un reflet de soi bien particulier face à chaque œuvre céramique.
La pièce dont il est question ici est une céramique réalisée en trois couleurs comme passées au lavis, le vert, le rouge, un blanc écru et des rehauts or qui viennent préciser les lignes et plis de certains détails : chapeau, vêtement, vannerie, souliers. Ce thème est parfois jugé mièvre en raison d’une idéalisation extrême des traits des personnages, qui reflètent cependant un plaisir, une joie de vivre très sublimés pour des collectionneurs bien particuliers. Lorsque Maurice Rheims (1910-2003), dans les années 60 s’attache à revaloriser la période 1900, il en explore les nombreuses facettes allant du fastueux, paradisiaque à des représentations autres, plus proches de sujets ruraux, plus extrêmes, voire kitsch. Parmi ses monographies relatives aux pièces de cette période, deux – citée en bibliographie – font une place privilégiée à cette manufacture. Ce stratège, commissaire-priseur de 1935 à 1972, se double d’un esthète au goût raffiné qui le mènera en 1976 sous la coupole de l’Académie française. Sa carrière illustre parfaitement l’importance intemporelle des liens entre le pouvoir politique et la culture pour présider à la mémoire des images.
Chaque manufacture possède sa marque, il en va de même de Royal Dux. La manufacture a introduit l’une des marques les plus distinctives jamais placées sur la porcelaine, un triangle en relief d’argile rose. Tous les triangles de ce rose léger appliqués en usine, qu’ils datent du 19e, du 20e ou du 21e siècle, sont fabriqués à partir d’une pièce d’argile rose séparée. L’argile rose est appliquée sur la base des corps en argile blanche Royal Dux. Les deux pièces séparées sont fusionnées pendant la cuisson. Il n’y a pratiquement jamais le moindre joint ou espace entre l’argile rose du triangle et l’argile blanche de la pièce sur laquelle le triangle est appliqué [2].
On note, sous la base de la pièce (ill.3), outre la présence de cette marque triangulaire caractéristique, des nombres en impression en creux, marqués dans la matière avant cuisson, 963 et 13, ils font respectivement référence aux formes des moules d’usine (963), quant au 3e nombre, manuscrit, 36, c’est un renvoi au suivi de production : un modeleur était payé à la pièce et cette marque servait à tenir le compte d’un ouvrier.



Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 2) Vide poche ; (ill. 3) base de la pièce ; (ill. 4) marque sous la base de la pièce
Des influences entre textes et images
Le vêtement porté par la jeune paysanne est curieux, un mélange d’artifice entre le vêtement bourgeois de la fin du 18e siècle, le souvenir laissé par celui, plus exagéré, se voulant autre, des merveilleuses, ces jeunes femmes adeptes d’un courant de mode de la France du Directoire [de la Première République, du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795) au 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799)] caractérisé par sa dissipation et ses extravagances, en réaction à la sombre tristesse qu’avait répandue la Terreur. La vannerie marque ce retour à une vie campagnarde idéalisée et à l’immersion dans une ruralité de songe qui rappelle des tenues en vogue à la au début du 19e siècle. La pièce se fait l’écho de différentes époques, discernables parmi les sujets produits dans cette fabrique allant du haut Moyen-Age à des exotismes, alors des modes, comme celle de l’Egypte, mais en particulier aux origines du roman paysan ou roman rustique, communément attribuées à Honoré de Balzac et surtout à George Sand (1804, Paris-1876, Nohant-Vic), le premier par sa volonté de faire « place aux figures d’un peuple oublié ». La seconde, par ses nombreuses descriptions de la vie rurale berrichonne, restant attachée toute sa vie à Nohant et à la campagne où elle peut s’échapper dans la nature pour laisser s’épanouir son imagination. Ce thème de la vie pastorale dans ses romans champêtres, est ici présent avec cette patine d’un temps passé. Littérature, peinture, sculpture, musique, politique et danse participent de cette volonté de l’artiste d’explorer toutes les possibilités de l’art afin d’exprimer des moments particuliers. Toutes les pièces produites par cette fabrique sont depuis quelque cent cinquante ans, une sorte de consolation face à tout ce que le quotidien peut générer de nocif. Ce vide-poche recueille ainsi à bon escient ces bribes de l’oubli…
- [1] Mark Chevenka, Royal Dux: Dating 150 Years of Porcelain. A consulter en ligne. Royal Dux: Dating 150 Years of Porcelain (realorrepro.com)
- [2] Idem, ibidem
Eléments bibliographiques
- Mark Chevenka, Royal Dux: Dating 150 Years of Porcelain. A consulter en ligne.
- Royal Dux: Dating 150 Years of Porcelain (realorrepro.com)
- Maurice Rheims, L’objet 1900, Paris : A.M.G., 1964
- Maurice Rheims, L’art 1900 ou le style Jumes Verne, Paris : A.M.G., 1965. Royal Dux Bohemia porcelain centerpiece Collectors weekly, [ca 1996]
- Version en ligne : Royal Dux Bohemia porcelain centerpiece. | Collectors Weekly Diane Zorzi, Royal Dux Bohemia : une collection de porcelaines Art nouveau dispersée dans l’Indre.
- Version en ligne : Royal Dux Bohemia : une collection de porcelaines Art nouveau dispersée dans l’Indre | Le magazine des enchères (interencheres.com)