LI XINJIAN, L’ART DU LAVIS SUR EVENTAIL

李新建,扇子上的艺术革

par Christophe Comentale

L’éventail. Comme dans tous les pays chauds, notamment latins et asiatiques, des pays également désireux de donner un sentiment de bien-être face au climat parfois excessif qui perturbe une vie calme et agréable, l’artiste décide bien souvent de réaliser un ou plusieurs éventails pour son usage personnel ou tout autant pour le bien-être de ses proches, amis et parents.

Une récente création du peintre Li Xinjian est l’occasion d’évoquer succinctement l’importance de l’éventail dans la civilisation chinoise durant la période impériale ou dans la société contemporaine.

扇子。就像在所有热带国家,尤其是拉丁和亚洲国家,这些国家同样渴望在有时过于严酷的气候中提供一种舒适感,以应对打扰宁静愉悦生活的环境,艺术家往往决定为自己或其亲近的朋友和家人制作一把或多把扇子。最近,画家李新建的一件创作提供了一个机会,让我们简要谈谈扇子在中国帝国时期或当代社会中的重要性。


Li Xinjian, Nuages (2025), lavis sur papier chinois, 27 brins, hauteur, 32 cm, daté et signé, Paris – 2025


EVENTAIL ET HISTOIRE

Connu en Chine dès la dynastie des Shang (1600-1046 av. J. C.),l’éventail le plus ancien n’est pas encore tenu à la main maisutilisé de manière très différente : appelé Shanhan, il est alors utilisé par paire et attachéà une voiture tirée par des chevaux ; il protège ainsi les passagers du soleil, de la pluie et du sable. Sa forme évolue vers celle d’un éventail à long manche appelé Zhangshan, fabriqué à partir de plumes ou de tissus de soie fins. Son usage est restreint car considéré comme un élément de l’uniforme de la garde d’honneur de l’empereur.

Il faut attendre la dynastie Han (206 avant JC – 220 après J.-C.), en particulier lorsque des éventails plus abordables ont été inventés, pour que des gens du peuple en possèdent et en utilisent.

Lin Xueyan, L’étrillage du cheval (1881), forme d’éventail contre-collée sur papier, 17,5 x 49 cm, coll. privée
Ding Yanyong, Evocations sous-marines, forme d’éventail, lavis sur papier, 20 x 58 cm
Feng Zikai. Le plaisir des toasts entre amis (1947), forme d’éventail, lavis sur papier
Signé du prénom Zikai

La popularité de ces éventails s’est poursuivie durant les dynasties suivantes, sous la dynastie Song (960 – 1279) un nouveau type d’éventail en soie a été introduit : très apprécié par les jeunes femmes du palais impérial, cet éventail en soie était rond, ressemblant à la pleine lune, astre utilisé pour le calendrier lunaire. Ces éventails ronds sont autant utilisés par les hommes que par les femmes. Leur typologie est adaptée au rituel de la vie sociale changeant selon la classe et la position sociale : la noblesse, les lettrés, les dames de Cour, …

En raison de leur statut privilégié, les lettrés – souvent des artistes, calligraphes aussi – en poste à la Cour, s’attachent à la création de pièces originales où peinture et calligraphie sont complémentaires sur l’une ou les deux faces de ces pièces, collectionnées et appréciées. Les artistes peintres d’éventails ont développé au maximum leurs capacités créatives, conjuguant poésie, peinture et calligraphie sur ces œuvres d’art complètes.

L’inventivité des créateurs et artisans est extrême, s’exerce sur trois formes principales d’éventails :

L’éventail pliable : popularisé durant la dynastie Ming, il est apprécié pour sa portabilité et ses mécanismes ingénieux permettant de le replier facilement. Quant à l’éventail rigide, il est souvent utilisé lors des représentations artistiques, conservant une forme fixe et sert parfois d’accessoire décoratif. Enfin, l’éventail rond, symbole de douceur et d’harmonie, est fréquemment associé aux cérémonies et aux rites traditionnels.

SPECIFICITES TECHNIQUES ET CREATION DURANT LA PERIODE IMPERIALE

A titre d’exemple, nous avons choisi un éventail de la dynastie Qing. La pièce, provenant d’une ancienne collection chinoise a été réalisée par un petit maître de la fin de la dynastie des Qing, actif sous le règne de l’empereur Guangxu (1875-1909), Lin Xueyan. Il est présent dans les biographies rétrospectives et cité pour ses peintures de personnages et d’animaux. Il traduit avec simplicité des aspects traditionnels de la vie quotidienne. La constitution d’un éventail supposait d’abord une réflexion dans le choix de la structure tout comme du matériau d’apparat sur lequel serait représenté le sujet. La pièce a été conservée et remontée sur un fond, un support, à l’égal d’une peinture. Cet exemple permet d’introduire davantage de données sur les spécificités de l’éventail.

Ainsi, les lamelles vont avoir des proportions définies, leur nombre varie de 9 à 36, certains éventails en ont 11, 13, 16, 24, ce sont là les armatures les plus fréquemment rencontrées. Il existe, bien sûr, la variante écran, le corps de la pièce est alors tenu par un manche, ce qui suppose une structure différente. Les matériaux les plus utilisés, le bambou, travaillé, poncé, « au naturel », laqué, le bois, ainsi que des matériaux comme l’écaille de tortue, l’os, l’ivoire, seront les agréments ornementaux sculptés dans la partie inférieure de la pièce, celle qui bien souvent n’est pas recouverte d’une œuvre originale réalisée sur papier (le choix est grand) dont le coloris du blanc pur  auquel sont données différentes colorations, nuances d’un jaune pâle, ou incrustations de fibres végétales, ou encore poudres de métaux et minéraux précieux afin de mettre davantage en valeur le sujet traité.

La soie est également un matériau de choix, plus résistant et souvent plus précieux que le papier qui, après un certain temps d’utilisation, se déchire et suppose que l’on conserve sans plus jamais le déplier, ou bien qu’il soit démonté, et tel a été le cas de cette pièce due à Lin Xueyan, restaurée, les manques ont été comblés à l’aide d’un matériau très fin, et contrecollés sur un support plus épais, puis entourés d’une marge en soie qui redonnera à l’ensemble de la composition un format rectangulaire.

Des recueils entiers présentent ces collections patiemment constituées depuis plus de cinq siècles. Les peintres des dynasties passées ont créé des œuvres raffinées dans ce format particulier qui nécessite la maîtrise d’une forme précise pour camper tous sujets : paysages, fleurs et fruits, personnages, animaux, calligraphies…

Avec Wen Boren (1502-1575), Qiu Ying (ca 1494-ca 1551) et les grands peintres Ming, ou les excentriques de Yangzhou, tout comme sous les Qing, les éventails de commande ou d’échanges entre lettrés sont fréquents.

Pour les modernes Ding Yanyong (1904-1979), Qi Baishi (1864-1957), Zhang Daqian (1899-1983) … tous se sont essayés à ce type de création unique, qui n’est pas, comme en Occident, jugé parfois, à tort, purement décoratif et sans aucune valeur esthétique : un tel jugement n’est plus possible quand l’on songe que les maximes philosophiques, taoïstes, confucianistes sont calligraphiées sur une ou sur les deux faces, ou lorsqu’une calligraphie répond à une peinture. Les exemples ne manquent pas, ni ici ni là. Les collections constituées par les musées ou par des collectionneurs avisés en sont l’illustration tangible. Devenus des témoignages de l’histoire du goût et d’une esthétique du raffinement, ces lieux sont continuellement étoffés des pièces réalisées par des artistes contemporains, Li Xinjian, comme Walasse Ting (1929-2010) ou Feng Zikai (1898-1975) est l’un de ces artistes lettrés qui donnent toute sa vitalité à cet art original.

Li Xinjian, Des croix nommées svatsikas (2013), textes autographes de Christophe Ripa, carnet-accordéon, livre d’artiste déplié, encre et crayons de couleur, 32 x 22 cm. 5 ex. manuscrits

LI XINJIAN, L’ECLECTISME OUVERT D’UN CREATEUR CONTEMPORAIN.

A la recherche des pérégrinations sur les toits du monde

Li Xinjian [李新建] (1954, Chongqing) fait des études dans sa province natale du Sichuan où il obtient son diplôme à l’institut des Beaux-arts en 1982. Il effectue ensuite différents voyages. Il va sur les hauteurs du Tibet puis à Paris où il termine un cursus aux Beaux-arts en 1992. Il approfondit sa formation de peintre à l’huile et suit les cours de différents ateliers dont celui de sculpture. Il partage le plus clair de son temps entre son atelier de Pékin et des lieux internationaux où il participe à des expositions personnelles ou de groupes.

Curieux de tout, le séjour au Tibet va être source de réflexion, de remises en cause intellectuelles, avec notamment une reconsidération des notions de plein et de vide. Il creuse encore plus en profondeur les lectures et échanges entrepris sur l’apparition, l’évolution et la permanence du svastika [万寿符号], symbole si controversé en raison des tristes amalgames faits lorsque Hitler reprend ce signe pour le lier à son idéologie. Il n’empêche qu’en Extrême-Orient, le symbole, en particulier pour le bouddhisme Mahayana, ou du Grand Véhicule, pratiqué notamment en Chine, figure les dix mille mérites, le Nirvâna ; on le retrouve sur la poitrine de Bouddha et de Guanyin.

Près de dix ans de recherches aboutissent pour Li Xinjian à une universalité du symbole selon les continents et selon aussi les époques prises en considération. L’expression graphique ou textuelle de ce fort symbole inclut des variantes très différentes : sociales, sexuelles, … que Li Xinjian prend la peine de comprendre, d’analyser, de gérer et de présenter à son lectorat. Sa recherche ainsi menée sur une symbolique au fil des continents et à différentes époques en est l’illustration la plus révélatrice et emblématique. Son approche est un peu sauvage. Pourquoi la qualifier ainsi ? On sent les copeaux de l’imaginaire d’un artiste influencé par les variantes de cette forme pregnante de mystères intrinsèques : selon les temps pris en considération, le sens sera soit léger et intellectuel, soit très lourd et sexué, c’est, du moins, ce qui ressort de la lecture de ce Traité des ombres encore inédit, les ombres des envies humaines !

Le tout, rassemblé dans un manuscrit riche et touffu, permet bien des lectures possibles : ainsi nul besoin de commencer par le chapitre initial, on peut très justement commencer par la fin, ou bien ne vouloir lire que les figures… L’intelligence du livre se développe sur deux parties, la première impose une nécessaire approche historique, débridée et libre. La deuxième partie fait pénétrer dans l’application pratique de la théorie de son auteur. Après avoir vu, réfléchi, théorisé ce motif, Li Xinjian l’extrait de sa gangue historique pour qu’il se transmue en une sorte de matrice virtuelle multipliable à l’infini ! Il est ainsi dans la continuité des grandes quêtes que l’on retrouve par exemple avec ces matrices gravées de bouddhas et des bodhisatvas appliqués sur les murs des grottes de Mogao, à proximité de Dunhuang ou calligraphiés, tracés, dessinés, sur les feuilles de papier découvertes dans ces mêmes grottes. Le motif architectural a, insensiblement, changé de contexte, s’est ouvert à un autre environnement, à d’autres microcosmes, au monde intérieur de l’artiste, celui dans lequel le créateur se réfugie, s’isole, fait ses expérimentations, celui, extérieur, dans lequel l’artiste vit, son atelier, en fait.

La toute récente création d’une pièce unique renvoie à l’importance de l’art comme dynamique d’échange entre individus, lien social et vecteur d’interprétations autres des éléments naturels qui contribuent à donner à l’individu sa place entre différentes échelles, celle de l’univers, macrocosmique et celle de l’homme, microcosme complet. Après ses parcours thématiques entre mers et montagnes, Li Xinjian prolonge ses odyssées au pays du rêve, des espaces en infinis multiples, avec les techniques de l’huile, du lavis, de l’encre, assimilées avec brio et enthousiasme par ce chasseur d’images, de conquêtes dont la puissance stylistique lui a permis de se livrer à toutes sortes de créations célébrées par les instances artistiques des lieux culturels de Chine et de France. Il confirme sa présence dans les innovations contemporaines entre Est et Ouest.

Eléments bibliographiques

  • Anna Checcoli, Ventagli cinesi giapponesi ed orientali (Éventails chinois, japonais et orientaux). Florence : Ed. Tassinari, 2009.
  • Christophe Comentale, La Chine à travers les peintres. Lausanne Conti / Edita, 1991.143 p. : ill. en coul. Bibliog. Index
  • Payen-Appenzeller, Éventails. Paris : Parangon, 2001. Georgina Letourmy-Bordier et Sylvain Le Guen (dir.), L’Éventail, matières d’excellence, La nature sublimée par les mains de l’artisan. Méru : éd. Musée de la Nacre, 2015.
  • L’éventail chinois 中国扇子_百度百科 Une excellente introduction à l’imposante place de l’éventail dans la société chinoise, de l’Antiquité à nos jours, avec un effort quant à la présence de l’éventail dans la société occidentale. Des références bibliographiques et renvois thématiques. Texte en chinois (version en ligne).
  • Rimes antiques, sons contemporains (古韵今声). [Catalogue de formes d’éventails]. Hangzhou : Xiling yinshi, 2017. 120 p. : ill. Chaque pièce au catalogue est décrite r°-v° sur deux pages.
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