Pavan, Une humanité dévoilée

Lors d’une visite au Salon Art Montpellier, foire méditerranéenne des arts contemporains, qui s’est tenu du 8 au 11 novembre 2019, nous avons eu l’occasion de voir le travail d’un fresquiste et peintre, Patrick Pavan. Alyzée Duvic, historienne de l’art et agent de l’artiste, a eu l’amabilité de fournir la présentation ci-après sur ce parcours d’un fresquiste hors normes ! [ChC].

(Fig.1) Patrick Pavan sculptant une silhouette humaine dans un mur de béton chez un particulier.

Pavan, Une humanité dévoilée

par Alyzée Duvic

Patrick Pavan, né en 1967, est un artiste autodidacte de l’Aude pratiquant la sculpture et la peinture depuis 1999. Fils et petit-fils de maçon, c’est dans une volonté de filiation qu’il s’éloigne des outils de création dits classiques (peinture à l’huile, toile…) pour se rapprocher davantage du caractère brut de l’art. Plaque de BA13, polystyrène, plâtre, ciment, porte isoplane, tôle rouillée… quelques-uns des matériaux « pauvres » et de récupération que l’artiste affectionne. Des outils de création simples pour accéder à la révélation de l’homme.

C’est donc loin du chevalet et des pinceaux, marteau et burin en main, que Patrick Pavan s’est fait connaître dans l’Aude au début des années 2000. Attaquant et ajoutant de la matière, parfois à-même le mur (fig.1), il maçonne pour créer des silhouettes aux présences déroutantes.

(Fig.2) Porte n° 2, série Les portes (2007), 82 x 213 cm.

Excellent dans l’art du paradoxe, on retrouve dès le début de sa production cet aspect à la fois sauvage et maîtrisé. Voilà un artiste qui a su allier l’harmonie dans la composition à la puissance des matériaux bruts, comme en témoigne ci-dessous cette œuvre Porte n°2 (fig.2) de sa série Les portes (2007). L’effet « matiériste » qui en résulte, allié aux tons ocres, donne à l’ensemble de cette composition une certaine dimension « primitiviste ». Comme si l’artiste partait à la recherche de nos origines perdues et enfouies dans la matière…

Dans le sillage de l’art brut et surtout du Matiérisme

Pavan est avant tout un artiste autodidacte dans le sillage de l’art brut[1] et surtout du Matiérisme, un courant pictural qui apparaît et se répand en Europe dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Cette tendance est fondée sur l’accumulation et le travail d’une matière épaisse, constituée de peintures, pâtes, sables, tissus enduits,… On considère que le mouvement prend naissance, en France, avec l’œuvre de Jean Fautrier et avec l’art brut de Jean Dubuffet. On retrouve également cette approche chez d’autres artistes liés aux mouvements CoBra et Gutaï

Et en effet, empâtements, reliefs, croûtes… L’omniprésence de la matière dans ses œuvres place indéniablement Pavan sur les traces de Fautrier, Dubuffet ou encore Tapiès. C’est avec cette sincérité, propre à l’utilisation simple et brute de la matière, que l’artiste nous déroute et nous fait entrer de manière frontale dans le vif du sujet. Au cœur même de sa dualité, simple et complexe à la fois, ses silhouettes sont une invitation à partir à la rencontre de l’essence même de l’homme.

Avec l’utilisation d’une palette chromatique réduite, composée uniquement de tons ocres, il réussit à nous livrer une humanité dénuée de tout artifice, laissant transparaître ses travers, ses faiblesses mais aussi ses forces.

(Fig.3) Tête de la série Ecce homo (2019), monotype sur papier, matériaux mixtes, 55,7 x 49,8 cm.

Artiste de l’entre-deux mondes, on ne sait si ses figures, animales et humaines, apparaissent ou disparaissent devant nos yeux. Elles sont comme inachevées. Nous renvoyant ainsi à nos propres failles intérieures. A-t-on le droit à leurs derniers instants de vie ou à leurs (re)naissances ?

Ses œuvres nous braquent avec pour seule ârme la simplicité de ces ombres vibrantes. (fig.3)

Pour obtenir ces rendus, l’artiste a deux manières de procéder : soit il attaque la matière au burin, soit il l’ajoute à un support donné. Parfois il procède aux deux en même temps : enlever pour adjoindre. Comme ci-dessous avec ces trois œuvres Silhouette (1, 2 et 3) de la série Ecce homo (fig.4).

(Fig.4) Silhouette (1, 2 et 3) de la série Ecce homo (2019), portes isoplanes, œufs, pigments naturels, cendres, pailles et crépis.

Autopsie de l’homme

Tel un chirurgien, il dissèque l’humanité et nous la transpose via diverses techniques artistiques : dessin, monotype, peinture, photographie, sculpture, et sur divers supports : béton, papier usagé, plaque d’acier, tôles usées, porte isoplane, bois, etc.

Il est toutefois important de mettre en avant une certaine évolution dans les techniques utilisées par l’artiste. Si, à ses débuts, l’extraction de matière prédominait dans son art, il affectionne depuis quelques années davantage l’ajout de pigments naturels sur un support donné. Notamment au travers d’une technique revisitée, le monotype, une technique d’impression née du reliquat d’encre à la surface de la plaque de cuivre que le tireur d’épreuve a utilisée. D’autres artistes utilisent aussi le verre ou des supports ductiles autres pour obtenir ainsi une épreuve unique.

Ici, l’artiste s’inspire de cette technique pour la transposer à son univers artistique. Pour ce faire, en premier lieu, il sculpte ses matrices dans de la pierre, du polystyrène ou encore du bois. Puis, en second lieu, il y dépose de la matière (gouache, pigments naturels, glycéro…), pour finir par procéder à l’impression sur un support réceptif tel que le bois, la pierre, le papier, la toile ou encore l’acier. Ainsi, chaque dépôt de matière étant aléatoire, tous ses tirages sont uniques. À titre d’exemple voyons cette œuvre Silhouette de la série Ecce homo. Une impression à la peinture glycéro sur plaque d’acier rouillée. (fig.5).

(Fig.5) Silhouette (2019), monotype sur plaque d’aci er, peinture glycéro – 40 x 60 cm

Artiste pluriel, Patrick Pavan utilise aussi des techniques telles que la gouache, le dessin au crayon ou encore le fusain. Sans toutefois s’éloigner de ce qui caractérise son art: un effet matiériste, spontané et des couleurs «terre-mère». En témoignent ci-contre cette gouache Tête (fig.6) de la série Ecce Homo (2019), ou encore cette œuvre: Lutteur (fig.7) de sa dernière série Les lutteurs (fin 2019).


Ci-dessus, de gauche à droite (fig.6) Tête, série Ecce homo (2019), monotype sur filtre a vin, gouache, 14 x 18 cm ; (fig.7) Lutteur, série Les lutteurs (2019), monotype sur bois, fusain, café et pigments naturels, 59 x 38 cm.


Pour finir, attardons-nous un peu sur les sujets traités par l’artiste. On remarque que ses personnages sont presque toujours dévêtus. Qu’importe la série : Les lutteurs, Les 365 nus, l’homme de l’Aude ou encore Ecce homo, ils ont tous comme point commun d’être dans le plus simple appareil, tel un retour à leur condition animale.

(Fig.8) L’accouplement, série Bonobos (2017), monotype sur toile, pigments naturels, dimensions non communiquées.

En réalité, dans l’art de Pavan, l’homme n’est jamais très éloigné de sa part animale, et l’animal a toujours quelque chose de très humain. Comme ici, dans L’accouplement, issue de la série Bonobos (fig.8). Dans cette œuvre, le penchant sexuel animal de l’homme est mis en avant au travers de nos cousins primates. De même pour ce monotype sur plaque d’acier Lévrier 2 issue de la série Chiens errants (fig.9) de 2018. Ce monotype à la peinture glycéro sur plaque d’acier rouillée met en avant un triste représentant de la cruauté humaine… Utilisé, usé et abandonné par ces derniers.

Fig.9. Lévrier, série Les chiens errants (2018), monotype sur plaque d’acier rouillée, peinture glycérophtalique.

Voici donc quelques-unes des questions que nous pose l’artiste au travers de ses œuvres : L’homme ne serait-il pas, avant tout chose, une espèce animale ? Sommes-nous si différents ? Qui sommes-nous vraiment ? Sommes-nous foncièrement mauvais ? Que valons-nous ? Pouvons-nous survivre aux épreuves de la vie ? En fin de compte, comment faisons-nous pour tenir malgré tout encore debout ? Et lui, comment fait-il ? A cette dernière question, Patrick Pavan nous répond : « Comment je tiens encore debout? Comment je fais pour continuer? On tient debout. On continue. Des tentatives de reconstruction de l’être humain. »[2].

[1] Si l’on s’en tient à la définition de Jean Dubuffet, concepteur du mouvement: « Nous entendons par là [Art Brut] des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode ». In  L’Art Brut préféré aux arts culturels, Paris, Galerie René Drouin, 1949.

[2]Pavan Patrick, in : PAVAN ; Artistes d’Occitanie [en ligne]. https://www.artistes-occitanie.fr/2019/03/13/patrick-pavan/

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