A quoi rêvent les forêts ?

Expositions des œuvres d’Anouck Durand-Gasselin

Musée Denys Puech (Rodez), du 5 octobre 2019 au 12 janvier 2020

Galerie Réplique (Rodez), du 5 au 26 octobre, les vendredis, samedis et dimanches.

Une centaine d’œuvres d’Anouck Durand-Gasselin réalisées sur alu, plexiglas ou verre, en plâtre aussi, vont tirer parti de deux des trois niveaux du musée Denys Puech, vaste hôtel particulier construit — comme l’Institut de Paléontologie Humaine — en 1911. Un lieu qui sied tout à fait aux recherches de cette plasticienne et photographe dont le parcours est à mi-chemin entre science et enchantement. Une rigueur qui, heureusement n‘enlève rien aux délires de la Nature, source de vie, de plaisir et de remises en cause. Portrait d’une néonaturaliste de l’image.

par Christophe Comentale

 

De la biographie

(Ill. 1) Anouck Durand-Gosselin dans son atelier parisien

Anouck Durand-Gasselin (1975) (ill. 1) vit et travaille à Paris. Après l’obtention en 1999 d’un Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique à l’Ecole des Beaux-Arts de Toulouse, cette photographe, enseignante aussi, axe ses recherches sur la densité de la forêt, la cueillette et la marche. Tapis, champignon, bois de cerf, paillette de mica font l’objet d’une attention soutenue et de manipulations expérimentales devenues des créations méthodiques dont l’aspect rappelle ces cabinets scientifiques du XIXe siècle, si chers à toute l’école abstraite des installationnistes actuels : moulage en plâtre, sporulation, mise en scène lors des installations scénographiques conçues pour la présentation des oeuvres. L’enjeu oscille entre image et imaginaire : traces, manques, défauts et imperfections constituent le champ d‘une expérience structurée par la rigueur des dispositifs mis en place, animé par la recherche de l’invisible et la volonté d’un certain ré-enchantement.

Depuis 2007 une interrogation pour puiser aux sources de l’image rencontre un phénomène naturel : la sporulation du champignon. En mettant en place ce phénomène de manière quasi scientifique et rigoureuse, le résultat est inconnu et ne correspond à aucun critère esthétique a priori. Ainsi, si au geste photographique se substitue une nouvelle activité c’est pour en élargir la réflexion, les limites jusqu’à l’effacement.

Parmi ses nombreuses expositions en France et à l’étranger, Fondation pour l’Art Contemporain – Caisse d’Epargne de Toulouse (2004), Centre d’art Contemporain de Colomiers (2006), Centre d’art contemporain La Chapelle St Jacques à St Gaudens (2010), Galerie ALB, Paris (depuis 2010), dont l’exposition personnelle Tamogitake [北风菌] (2016), Maison des Arts de Malakoff (2018), Académie des Sciences de Dunhuang, Chine (2018),…

Que la science le cède à l’imaginaire

Lorsqu’elle développe pour la première fois ses recherches sur les sporées « sous un tapis de feuille ou dans un pré vert et plutôt le matin », Anouck Durand Gasselin ressent la nécessité de collaborer avec la société mycologique de France à Paris, où elle rencontre René Chalange, elle fréquente la bibliothèque spécialisée de ce lieu et participe aux séances d’identification des champignons.

En parallèle de ses recherches sur les sporées, Anouck Durand Gasselin collabore avec Josette Debroux, sociologue, chercheur au CNRS pour la réalisation de Légendes, un observatoire photographique des paysages abouti en 2012. Ce reportage a été commandé par Le Parc naturel des Monts d’Ardèche et l’association Sur Le Sentier des Lauzes (Ardèche).

Les œuvres exposées au Musée Denys Puech

Coutumière des lieux qu’elle doit s’approprier et redimensionner selon ses envies, et en mettant ainsi en valeur ses orientations conceptuelles et esthétiques, ADG a été accueillie voilà peu en résidence à l’Espace photographique Arthur Batut en la ville de Labruguière pour faire dialoguer son œuvre, produite en partie à Labruguière, avec des gravures d’Eugène Viala (1859-1913) sélectionnées dans la collection du musée Denys Puech à Rodez, et des photographies d’Arthur Batut (1846-1918).

(Ill. 2) Le cors blanc #1 (2014), plâtre, 30 x 10 x 5 cm

Elle va, dès octobre prochain, avoir la possibilité de scénariser les espaces dédiés aux expositions temporaires du musée, ce qui va permettre à l’événement d’être une rétrospective de travaux différents mais complémentaires.

Dans la salle du sous-sol, une trentaine de photogrammes dont les formats varient de 30 sur 40 cm à d’autres, plus importants de 70 sur 100 cm et des plâtres des pièces (ill. 2)

(Ill. 3) Sporothèque (2017), 5 boites en bois, sporées sur verre, 150 x 35 x 35 cm

Quant aux sporées, elles feront l’objet du cœur de l’exposition avec l’installation Sporothèque et projections. Cette présentation renvoie à un travail, une recherche entrepris depuis plusieurs années : à savoir, le développement d’une méthode de production d’images en symbiose avec la nature. En effet, les formes mystérieuses présentées sur des supports aussi variés que du papier photographique, des plaques en métal ou en verre ne sont pas des photographies mais des sporées de champignon. Les mycologues connaissent bien ce phénomène de sporulation qui veut que le champignon, pour se reproduire, projette abondamment de minuscules graines, les spores. Rigoureuse – qualificatif à tort associé au seul travail des scientifiques, ceux qui aiment se colleter à la matière – Anouck Durand Gasselin l’est aussi, comme beaucoup de créateurs qui doivent contrôler dans la continuité leur processus de création, ses développements et prolongements parfois inattendus. Ainsi a été créée une sporothèque (ill. 3) qui contient des tirages des œuvres réalisées, l’ensemble renvoie vers ces cabinets scientifiques tout à fait quotidiens dans les laboratoires de recherches.

On constate la présence de trois types de sporées : les sporées arbuscules (ill. 4),

(Ill. 4) Sporée-arbuscule (2019), Sporée sur verre, rétroprojecteur

les sporées lune ou cosmos (ill. 5), les sporées corps (ill. 6). Pour ces dernières, leur forme rappelle d’autres parties d’organes humains.

(Ill. 6) Sporée-corps (2019), Sporée sur verre, rétroprojecteur

(Ill. 6) Sporée-lune (2019), Sporée sur verre, rétroprojecteur

En parallèle à cette exposition, un florilège des œuvres d’ Anouck Durand Gasselin sera visible dans la galerie Réplique avec notamment les sporées tamoshitake [北风菌]. Quelques champignons séchés deviendront des spécimens extraordinaires bouclant la boucle qui mène de la frénésie de la reproduction au stade fossile qui se prépare à défier le temps.

Comme bon nombre de ses collègues, ADG est obnubilée par cet aspect de la vie, de la transmission de la vie avec un tel thème. On retrouve cette approche vie / mort / immortalité chez des artistes comme Carsten Höller, un artiste également agronome qui applique lui aussi des expérimentations scientifiques à ses réalisations artistiques. « Ce qui m’intéresse, dit-il, c’est qu’il soit possible, ou envisageable d’accéder au côté étrange des choses. […] J’aspire à une culture de l’incertitude, un développement social à l’échelle d’une communauté qui autoriserait une multitude d’approches pour le regard. […] Je cherche un moyen d’aider le sentiment d’être complètement perdu ». Même approche avec les spécimens de Wolfgang Laib, collectionneur de pollen ou chez Hubert Duprat, pourvoyeur de paillettes d’or que les insectes s’approprient ; pour l’Asie, le travail de Hong Hao qui, depuis deux décennies montre des rapports contrastés avec la Nature ou avec Koishi Kurita, collectionneur d’échantillons de terres depuis plus de trente ans : « c’est de lui dont je suis la plus proche » ajoute Anouck Durand Gasselin.

(Ill. 7) Paillette de mica soclée – détail (2019)

Au cœur de l’exposition encore, une superbe fresque ou composition murale, en fait une multitude de paillettes de mica, chacune montée sur socle et agencées sur le mur selon le plan hydraulique d’une rivière (ill. 7) vont permettre de voir les jeux de lumière et de réverbération de ces éléments devenus autres.

Le parcours de cette créatrice, photographe et naturaliste, installationniste et plasticienne, multiple mais dans une continuité intellectuelle et esthétique aussi permet de voir combien l’art contemporain et la science peuvent aller de pair quand ces deux orientations savent se trouver à l’unisson, permettant aux scientifiques et à un public large, curieux, de trouver chacun une parcelle de la connaissance ludique ou pédagogique. L’artiste se veut alors un démiurge qui capte les apparences et les potentialités infinies de la nature.

Remerciements

Alain Cardenas-Castro, Thierry Alcouffe, Colette et Hadrien Alvarez, Carole Bouzid, Dominique Blanc, galerie Réplique, Laurent Redoulès.

Bibliographie succincte

  • Biennale de l’Image Tangible. Catalogue de l’exposition collective, 2018
  • Trans Formation, texte de Sally Bonn. Catalogue de l’exposition, 2016
  • Philippe Piguet, Curios et Mirabilia, 
Collections, Galerie ALB, oct. 2012
  • Catalogue de l’exposition ”sous un tapis de Feuilles ou sur un pré Vert et plutôt le matin”. Centre d’art contemporain Chapelle Saint-Jacques, Ed. Analogues 2010.
  • Catalogue de l’exposition Paeredeieza 
Centre d’Art Contemporain de Colomiers, 2006-2007

 

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