Le bestiaire des eaux et des airs ou Les animaux de compagnie d’Anne Van der Linden

Zoo, peintures et dessins, 2017 – 2018. du 30 mars au 28 avril 2018

Galerie Corinne Bonnet, Cité artisanale, 63, rue Daguerre, Paris 14e.

par Christophe Comentale et Alain Cardenas-Castro

Perchoir (2018), acrylique sur toile, 55 x 46 cm

 

 

 

 

 

 

 

Peintre, dessinatrice et graveuse dyonisienne, Anne Van der Linden, naît à Bromley en Grande-Bretagne, entre à l’Ecole des Beaux-arts de Paris, est également titulaire d’un diplôme en arts plastiques… Ses publications, des livres d’artiste, des œuvres alternatives, sont un des aspects de son activisme intellectuel et pluridisciplinaire.

Elle est signalée d’aucuns comme étant dans la lignée de contemporains tels Topor, Molinier, Clovis Trouille, Ensor, hommage justifié et reconnu à son talent. Ce qui s’avère plus intéressant, c’est de voir, de comprendre, de deviner, de déduire d’où lui viennent ses dons de conteuse.

Les beaux fruits (2017), acrylique sur toile, 61 x 50 cm

Dans un précédent portrait, j’avais jugé opportun, voire important, de lister différents aspects de l’œuvre de cette créatrice (Art & Métiers du Livre, 283, mars-avril 2011, 64-73 : ill). Au fil des années, et après une visite faste – vendredi 13 oblige ! – à la galerie Corinne Bonnet qui l’a accueillie pour exposer un florilège d’acryliques sur toile et des dessins à l’encre de Chine, j’ai préféré une approche autre à ces images. Certaines oeuvres sont sublimées d’une violence apparente ou pénétrées d’un calme patient dans l’accomplissement quasi rituel d’une scène qui se déroule, nécessaire et inéluctable sous notre regard, un regard passif, obéissant, excité, sollicité,… Ces images produisent des réactions diverses, évidentes, à fleur de peau, allant du dégoût à l’envie la plus intime : l’éventail est large chez cette décrypteuse des passions.

Totem (2017), acrylique sur toile, 33 x 24 cm

La lamproie (2017), acrylique sur toile, 33 x 24 cm

      

Du bon usage des mythes d’Ouest…

Les œuvres sur toile, peintes à l’acrylique, font la part belle aux hommes et aux animaux, le règne végétal, apparent inanimé, étant un complément d’une Nature autre. Mais ces gens et ces bêtes qui habitent des scènes de vie, semblent nés des influences et états d’âme les plus divers. Des bribes de civilisations autres, celles qui rappellent les tortures infligées aux Amériques – et ailleurs – par des colons envahissants, des cycles et hauts faits empruntés à des arts dits premiers et émanant de tous lieux géographiques, mêmes ceux des zones les plus reculées ou réservées de l’imaginaire. Ce dernier, alors dopé des envies et humeurs des lymphes et du monde à l’envers, laisse entrevoir ou affiche les éléments les plus impossibles du livre de la vie…

Les personnages mis en présence de leurs semblables, eux-mêmes venus de mondes aux échelles différentes, multisexués parfois ou dangereusement membrés comme encore attentistes, résignés, qu’ils soient seuls ou accompagnés, savent toujours s’occuper l’esprit et le corps. Ils aiment la proximité, l’ingérence pleine, récurrente, d’animaux, de compagnie, en l’occurrence ceux qui constituent cet étonnant bestiaire. Cette familiarité produit des enchaînements, des encastrements dépassant largement l’ébahissement du premier degré face à l’oeuvre, ou, à tout le moins, renvoient à des sources que, consciente ou non, Anne Van der Linden a dû avoir en tête à un moment donné. Hésiode est parmi ceux-là, lui qui devise avec les muses du mont Hélicon : « ce sont elles qui un jour lui apprirent un beau chant, alors qu’il paissait ses agneaux au pied de l’Hélicon divin. Et voici les premiers mots qu’elles m’adressèrent, les déesses, Muses de l’Olympe, filles de Zeus qui tient l’égide : « Pâtres, gîtés aux champs, tristes opprobres de la terre, qui n’êtes rien que ventres ! Nous savons conter des mensonges tout pareils aux réalités ; mais nous savons aussi lorsque nous le voulons, proclamer des vérités. » Par cette polychromie extrême et subtile qui sert autant à masquer l’idée directrice, le sujet, qu’à l’imposer, on note ainsi combien l’atmosphère apparemment paisible du tableau a évolué vers une intimité dont nous sommes exclus sauf si nous consentons à n’être qu’un voyeur ou qu’une voyeuse, comme pour Pêcho (2018). Semblables réminiscences sont à trouver dans cet autre passage de la Théogonie : « À elle [une des femmes précédemment citées], dit-on, s’unit d’amour Typhon — le terrible, l’insolent bandit, à la vierge aux yeux qui pétillent — et de lui elle conçut et enfanta des enfants au coeur violent. Elle mit d’abord au monde Orthos, le chien de Géryon. — Après lui, elle enfantait encore un monstre irrésistible, qu’à peine on ose nommer, le cruel Cerbère, le chien d’Hadès, à la voix d’airain, aux cinquante têtes, implacable et puissant. — Et, après ces deux-là, elle mit encore au monde Hydre, qui ne sait qu’oeuvres atroces, le monstre de Lerne, qu’Héra la déesse aux bras blancs avait fait grandir pour satisfaire son effroyable haine contre Héraclès le Fort ». Cette atmosphère de prurit incontrôlable, on la retrouve dans la Lamproie (2017), où comme dans la Grèce d’Hésiode, les hommes et les animaux à l’égal de tous ces êtres à mi-chemin entre un état ou un autre sont dans une commune promiscuité.

Pêcho (2018), acrylique sur toile, 65 x 54 cm

… ou d’Est

Ces œuvres renvoient encore davantage ou autant au Classique des monts et des mers, non plus en Grèce, mais bien dans une Chine quasi contemporaine de celle d’Hésiode. Les créatures les plus fantaisistes, également entre hommes, végétaux et animaux ou diversicules autres, tous ont droit de vie et de moments intenses : « De la montagne Dunhong la rivière du même nom prend sa source. Elle s’écoule vers l’ouest et va se jeter dans le lac Dongting. Elle provient de l’angle nord-est des Monts Kunlun, où se trouve la source du fleuve Wei. Il y a de nombreux poissons appelés chigui ou sphéroïdes rouges. Ce poisson chigui semblable à un cochon de mer, est un poisson nocif pour l’homme. Le fait de manger le foie de ce poisson tue l’homme. Ce poisson a l’aspect d’un têtard, les spécimens adultes font plus d’un chi [ou toise] de long, le dessous de la panse est blanc, le dessus du dos, vert-noir, ponctué de taches jaunes et nocives. Bien que ce poisson soit de petite taille, ni les loutres de mer ni les poissons de grande taille n’osent l’attaquer ». Parmi certains des dessins, on remarque ces scènes a priori décrites au sein d’une nature relativement paisible, mais perturbée par la présence de semblables êtres décalés…

Chiens mouillés (2017), dessins à l’encre de Chine noire sur papier, 32 x 24 cm

Avec Chiens mouillés (2017) dont il existe une toile peinte à l’acrylique et un dessin, le plaisir d’aller d’un medium à l’autre renvoie à une tradition plus occidentale, toujours une narration bien définie, précise mais qui laisse sur un sentiment d’étrangeté, de malaise, d’angoisse, quand l’on voit ce rapport des personnages aux animaux, tous dans un équilibre précaire si l’on se prend à réfléchir aux évolutions possibles de la situation…

Chiens mouillés (2018), sérigraphie éditée par les ateliers Powerhouse à Copenhague, EA, 5 couleurs, 46 x 62 cm, tirée à 40 ex.

Cette narratrice des plaisirs, des contraintes sans fin, des situations extrêmes, extrêmes par leurs impossibilités d’être, par leur imbrications d’êtres irrationnels, ne cesse au fil des ans de séduire par son inventivité participative, sachant capter le besoin qui est en chacun de nous d’échapper à la rationalité flasque d’un quotidien vecteur de calme et aussi en animant les différents sièges des passions qui triomphent en nous et s’imposent au fil des œuvres de cette chasseresse également proie et prédatrice.

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