A propos de l’ « Inferno dei viventi  » [l’Enfer des vivants], livre en plis et séquences, d’Alice Amoroso

par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale

« L’enfer des vivants n’est pas quelque chose qui sera ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons en étant ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première s’avère facile à beaucoup : accepter l’enfer et en faire partie au point de ne plus le revoir. La seconde est risquée et exige une attention et un apprentissage continus : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas un enfer, et ainsi, le faire durer, et lui donner de l’espace. » [Trad. en français de cet extrait par ChC].

Cette citation des Città invisibili d’Italo Calvino (1923, Cuba – 1985, Sienne) vaut un livre d’Alice Amoroso (2001, Paris) tout en plis sur fond de personnages à la fois splendides et tragiques comme on les voit dans la chapelle Sixtine, des corps entre l’horrible et le merveilleux. «Chacun — dit cette graveuse — peut manipuler l’objet à son gré et trouver le chemin qu’il préfère pour passer d’une image à l’autre (…). Un spectateur distrait, passif ne verra que l’enfer des vivants ».

Cette habile technicienne fait ses classes à l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs ; la familiarité avec la matière, — les matériaux sollicités pour une création personnelle — semble acquise. Outre cette virtuosité nécessaire à faire oublier combien a perfection technique est fondamentale pour accéder à la spontanéité apparente d’une narration, d’une œuvre, donc, Alice Amoroso n’hésite pas à se colleter avec le réel, le vraisemblable, le tragique aussi, une plongée dans un axe culturel autre, ici, une plongée dans les œuvres postrenaissantes et maniéristes [traditionnellement un mouvement artistique qui s’étend entre 1520 (mort du peintre Raphaël) et les premières années du XVIIe siècle] qui ont fleuri dans l’Italie et la France. Plus proche de nous, la boulimie de scènes à narration soutenue et parfois glauques de Michel Houplain (1955, Neuilly-sur-Seine) convient tout à fait à cette exploratrice d’âmes… Ce livre d’artiste « tente – confie Alice Amoroso – d’illustrer l’extrait d’Italo Calvino par un jeu de pliages ». Les différents enchainements suivent deux logiques : certains perpétuent les tourments de l’homme, d’autres permettent de s’en extraire pour se concentrer sur les moments de vie. Ces derniers, précieux et fragiles, ne peuvent se discerner que par l’acuité du regard.

La couverture est réalisée en xylogravure sur papier velours ; quant à l’intérieur, il s’agit d’un technique mêlant aquatinte et eau-forte sur papier BFK Rives 250 g/m2. Format plié : 8,5 x 11,7 cm. Dépliée, la feuille donne un nombre variable de carrés qui livrent le joueur à un face à face avec des êtres nés de ces amoncellements humains surgis dans les œuvres pariétales et dont les ancêtres peuplent autant l’approche de Jan Van Eyck (vers 1390, Maaseik – 1441, Bruges), Jean Mignon (actif entre 1535 et 1555), Juste de Juste (1505-1559, Tours), sans oublier, peut-être les jeux des polyèdres de Dubuffet (1901, Le Havre – 1985,Paris) qui défient le réel …

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Italo Calvino, L’inferno dei viventi, xylogravures, aquatintes et eaux-fortes d’Alice Amoroso. Paris : chez l’artiste, 2021. 13 ex. Format plié : 8,5 x 11,7 cm,130 €.

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