D’une énigme en papier japonais

La position de l’art.

Depuis que j’ai commencé à créer des œuvres, le but était au fond identique : éveiller le spectateur. Faire en sorte de modifier sa perception pour ouvrir des espaces habituellement fermés par la chape de la vie quotidienne dans notre civilisation contemporaine. Permettre au spectateur de sentir qu’il y a une autre possible réalité. Faire, en somme, qu’il se pose des questions (I).

Jörg Gessner, Les feuilles du temps N° 3 (2018), papiers japonais, encre japonaise, bois, 88 X 116 cm, © Blaise Adilon.

Ça fait longtemps que l’art interroge, pointe des déséquilibres, souligne des injustices. Cette position est, à mon avis, maintenant en partie obsolète. Bien sûr, cette veille, cet éveil, ne doivent pas s’arrêter. Néanmoins, la vie s’est maintenant chargée de poser les questions elle-même. Bien plus directement et globalement. Les questions qu’elle posera par la suite sont déjà bien connues. Seulement, la chronologie et l’ampleur en sont encore incertaines (II).

Les questions étant posées, j’ai le sentiment urgent de devoir, étant artiste, maintenant proposer aussi des réponses. Plus nous serons à même de proposer des réponses, plus cela pourra, s’il les entend, stimuler l’Homme à s’en inspirer, à les adopter. La créativité a sa grande importance pour pouvoir imaginer un futur possible. « On ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de pensée que celui qui a généré le problème » Einstein.

Le tapis « climatiseur ».

Le tapis climatiseur que j’ai étudié au Japon s’appelle le Yuton. Il est constitué d’une petite vingtaine de couches de papier fait main qui sont agglomérées entre elles dans un procédé complexe (III).

Un Yuton ancien dans l’atelier du fabricant, © Jörg Gessner.

On établit d’abord une surface de papier noble et très fin de la taille du tapis qui correspond aux mesures de la pièce. Pour cela, on assemble des feuilles d’environ un mètre sur deux, puis, on colle leur pourtour sur le sol de l’atelier. Après, on contrecolle une couche de dix à trente feuilles toujours très fines sur la totalité de la surface et on les agglomère en tapant avec un pinceau large et dru. Cela se répète une quinzaine de fois avec des feuilles dont la qualité dépend de la position de chaque couche dans l’ouvrage, mais toujours appliquées de la même manière. Suit le décollage de l’ensemble du sol, la finition des bords, le traitement anti-insectes avec du jus de kaki amer sur le dos. Enfin suit le traitement de surface. Celui-ci est en trois temps : d’abord, il faut enduire la surface avec de l’huile brûlante, ensuite, la sécher au soleil de l’été, enfin, la frotter avec du tofu. L’ensemble du processus prend environ un mois.

Le tapis en question n’a pas de sens en Europe : nous ne vivons pas par terre. Nous n’avons pas l’habitude de soigner les objets comme les Japonais : il faut le lustrer tous les matins. Et surtout, nous n’avons pas le même climat. L’été japonais est très humide et chaud. Le cœur en papier du Yuton est riche d’humidité. La surface constituée de gras et de protéines, comme la peau, me semble créer une sorte de transpiration. C’est très probablement cela qui rafraichît la peau. Un détail très émouvant du Yuton est qu’il change de couleur sa vie durant, soit une centaine d’années. De couleur ivoire, il change en caramel, brun, brun foncé avant de se désintégrer. J’ai imaginé alors un jeune homme brun sur un tapis presque blanc, puis, ce même homme à la fin de sa vie avec des cheveux blancs sur le même tapis brun presque noir. Quel merveilleuse image de vieillir ensemble ainsi, l’un perdant ce que l’autre gagne. Puis, ils meurent ensemble.

Yuton très ancien, brun presque noir, © Jörg Gessner.

Le Yuton et l’art.

Quand j’ai découvert le Yuton dans la demeure traditionnelle de mon contact papetier au Japon, je fus médusé. Je ne comprenais pas les informations sensitives : une surface brun caramel, à la fois douce et lisse, mate et miroir : un lac immobile et une mer en tempête. Le jardin vert se reflète dans le miroir brun du tapis. J’ai alors demandé : « Qu’est-ce que c’est ? » La réponse fut : « Yuton. Tapis d’été. Rafraîchit peau. » Là, tout ce que j’ai réussi à dire était : « Je veux apprendre. »

Étude des couches d’un échantillon de Yuton ancien, © Jörg Gessner

Deux ans de lutte m’ont donc conduit deux ans plus tard chez l’artisan. Je commençais alors l’apprentissage. L’ensemble du processus qui a duré sept ans pourrait constituer un livre entier. Un livre d’aventures. Qui n’était pas de tout repos, je dois avouer. Mais, je me suis battu tout le long, et j’ai appris. Et j’ai compris. L’apprentissage est hautement philosophique : sur la perception de l’environnement, sur les qualités requises pour réussir l’entreprise, sur l’élégance avec laquelle le matériau vieillit. Il devient le miroir de la personne qui le possède. Le plus grand enseignement fut cependant celui du tout début : tous ces actes, toutes ces personnes et tout ce temps passés l’habitent et en rayonnent. C’était devenu ma Joconde à moi, énigmatique, présent, profond.

Article paru sur mon apprentissage du Yuton, © journal Fukui Shinbun.

J’ai alors commencé à créer des tableaux de papier. Je voulais rendre disponible aux occidentaux, aux contemporains cette sensation qui m’avait emporté littéralement. J’ai choisi ce moyen d’expression pour pouvoir écrire une histoire dans et avec les oeuvres. Une histoire qui pourrait emporter d’autres personnes, tel que je le fus moi-même. Les tableaux vivent de ce qui y est inclus : le caractère des plantes, le temps passé sur la terre, le ciel, la pluie, les saisons, la personnalité des artisans papetiers. Cela, je le vois comme si je contemplais leurs portraits. Ensuite, l’histoire qui s’y est ajoutée à travers ma main, à travers mon cœur, pour ne pas oublier le lieu où le travail est vu. Enfin, celui qui le regarde. Tout se mêle, passé et présent se confondent, la lumière fait son miracle, changeant le tableau à chaque seconde. Ce qui est intéressant dans le contexte ici, est le fait que je n’ai pas simplement appliqué la technique apprise : je l’ai étudiée, elle m’a transformé. J’ai, à partir de là, développé une technique contemporaine, mais avec un savoir et des matériaux ancestraux.

Jörg Gessner, Les feuilles du temps N° 6 (2019), papiers japonais, encre japonaise, bois, 58 X 88 cm, © Blaise Adilon.

Jörg Gessner, Les feuilles du temps N° 7 (2019), papiers japonais, encre japonaise, bois, 58 X 88 cm, © Blaise Adilon.

Jörg Gessner, Les feuilles du temps N° 8 (2019), papiers japonais, encre japonaise, bois, 58 X 88 cm, © Blaise Adilon.

Jörg Gessner, Les feuilles du temps N° 9 (2019), papiers japonais, encre japonaise, bois, 58 X 88 cm, © Blaise Adilon.

L’art du savoir.

En extrayant un mètre cube de sol planté de lin, on peut réaliser une peinture à l’huile. Tout y est : les fibres pour la toile, l’huile et des pigments pour la peinture. La beauté réside dans le fait de savoir transformer en une œuvre d’art des choses de la nature qui cohabitent si étroitement et se nourrissent mutuellement. L’un retourne incessamment à l’autre, s’il n’est pas extrait, figé par la main de l’homme.

Un mur en pisé, de la terre condensée en strates, ont le grand avantage d’avoir une très grande inertie thermique, l’avantage aussi de ne pas polluer, de ne pas devoir être transporté, si la terre sur place est appropriée. De ne rien coûter, non plus, du moment que l’on pourra utiliser la terre, ne pas défigurer le paysage. Et, le dernier avantage, et non des moindres, est que la terre puisse retourner à la terre.

Une cruche en terre qui rafraichît son contenu par l’évaporation créée sur son corps de matière poreuse. Arroser une plantation avec des jarres de terre qui laissent l’eau s’échapper en goutte à goutte. Ce dernier exemple est expérimenté et utilisé dans le cadre d’un projet mentionné sur le site de l’Unesco sous le titre : « Associer techniques ancestrales et biotechnologies modernes pour reverdir la Tunisie. » (IV)

Et enfin, le tapis climatiseur du Japon, le Yuton. Comment les anciens Japonais se sont-ils imaginé ce fonctionnement ? Comment l’ont-ils trouvé, ce savoir ? Mystère. Ce qui est certain, c’est qu’il a failli se perdre. Il n’y avait plus qu’un seul artisan qui en fabriquait au rythme d’un seul tapis par an. C’est auprès de lui que j’ai appris. La diversité de l’artisanat japonais est encore grande, mais commence aussi à disparaître. J’ai observé cette disparition depuis que j’utilise leurs papiers. Certaines de mes œuvres sont faites avec des papiers qui ne sont plus réalisés. Une fois le savoir perdu, il est très difficile de le reconstituer. Après l’accident de Fukushima, les commandes des Yuton ont explosé, d’une seule, elles sont passées à cinquante par an.

La génération suivante à la fabrication des Yuton, © Jörg Gessner.

J’ai acquis il y a quelques années une bibliothèque de deux mille échantillons de papiers japonais. La réalisation de l’ouvrage a pris huit ans. En huit ans, un tiers des papetiers répertoriés a disparu. Sans ce genre d’ouvrage, il serait de plus en plus difficile de sauvegarder le souvenir de la diversité. Au moins, on peut espérer de pouvoir les reproduire avec l’aide des échantillons et le regroupement des régions de fabricants ainsi assemblées. C’est un outil de recherche inestimable sur les lieux, les techniques, les matériaux, les conditions climatiques, etc. (V)

Savoir de SUR vie.

Ces réflexions m’ont conduit à cristalliser l’idée qui suit : pour la génération à venir, il serait important qu’elle ait à sa portée une compilation de techniques ancestrales, répertoriée avec les informations nécessaires pour les étudier, les appliquer, les comprendre et les transformer. Ainsi, une technique qui fonctionne bien dans un lieu aux conditions climatiques et géologiques données, peut être aisément adaptée à un lieu qui a des caractéristiques semblables et si les coutumes de vie le permettent. Mais, le moins prévisible, c’est, justement l’évolution des coutumes.

Selon Sir Tim Smit, co-fondateur de Eden Project à Cornwall, presque toutes les inventions technologiques actuelles ont déjà été imaginées par les écrivains de science-fiction des Années Cinquante. Ce qu’ils n’ont pas su imaginer, mis à part Aldous Huxley éventuellement, ce sont les bouleversements sociaux qui ont changé la société dans les cinquante années suivantes : égalité des sexes, diversité ethnique, droits de l’homme, droits des gays, familles célibataires, vieillissement de la société et changement d’appréciation de ce qui constitue une famille nucléaire (VI). On peut donc imaginer que ce seraient les besoins vitaux et l’évolution des générations à venir qui jugeront de l’utilité d’une chose ou d’une autre. Si toutefois on laisse des outils aux générations à venir pour les aider à pouvoir choisir.

Le marteau de ma mère. « Ça tient mieux dans la main ! » disait-elle.

Pinceau pour travailler le Yuton. Don de mon maître d’apprentissage.

Pensant que nous laissons à « nos » enfants beaucoup d’héritages qu’ils vont devoir gérer, qu’ils le veuillent ou non, il serait de bon ton de leur laisser aussi des héritages d’ordre environnemental qu’ils pourront utiliser, et, de surcroît, dans un environnement qui les obligera à être bien plus inventifs que nous. Cette obligation cependant, est notre legs. Léguons-nous aussi autre chose pour aider ! Non ? La recherche de techniques presque oubliées et dispersées autour de la planète me semble une affaire difficile, par ailleurs, dans une situation où le temps compte, un temps relativement clément du côté du climat. Cela ne va pas durer. Utilisons ce temps pour constituer ensemble LE grand conservatoire des techniques ancestrales.

(*) Artiste, inventeur, connaisseur et utilisateur avisé des papiers orientaux, Jörg Gessner, créateur d’une monochromie d’affleurement ne cesse, au fil de ses œuvres, de proposer un regard autre sur un monde où les contraintes techniques sont assimilées pour participer à un rendu plus humaniste de la vie. (Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale).

Renvois bibliographiques :

(I) Site de l’artiste Jörg Gessner : www.jorggessner.eu

(II) Site énergies et changement climatique de Jean-Marc Jancovivi : www.jancovici.com

(III) Site anglophone sur le Yuton : www.kppc.co.jp/en/tsunagu/vol32.html

(IV) Projet reverdir la Tunisie : https://fr.unesco.org/news/associer-techniques-ancestrales-biotechnologies-modernes-reverdir-tunisie

(V) Le grand livre d’échantillons de papier washi : www.metmuseum.org/blogs/incirculation/2018/diversity-of-paper

(VI) The ecology of pain, Tim Smit : http://www.hardrainproject.com/the_ecology_of_pain#left

 

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