Regards sur l’art des aborigènes d’Australie, la collection Morteza Esmaili

Compte-rendu de l’exposition qui a eu lieu du 22 septembre au 17 novembre 2018. Château des deux amants, Les Deux Amants, 27380 Amfreville-sous-les-vents.     Contact : 06.76.29.53.36.

par Christophe Comentale et Ma Li Dautresme

« Au contact des aborigènes, on apprend à comprendre ce qu’il y a derrière les œuvres » M.E.

Depuis plusieurs décennies, l’art aborigène est apparu comme une nouvelle force patrimoniale dont les racines sont à découvrir au sein de différents continents : Australie – le terme est consacré -, Afrique, Asie, Océanie aussi. Malgré ce concept culturel commun, contexte qui fait allusion à une présence longue et constante de populations, – des autochtones – d’ethnies sur des territoires particuliers, en l’occurrence en Australie, la terminologie qui détermine chacun de ces foyers a été « spécialisée » selon les secteurs d’étude des différents chercheurs qui se sont attachés à la compréhension de ces formes religieuses, rituelles, artistiques et esthétiques particulières.

Les galeries Jacob, Pédriolle, espaces privés parisiens, ont essayé d’élargir ces définitions en présentant des œuvres de continent comme l’Australie, certes, mais aussi l’Inde et en mettant l’accent sur l’approche contemporaine de créateurs connus, reconnus parfois dans le monde très ciblé des lieux sensibles à ces approches.

Morteza Esmaili rassemble quant à lui, uniquement de l’art d’aborigènes d’Australie. D’origine iranienne, ce musicien, ethnologue, directeur de la galerie parisienne Yapa jusqu’aux années 2012, est établi en France depuis 20 ans, il est aussi un globe-trotter aux centres d’intérêt larges. Il a réuni depuis deux ans dans son château d’Amfreville-sous-les-vents des pièces étonnantes. Sa toute récente exposition a investi l’aile moderne ajoutée au château des deux amants (ainsi nommé en raison des amours tragiques de Caliste et Edmond). Par ailleurs, un florilège restreint de l’ancienne collection M. E. (en particulier des œuvres de Ronnie Tjanpipjinpa) a été présenté à la mi-novembre dans un lieu parisien par Ma Li Dautresme afin de montrer les interactions entre différentes formes artistiques.

Ronnie Tjampitjinpa. Tingari cycle (2005), acrylique sur toile, 49 x 105 cm

Ronnie Tjampitjinpa. (2009), Mina Mina, acrylique sur toile, 200 x 300 cm

 

Comme le rappelle Morteza Esmaili « La vie spirituelle des aborigènes gravite autour de la notion de rêve, notion qui englobe l’ordre moral, physique et spirituel. Le rêve commence avec la création du monde et englobe un passé immémorial. (…). Les pouvoirs des ancêtres mythiques sont présents partout dans le sol, les espèces et les individus. Perpétués par l’art et les cérémonies, ils continuent d’assurer de génération en génération la nourriture spirituelle de leurs descendants humains ».

Les formes de cet art sont multiples et reflètent une esthétique large : art pariétal, peintures corporelles éphémères, peintures sur écorce, compositions sur le sol, sculptures et objets cérémoniels en bois, en plume et en pierre, peintures sur toile à l’acrylique. Le regard que l’on pose sur ces œuvres est pluriel : que l’on soit dans le coup d’œil, l’éphémère ou dans la contemplation du passionné, dans l’observation du chercheur, un élément tout à fait singulier donne un poids particulier aux œuvres exposées. Comme le rappelle Morteza Esmaili, « il n’y a pas de sens particulier pour regarder les peintures, elles sont en effet souvent peintes au sol et ainsi l’artiste tourne tout autour de son support avant que l’œuvre soit achevée». Cette perspective totale donne un attrait supplémentaire qui renforce le côté rituel ou, à tout le moins, ludique de chaque œuvre, en parallèle à son approche strictement technique.

Eunice Napanangka. Sans titre (2005), acrylique sur toile, 91 x 121 cm

Rosie Napurrula. (2009) Tasman – Water Dreaming, 30 x 40cm

 

 

 

 

 

 

 

Si l’on veut, encore, traiter de sujets autres et tout aussi présents, certains feuillages de plantes aux vertus bienfaisantes ou destructrices seront au cœur de représentations qui traduisent des lieux dignes de paradis cachés ; il en ira de même de certains animaux mythiques comme le Serpent arc-en-ciel, le Géant Lumah Lumah, Namarkon l’esprit-éclair, tous des êtres du Temps du rêve… Autant d’évocations mythiques qui trouvent leur plénitude au fil des représentations des aborigènes qui ont rendu viable ces cosmogonies.

Dorothy Napangardi. Mina Mina (2007), acrylique sur toile, 120 x 90 cm

Madeline Timms. Bird dreaming (2009), acrylique sur toile 30 x 90 cm

 

 

 

 

 

En dépit de l’intérêt d’ethnologues et chercheurs de spécialités connexes pour ces formes artistiques, il faut attendre les années 70 pour assister à la présence de pièces à des ventes, comme par exemple cette vente de près de six cents pièces à Alice Springs.

Alexander Nganjmirra – Likanaya. Yawk Yawk sisters (1998), 150 x 250 cm, ocres et acrylique

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Quelques artistes émergents ont, au fil de ces événements, acquis le statut de créateurs confirmés au style affirmé :

  • Ronnie Tjampitjinpa, né en 1943, à 100 km à l’Ouest de Kintore. Sa polychromie sectorisée avec des formes parallélépipédiques, carrées ou circulaires parfois déconstruites mais connexes impose une force et une attraction assez intenses.
  • Ningura Napurrula, née à Watulka, elle est veuve en 1938. Son travail présente un fort fond polychrome aux petites figures circulaires.
  • Dorothy Napangudi Robinson, née en 1958 dans le désert Tanami.
  • Makinti Napanangka, née dans les années 30 dans la région du lac Mac Donald vit aujourd’hui dans la communauté de Papunya. Elle commence à peindre à l’acrylique sur toile vers1995. De ses grandes bandes de couleurs tracées sur toile, jaune, mauve, orange et ocre, se dégagent une énergie et une esthétique qui rappellent l’approche de certains expressionnistes abstraits américains, voire des représentants de CoBrA. Cette simplicité apparente allie une spontanéité que sous-tend sa polychromie forte. On peut aussi penser pour l’Asie à l’approche taoïsante de Hsiao Chin qui donne également dans une polychromie de la parcellisation des éléments du macrocosme qui constitue un univers énigmatique. Chez tous ces grands maîtres, une approche symbolique à substrat religieux donne toute son attraction à ces œuvres.

La sensibilité et l’implication forte de Morteza Esmaili lui permet d’investir ce lieu d’exception qu’est le château des deux amants surveillé en contrebas par la Seine au détour d’un méandre envahi par ces forêts de résineux mêlés à des espèces caduques à fort développement. Ces végétations du quotidien apportent à ces autres flores improbables une densité autre qui fait sonner différemment les tons des œuvres accrochées le temps d’une saison aux cimaises de cette aile Ouest.

Renvoi bibliographique

  • Morteza Esmaili, Notre histoire sacrée, peintures aborigènes d’Australie. Paris : galerie Yapa, 2009. Pagination multiple [ca] 300 p. : ill.

 

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