Portraits d’hier et de demain (2) Juan Diego Vergara Ormeño, le plasticien péruvien

À propos de l’exposition Juan Diego Vergara « Le peintre voyageur et autres histoires ».

par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale

L’art contemporain reste le creuset des expérimentations les plus surprenantes, parfois de celles qui n’iront pas au bout de processus esthétiques ou d’étoffement d’une idée, d’un thème. Le statut d’artiste continue d’être insaisissable, irrationnel presque, à l’aune des manifestations dont le format, le contraste ne sauraient se substituer à des regards extérieurs. C’est là où l’observation de l’historien de l’art rejoint la quête patiente de celui qui va être en recherche de soi, des autres… Portrait d’un artiste émergent et polymorphe.

Le carton d’invitation (ill.1et 2) de son exposition, de celle qui a eu lieu du 20 février au 1er mars dans les ateliers d’artistes de Belleville, est un autoportrait à mi-corps en veste tyrolienne et pochette. Tourné vers le public auquel est destinée cette information, il reste quelque peu mystérieux, tenant de la main gauche une carte d’identité quelque peu simplifiée où il est indiqué qu’il fait 1,85 m et est né le 7 septembre 1972. Ce jeune quinquagénaire, filiforme, accueille ainsi le visiteur en quelques formules qui résument son être, vie et œuvre, tandis qu’un sourire charmeur lui dévore le visage. Le tout sous un regard intense.

Un court texte, du peintre  voyageur (ill. 5) au peintre collectionneur (ill. 6) résume assez bien l’atmosphère de la galerie et le contexte de l’accrochage.

En fait, Juan Diego Vergara est en soi une œuvre vivante. Le lieu, assez peu accueillant, convient plutôt bien à cette accumulation d’éléments intimes assez décalés et qui sombrent vite dans l’impersonnel des traces vomies par les médias : affiches, photocopies de pochettes de disques, T-shirts, souvenirs de voyage,… Pour le reste, des éléments autobiographiques, graphiques ou des notations diverses.

Les cimaises se partagent une série relative à l’incendie de Notre-Dame, des fusains et couleurs de 30 cm de côté ou bien des autoportraits de l’artiste en tous lieux ou bien ce même protagoniste, nu en bord de mer, en kilt à une exposition (ill. 1, 5 à 11, 13,15, 16),…

Le garçon — un homme dans la maturité en fait — se raconte assez facilement, donne un luxe de détails, tout comme ses peintures, en fait ses différentes œuvres, sont des pages d’un journal qui est déployé ici et là, face à tous. Il est content de soi, tenue assez bourgeoise, en particulier chemise à petit col arrondi et costume gris, la troisième pièce, un gilet sombre en nylon épais, comme une protection contre le froid.

Il me rappelle cet acteur qui jouait dans le film où des garçons allaient et venaient sur une plage à la recherche de partenaires et de jeux sexuels.

Cet œuvre, finalement, des tranches de vie présentées comme à la va vite à l’égal de photos prises au polaroïd, sont intéressantes et posent le délicat problème de l’intensité et de la durée.

On peut résumer ainsi cette exposition-catalogue :

  • Des autoportraits de toutes sortes qui traduisent une présence au monde très forte,
  • Des séquences de voyages : Londres, Séville,… Ce journal visuel présente un intérêt appuyé pour son auteur, tant  les éléments de chronique sont ténus…
  • Des événements rendus à l’aide de T-shirts, un moyen de pérenniser des actions éphémères,
  • Des peintures-affiches sur une appartenance sociale,
  • Des souvenirs de la plage naturiste de Montpellier,
  • Quelques dessins de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

En investissant ainsi l’espace, Juan Diego Vergara pose un intéressant problème : est-il peintre ? Est-il interventionniste ? Il sait prendre possession du lieu, un peu comme il l’a fait déjà en 2018 dans cet espace associatif de la galerie des Ateliers d’Artistes de Belleville (AAB).

Se raconter

Lors de cette exposition rétrospective qu’il avait intitulée Bilan, 10 ans de travail artistique à Paris (2008 – 2018), Juan Diego Vergara disait que « la vie quotidienne de l’artiste devient un sujet et une manière de plus en plus forts et visibles dans l’art contemporain. Cela se lit dans les deux sens : la biographie comme thème de travaux des artistes, mais aussi la répercussion de l’art dans la vie privée. C’est ma peinture, et l’évolution de ma peinture, qui me font appréhender d’une nouvelle manière ma vie et la transforment. ».

Juan Diego Vergara, le « plasticien péruvien » comme il se définit, se présente physiquement avec autant d’importance que quand il expose ses œuvres et met au jour les accessoires de son quotidien dans l’espace d’exposition ou à travers les réseaux sociaux (ill. 10, 11, 15, 16). Il relate sa vie comme la plasticienne et écrivain Sophie Calle, qui, depuis plus de 30 ans, a fait de son existence la matière de son œuvre en la partageant avec le public. En 2018, l’une de ses dernières expositions, qu’elle a intitulée « Souris Calle » a rendu hommage à son chat mort en 2014. Une série mortuaire qu’elle a commencée en organisant en 2012 à Avignon une exposition au Cloître des Célestins, manifestation au cours de laquelle elle a dévoilé en public les journaux intimes de sa mère décédée en 2006.

Comme Sophie Calle, qui s’interroge sur l’identité de l’artiste avec amusement et un certain humour, Juan Diego Vergara parle de son origine, de son entourage et de son double statut, d’une part, de plasticien péruvien, et, d’autre part, d’agent d’accueil. Ce travail alimentaire de gardien qu’il a choisi, comme bon nombre d’artistes, dans un musée parisien, le musée Picasso, le rapproche de l’art et au plus près d’un artiste, comme lui, hispanophone.

Entre double culture et nouveaux territoires

Une des peintures de Juan Diego Vergara, celle qu’il a choisie pour l’affiche de cette dernière exposition, Juan Diego Vergara, le peintre voyageur et autres histoires, est un autoportrait qui le montre arborant sa carte d’identité française qu’il vient d’obtenir. Le fait de demander la nationalité française est un choix important qui n’est pas toujours partagé par ses compatriotes au cours de l’Histoire et au fil des flux migratoires entre la France et le Pérou. Cependant la pochette qui laisse déborder négligemment un mouchoir aux couleurs de la nation péruvienne trahit son attachement à sa patrie d’origine.

Juan Diego Vergara qui n’aura pas le même besoin irrépressible de relater ses souvenirs d’une terre ancestrale révérée, à la façon du peintre indigéniste Juan Manuel Cardenas-Castro[1], décrira, a contrario, et de manière extrêmement détaillée, son nouveau territoire, le quartier parisien du onzième arrondissement. C’est sur ce mode particulier entre pérégrinations et villégiature parisienne qu’il a proposé l’année dernière de partager un bilan de dix ans de travail plastique entre peinture et dessin. Il a commencé d’abord, à commenter au public réuni pour la circonstance sa résidence artistique au Centquatre, en 2008 (ill. 15), ensuite, à montrer des extraits de sa série des réinterprétations de couvertures de magazines (ill. 3), et enfin, à dévoiler son travail le plus récent intitulé “la vie quotidienne de l’artiste comme sujet de son œuvre” (ill. 4), dans lequel il a fait découvrir ses petits boulots de caissier ou de gardien de musée (ill. 10, 11).

Ce travail renvoie, par ailleurs, à celui d’un autre chroniqueur péruvien, Felipe Guaman Poma de Ayala qui a, en d’autres temps, commenté et illustré la vie de ses congénères. Cet indigène du Pérou élevé au contact des Espagnols au XVIe siècle a réalisé un ouvrage intitulé El primer nueva corónica y buen gobierno[2] (La Première et Nouvelle Chronique et le Bon Gouvernement) (ill. 12). Cette œuvre, achevée vers 1615, est une demande adressée au roi d’Espagne que l’auteur a illustrée par de nombreux dessins, elle décrit de manière détaillée les terribles conditions de vie des habitants autochtones du Pérou après la destruction de l’empire inca. L’ouvrage détaille ce pénible quotidien avec humour en reproduisant avec son style les textes empruntés à d’autres historiens de l’époque coloniale. Les quelque quatre cents dessins qui illustrent ce quotidien révèlent un talent certain et amplement évocateur de ce fascinant et déroutant personnage dont la mégalomanie en fait un prétendant de la lignée royale inca.

D’une esthétique de la nostalgie : Le collage-archivage

Les deux derniers assemblages — de cet ancien étudiant de l’Ecole nationale des beaux-arts du Pérou, diplômé en 2004 — le peintre voyageur et le peintre collectionneur (ill. 5, 6) font écho et suite à l’assemblage-collage « Lima es Dark », œuvre qui inaugure la série des  collages-archivages. L’œuvre est entrée dans les collections du musée d’art contemporain de Lima (MALI) entre 2012 et 2014 (ill. 14).

(ill. 14)

C’est en 2018 qu’il célèbre les dix ans de cette série d’archivage-collage commencée à Lima en 2008. Cette série correspond à l’élaboration d’une étape cruciale de son travail. Juan Diego Vergara revient sur une période importante de sa vie, la fin des années 1980 qui s’accompagnent de différents mouvements musicaux, punk rock, post-punk et new wave, mouvements auxquels il adhère quand ces nouvelles musiques arrivent tardivement au Pérou depuis l’Europe. C’est tout un imaginaire collectif de cette époque qu’il projette de retracer, par des assemblages et des constructions d’espaces scénographiés à l’aide de photocopies, de reproductions de pochettes de disques d’affiches, etc.

Dès l’âge de seize ans, Juan Diego Vergara ne rêve que d’une chose : avoir une carte d’identité qui lui permettra d’entrer dans les lieux musicaux réservés de Lima. En 1988, il peut donc ainsi évoluer dans cette mouvance alternative liménienne avec ses amis et avec « des gens différents, bizarres » (ill. 16). A cette époque « Mes murs étaient remplis de photocopies de disques » qui lui rappelaient les moments passés avec ses amis et la musique qu’il écoutait. Il décide alors de reproduire cette ambiance et cette époque dont il a la nostalgie dans son atelier. Il crée de la sorte son concept de compilation de documents témoins d’une époque révolue qu’il colle aux murs. « Je vais passer des murs de mon atelier à une galerie, sur l’esthétique qui m’entoure, ce qui est a ma portée, c’est comme ça que j’ai incorporé cette esthétique dans mes tableaux et que tout a commencé, le collage-archivage… ». Ce plasticien désireux que tout le monde puisse comprendre sa peinture se sent proche de l’art modeste en revendiquant l’utilisation de la photocopie et du ruban adhésif.

Une exposition au MIAM de Sète aurait tout son sens à travers les bribes de vie qui ont des échos lointains avec un parcours à la Di Rosa…

[1] Juan Manuel Cardenas-Castro (1891-1988) est un peintre indigéniste, dessinateur, caricaturiste, dessinateur de presse, illustrateur et muséographe, né à Urubamba, dans la vallée sacrée des Incas, au Pérou (voir l’article en bibliographie).

[2] El primer nueva corónica y buen gobierno, de Felipe Guaman Poma de Ayala est un manuscrit découvert par Richard Pietchsmann à la Bibliothèque Royale de Copenhague en 1908. Ce manuscrit, composé de 1189 pages dont 399 dessins, a été réalisé par Guamán Poma de Ayala lui-même et a été publié pour la première fois en 1936, grâce à Paul Rivet et à l’Institut d’Ethnologie de Paris.

 

Bibliographie :

 

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