NOTULE. À propos d’une œuvre. Des croix nommées svastikas, un livre d’artiste emblématique de Li Xinjian

par Christophe Comentale

(ill.1) Li Xinjian contrôlant la finition d’un obélisque à motifs de svatsikas (ca 2010), photo ChC

Les attractions Est-Ouest n’ont cessé de susciter des envies, des désirs d’approches autres à l’œuvre, en Chine comme en Occident. Si la lithographie, la sérigraphie puis l’installation ont permis aux artistes plasticiens  de produire des œuvres  qui ont su conserver toute leur sinitude, les plus grands créateurs savent poursuivre des chemins où leur imaginaire sait s’emparer de parcelles de l’univers bien à eux.

Des croix nommées svastikas, livre d’artiste créé en 2014, se situe à la croisée de la peinture et de la sculpture d’un alchimiste désireux de s’approprier le symbole de l’immortalité.

(ill.2) Li Xinjian dans son atelier de Pékin (janv. 2015), photo ChC

A la recherche des pérégrinations sur les toits du monde

Li Xinjiang, Midsummer (2008), peinture à l’huile sur plaque d’aluminium, 227 x 162 mm. Travail préparatoire pour l’œuvre Midsummer, de la même année.

Li Xinjian  [李新建] (1954, Chongqing) fait des études dans sa province natale du Sichuan où il obtient son diplôme à l’institut des Beaux-arts en 1982. Il effectue ensuite différents voyages. Il va sur les hauteurs du Tibet puis à Paris où il termine un cursus aux Beaux-arts en 1992. Il approfondit sa formation de peintre à l’huile et suit les cours de différents ateliers dont celui de sculpture. Il partage le plus clair de son temps entre son atelier de Pékin (ill.2) et des lieux internationaux où il participe à des expositions personnelles ou de groupes (ill. 1).

Curieux de tout, le séjour au Tibet va être source de réflexion, de remises en cause intellectuelles, avec notamment une reconsidération des notions de plein et de vide (ill.3). Il creuse encore plus en profondeur les lectures et échanges entrepris sur l’apparition, l’évolution et la permanence du svastika [万寿符号], symbole si controversé en raison des tristes amalgames faits lorsque Hitler reprend ce signe pour le lier à son idéologie. Il n’empêche qu’en Extrême-Orient, le symbole, en particulier pour le bouddhisme Mahayana, ou du Grand Véhicule, pratiqué notamment en Chine, figure les dix mille mérites, le Nirvâna ; on le retrouve sur la poitrine de Bouddha et de Guanyin.

(ill. 3) Li Xijian et des projets récents de svastika-fictions dédiés.

Près de dix ans de recherches aboutissent pour Li Xinjian à une universalité du symbole selon les continents et selon aussi les époques prises en considération. L’expression graphique ou textuelle de ce fort symbole inclut des variantes très différentes : sociales, sexuelles,… que Li Xinjian prend la peine de comprendre, d’analyser, de gérer et de présenter à son lectorat. Sa recherche ainsi menée sur une symbolique au fil des continents et  à différentes époques en est l’illustration la plus révélatrice et emblématique. Son approche est un peu sauvage. Pourquoi la qualifier ainsi ? On sent les copeaux de l’imaginaire d’un artiste influencé par les variantes de cette forme pregnante de mystères intrinsèques : selon les temps pris en considération, le sens sera soit léger et intellectuel, soit très lourd et sexué, c’est, du moins, ce qui ressort de la lecture de ce Traité des ombres encore inédit, les ombres des envies humaines !

Le tout, rassemblé dans un manuscrit riche et touffu, permet toutes les lectures possibles : ainsi nul besoin de commencer par le chapitre initial, on peut très justement commencer par la fin, ou bien ne vouloir lire que les figures… L’intelligence du livre se développe sur  deux parties, deux volumes ou tomes, le premier impose une nécessaire approche historique, débridée et libre. Le deuxième fait pénétrer dans l’application pratique de la théorie de son auteur. Après avoir vu, réfléchi, théorisé ce motif, Li Xinjian l’extrait de sa gangue historique  pour qu’il se transmue en une sorte de matrice virtuelle multipliable à l’infini ! Il est ainsi dans la continuité des grandes quêtes que l’on retrouve par exemple avec ces matrices gravées de bouddhas et bodhisatvas appliqués sur les murs des grottes de Mogao, à proximité de Dunhuang ou calligraphiés, tracés, dessinés, sur les feuilles de papier découvertes dans ces mêmes grottes. Le motif architectural a, insensiblement, changé de contexte, s’est ouvert à un autre environnement, à d’autres microcosmes, au monde intérieur de l’artiste, celui dans lequel le créateur se réfugie, s’isole, fait ses expérimentations, celui, extérieur, dans lequel l’artiste vit, son atelier, en fait.

Des croix propitiatoires

D’un caractère enthousiaste, Li Xinjian s’émerveille de ces multiples découvertes. « Dans mon atelier de peintre à Paris, j’ai peint un svastika violet sur une toile. Un de mes amis français, venu m’y rencontrer, est resté perplexe : «  Le swastika qui est orienté à gauche représente le bien, lui ai-je dit, celui qui est orienté à droite représente le mal. J’ai dû commencer par le commencement : Le Bouddha enseigne aux hommes à s’affranchir du karma en s’aidant des Quatre Vérités saintes. Ces vérités disent que la douleur est universelle, que l’impermanence et le désir sont la cause de la douleur, que l’extinction du désir éteint la douleur et qu’il existe un chemin qui conduit à cette extinction. Dans la tradition bouddhique, le swastika dextrogyre symbolise la félicité tout autant que le svastika lévogyre. Tous deux illustrent le sens originel des écritures, tous deux répondent au nom sanscrit de sauvastika, qui signifie “de bon augure”. Pourtant le symbole est interprété de manière fallacieuse : le bien, à gauche, le mal à droite. » De cette expérience est né un travail de recherche iconographique que Li mène depuis plus d’une dizaine d’années. « Est-ce que l’Histoire peut nous aider à comprendre la source profonde de notre expérience personnelle ?, s’interroge-t-il. L’histoire du svastika montre qu’un même symbole peut être chargé d’un sens différent selon les endroits. Une curiosité grandissante m’a poussé à faire des recherches dans beaucoup de pays et à étudier en profondeur ce signe mystique ancien qui, progressivement a fait partie intégrante de mon action artistique ». Chercheur irrationnel et visionnaire, Li Xinjian est obsédé par une foule d’images stabilisées au fil des œuvres qui jalonnent ce long voyage et parcours intérieur. Il crée des volumes, des perspectives qui s’inspirent de modèles classiques de la période tibétaine et vont jusqu’à des formes très baroques se mariant à l’univers déraisonnablement urbanisé de Pékin. Proportions fantasmagoriques, irréelles, visionnaires, ses images ont un aspect ludique. Vivant entre Paris et Pékin, deux capitales où il a son atelier, sa production récente montre une soif de grands sujets : les montagnes, toit du monde qui met en scène des espaces infinis, ses nus empreints d’une sensualité naturelle, sont traité à la façon de natures mortes, ou plutôt d’« objet tranquille » ainsi que le laissent entendre les termes chinois semblant désigner ces figures exécutées par cette gymnaste le long de sa barre, en paix avec l’ énergie qui la stimule et lui donne vie. Les choses changent quand le svatsika prend forme dans l’espace, devient quasiment tangible, colonne, obélisque, labyrinthe (ill.1 et 7). En bois, en métal, en bronze et autres alliages, toutes les combinaisons et échelles qui concrétisent une source d’énergie venue en particulier du Bouddhisme.

Du livre d’artiste chinois : évocation et aboutissement d’un florilège

En 2001, j’avais pu, dans la revue Art & métiers du livre, redéfinir ce que je considérais comme une nouvelle bibliophilie : traiter des rapports entre auteur, artiste, relieur et autres collaborateurs qui apportent, chacun, sa contribution complémentaire, l’ensemble de ces énergies donne naissance à des œuvres autres. Pour la Chine, justement, on  doit avoir en tête que les échanges entre lettrés ont suscité depuis au moins les Song (10e 12e s.) une production de livres aux formats des plus variés, en nombre tout à fait aléatoire : les seuls besoins de donner à d’autres le plaisir de lire, de regarder, étant suffisants.

Le livre d’artiste chinois naît, pour le 20e siècle, chez des artistes voyageurs, comme Zhang Yi [张义], ses Carapaces gravées (1975) montrent le chemin de la liberté de création. Xu Bing [徐冰] déploie ses vastes Livres célestes (1987-1991), en fait des installations formant une véritable surface marine… Avec Chen Chao-pao [陈朝宝], nous avons publié au Chêne-voyelle A la recherche des dieux [搜神后记] (1990), heureux ensemble entre gravure sur bois et textes en typographie ou sérigraphiés sur papier xuan ;  Ye Xin [叶欣] réalise une série de lavis successifs sur mon texte évoquant une rencontre avec le graveur taiwanais Mei Dingyan [梅丁彦]. Ce dernier devient le sujet du manuscrit unique achevé en 2008. Zhu Wei-bo  [朱为白] et Yuan Chin-taa [袁金塔] ont aussi laissé des œuvres de premier plan. La bibliographie de renvoi permettra au lecteur désireux d’en savoir plus ou d’avoir les éléments idoines sur ce sujet encore peu transparent dans un Occident de moins en moins ouvert.

      


(ill. 4 à 7) Li Xinjian, Des croix nommées svatsikas, texte de Christophe Comentale. Pékin et Paris, chez les auteurs, 2014. Carnet-accordéon à 10 plis, 20 folios. Pièce de titre calligraphiée à l’encre.


Dans un livre d’artiste, Des croix nommées svastikas, réalisé en 2013-2014, comme un dialogue à portée universelle, Li Xinjian a, tout au long des folios d’un accordéon, développé des séquences de civilisations diverses, la Grèce, la Crète, l’Inde, le Moyen-Age occidental, les civilisations andines (ill. 4 à 7),  l’Extrême-Orient et ses scènes érotiques. Nous avons travaillé en binôme assez indépendant qui fait correspondre des signes alphabétiques et graphiques, qui montre aussi les correspondances entre l’encre et le crayon de couleurs. En bref, ce tour du monde et des époques dit très simplement la nécessité d’un symbole moteur de vie et de bien-être.

Œuvre créée en parallèle à des séries de peintures à l’huile à la polychromie épaisse, devenue (in)volontairement la suite de strates d’où se dégagent des reliefs qui à eux seuls permettent une pénétration dans la matière, une matière d’où se dégage la mémoire de lieux auxquels des épisodes historiques ou personnels se rattachent, Li Xinjian prépare un autre livre d’artiste aux formes et contenus tout aussi libres que celui du précédent. Ce type de création, de livre qui n’est pas un livre, commence à être apprécié en Chine dans un milieu qui laisse au plasticien toute la portée à venir de sa recherche en cours. Est et Ouest restent attachés à des formes d’expressions tolérant le franchissement vers des imaginaires autres, des imaginaires qui savent tirer parti et plaisir de l’indicible.

 

Renvois bibliographiques

  • Comentale, Christophe, Li Xinjian, l’enfant qui défiait la mer !  戏海之子[Taipei, exposition Sea in body, décembre 2008] Taipei : Guanxiang, 2008.
  • Li Xinjian. Hong Kong : centre culturel GaiYa, ca 2010. N. p. : ill.
  • Comentale, Christophe, Cent ans d’art chinois, 1909 – 2009. Paris : Ed de la différence, 2010. 398 p. : ill. Bibliog. Index. Une édition revue et augmentée est à paraître au cours du 4e trimestre 2020.
  • Comentale, Christophe, Le livre d’artiste chinois. Beijing, Guanxiang art center, 2010. 59 p. : ill. Bibliog.
  • Comentale, Christophe, Pour une nouvelle bibliophilie In AML, 2001 (224), pp. 16-17 : [2] ill.
  • Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale, Du livre d’archéologie au livre d’artiste d’Est en Ouest in blog : Sciences & art contemporain IN – MH – OUT – OFF, publié le 23 juillet 2018.
  • Le livre d’artiste, un livre qui n’est pas un livreCommissariat de Guillaume Boyer, Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale in blog : Sciences & art contemporain IN – MH – OUT – OFF, publié le 1er février 2020.

 

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