De la nouvelle apparition des formes contraintes et desservies : le cutter

par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale

Le XXIe siècle ne cesse de décliner des contingents de produits de consommation courante voire virtuelle comme en réaction spontanée à une perte d’autonomie et face  à laquelle différents artistes ont opté pour des choix autres. Un des grands maîtres de ce courant informel est Claude-Nicolas Ledoux, il n’a cessé de faire école depuis lors.

Avec ses œuvres uniques Wahiba Daoussi a donné un nouveau souffle à ses objets de déréliction. Avec minutie elle nous oriente vers une approche intime des objets rappelant celle de Morandi.

Wahiba Daoussi, Le cutter (2019), pastel sur carton, 21 x 30 cm (coll. Privée) © Wahiba Daoussi

Deborah Boxer depuis plusieurs décennies a sublimé l’outillage et ses prolongements inattendus.

Devorah Boxer, Mèches (1988-1996), gravure sur métal, 50 x 65 cm © Devorah Boxer

Une série récente d’encres, de pièces exécutées au  stylo-bille, a permis à Rémi Champseit peintre, graveur, dessinateur et calligraphe occidental, de multiplier ses recherches sur ses outils nés de formes calligraphique, géométrique. On trouve ainsi des  assemblages improbables nés  de l’imaginaire de Sironi, de Chirico ou de l’observation incessante de tout ce qui captive son attention.


Ci-dessus, les outils improbables de Rémi Champseit déclinés sur des doubles pages de carnets à dessins.


La rencontre avec un instrument peut être programmée ou elle peut être fortuite aussi. Se faisant, il peut s’acquérir à l’état neuf dans un commerce ou être acquis sur un marché d’occasions. Cet instrument, par la suite, pourra être éventuellement utilisé ou autrement apprécié pour la beauté de ses formes, voire être collectionné. Cependant, la rencontre avec un objet pourra se faire également de manière virtuelle, qu’il soit représenté en peinture ou par la photographie. Il s’appréciera alors tout autant et parfois la puissance expressive de son interprétation surprendra le spectateur et parviendra à retenir son attention en l’informant sur les traces, l’usure, dues à ses usages multiples. Des usages occasionnés par l’histoire du quotidien, d’un labeur anonyme.

C’est ainsi que confronté aux travaux inédits de Wahiba Daoussi j’ai voulu en savoir plus sur certains des outils remarquablement dessinés au pastel et présentés lors de sa dernière exposition. Après lui avoir demandé quelques explications elle m’a évoqué l’histoire de l’un d’eux, un cutter :

« Devant la profusion d’objets souvent inutiles et futiles, j’ai voulu mettre en lumière l’objet utile, fonctionnel et invisible.

Je n’ai encore jamais rencontré quelqu’un m’ayant fait part de son envie irrésistible de s’offrir un cutter ou plus exactement un Stanley.

C’est celui-ci que j’ai choisi de représenter dans ce dessin réalisé au pastel.

Cet outil appartenait de son vivant à mon père. Il était pour lui la garantie de pouvoir concrétiser ses projets. Je repense à sa façon de descendre, sérieux et concentré, dans sa cave, pour farfouiller des heures dans ce qui s’apparente au sous-sol du BHV, afin d’y dénicher le merveilleux outil. Ouvrier immigré, carreleur de profession, il a toute sa vie durant réparé tout ce qui pouvait l’être.

Cet objet outil demande de penser, concevoir et concrétiser la forme dans l’espace. Il est le témoignage de tout son savoir-faire acquis par l’expérience, le courage et la volonté. Sa connaissance des matériaux était immense. Appréhender l’outil ne s’improvise pas. Le réduire à un usage strictement fonctionnel n’est pas juste.

Avec la technique du pastel, je voulus l’envelopper de douceur, d’affection et de tendresse ». ». Wahiba Daoussi, propos inédits (2019)

Wahiba Daoussi nous confie l’histoire de cet outil du quotidien, pour elle, d’une importance fondamentale, d’une part, en l’explicitant picturalement de manière irrépressible et spontanée mais assurément réfléchie, et, d’autre part, en relatant cette histoire oralement, accompagnée de détails ordinaires devenus importants avec le temps passé.

Des tirages photographiques ont sans doute reproduit en plusieurs exemplaires ce cutter ­– certainement entre les mains de son utilisateur ­– mais il a été indispensable pour Wahiba Daoussi de le fixer graphiquement, après avoir préalablement appréhendé ses formes et ses couleurs, envisagé par une observation minutieuse son volume tout en considérant ses emplois, son usure, ses marques particulières. Une manière pour elle de retrouver le métier de son père en recréant des éléments de son univers professionnel et cela de manière sensible. La force de ses propos contribue à la puissance de l’interprétation évocatrice de ces outils exhumés du sous-sol de la maison familiale.

En archéologue d’un quotidien du passé, Wahiba Daoussi redonne vie à ces instruments à présent inusités. Elle revoit son père, aujourd’hui disparu, employer ce cutter qui devient un instrument magnifiquement dépeint au pastel. Un hommage à la figure tutélaire de son enfance qu’elle répétera avec d’autres objets choisis dans la boîte à outils paternelle : une pince, des tenailles, un compas …

 


Ci-dessus, de gauche à droite, Wahiba Daoussi. Compas et tenailles (2019), pastel sur carton, 21 x 30 cm (coll. Privée) © Wahiba Daoussi ; Gamelle (2019), pastel sur carton, 30 x 21 cm (coll. De l’artiste) © Wahiba Daoussi


Les cheminements artistiques menés parallèlement par ces plasticiens sont-ils si différents de ces vies d’ouvriers attachés à leurs métiers et à leurs outils comme on peut le voir dans ce superbe musée d’art populaire en Bourgogne fondé par le peintre Raymond Humbert ? Ces parcours ont certainement en commun, malgré des contextes culturels et des lieux différents, les mêmes objectifs d’élaborer et de parfaire art et techniques.

 

Repères bibliographiques et sites :

  • Devorah Boxer sur le site de l’Académie des Beaux-arts : http://www.academiedesbeauxarts.fr/upload/exposition/2016/Exposition_Devorah_Boxer.html
  • Le musée chinois du quotidien2 boulevard Jean Jaurès, 34700 Lodève
  • Leroi-Gourhan, A. (1943). Evolution et techniques, tome 1 – L’homme et la matière. Paris : Albin Michel.
  • Site du peintre Raymond Humbert : http://raymond-humbert.com
  • Site du musée des arts populaires de Laduz, 22 Rue du Monceau, 89110 : Laduz, http://laduz.com

 

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