Un paysage de Juan Manuel Cardenas-Castro : le portrait d’un rocher (11)

par Alain Cardenas-Castro

L’un des plus anciens témoignages connus de la représentation d’un paysage est celui d’une roche gravée qui remonte à la période néolithique (ill. 1). Réalisée comme certaines peintures d’aborigènes d’Australie, en « vue de dessus », ce dessin gravé décrit un territoire, à l’identique des planisphères qui révèlent une partie du monde autrement impossible à voir[1].

En observateur curieux de son environnement, l’Être humain s’est continuellement appliqué à détailler le pays dont il est originaire tout autant que d’autres lieux découverts au fil du temps. La cartographie en témoigne ainsi que les réalisations artistiques qui, de la représentation de morceaux de pays, ont fini par définir un genre pictural : le paysage. C’est, d’ailleurs, en observant ces paysages de villégiature ou des sites reproduits en peinture qu’il est possible, en opérant ces transferts virtuels ou physiques d’un lieu à un autre, de ressentir une même sensation. Le dépaysement peut ainsi produire des émotions surprenantes de bouleversement, de malaises et, à contrario, des états allant du ravissement jusqu’à l’enchantement ou l’émerveillement.

De mémoire, le premier paysage fascinant que j’ai pu observer a été celui d’un tableau qui par sa singularité et son exotisme m’intriguait. Ce paysage virtuel — une reproduction d’un territoire qui m’était alors inconnu — était accroché dans l’atelier de mon père[2] au milieu de nombreuses peintures exposées qui figuraient le plus souvent des personnages. Quelques-unes de ces peintures comportaient un arrière-plan paysager, mais le plus souvent, les personnages étaient les principaux éléments des compositions. Il m’arrivait de regarder longuement cette peinture de paysage étrange, elle me paraissait extraordinaire car elle représentait un bloc rocheux gigantesque qui devenait à lui seul, et malgré la présence de plusieurs personnages, le protagoniste de la composition. Mon père avait ainsi réalisé le portrait d’un rocher (ill. 2).

(ill. 2) Juan Manuel Cardenas-Castro. Sans titre (s. d.), huile sur toile, 94 x 81 cm (coll. privée)

Ce tableau — qui semble correspondre à celui mentionné sur la liste des œuvres de l’exposition monographique Juan Manuel Cardenas-Castro à la Maison de l’Amérique latine, en 1956[3] —, est à présent dans une collection particulière en Suisse.

J’ai pu revoir ce tableau récemment, à l’occasion d’un repérage pour le commissariat d’une exposition[4]. Je m’attendais en retrouvant cet objet mémorable, comme cela arrive souvent, à être déçu, tant par sa taille que par son phénomène que l’on à tendance à augmenter et à magnifier le temps passant, mais finalement, j’ai revu avec surprise cette peinture dans toute sa splendeur passée.

(ill. 1) Le Rocher 1 de Bedolina © Centro Camuno di Studi Preistorici, 2012, author Alberto Marretta (2004).

LA COMPOSITION ET LE SUJET IDENTIFIÉ

La composition du tableau laisse un vaste espace à ce rocher qui s’étend largement sur la surface de cette toile tendue sur un châssis de moyen format. Placé au centre de la composition, le rocher en est l’élément principal. Si l’on analyse son placement, il suit des lignes de forces concaves, distribuées à partir des angles du cadre rectangulaire pour se répartir sur une ligne horizontale médiane.

La scène paysagère est située au sein d’un environnement qui est soumis aux phénomènes naturels climatiques instables, très courants dans cette partie montagneuse du monde, les Andes.

(ill. 3) El mirador De « Capitán Rumi » ©Leyla Luna 2016

Le sujet de cette peinture oscillant entre les genres paysage et portrait est un rocher vraisemblablement reproduit de mémoire par Juan Manuel Cardenas-Castro[5]. Cette roche gigantesque est comparable à un bloc de pierre monumental situé aux alentours de la ville de Curahuasi dans la province d’Abancay, au Pérou : une immense pierre de granit appelée Capitan Rumi, perchée à une altitude de 3200 mètres au-dessus du niveau de la mer (ill. 3). Elle prend place au bord du profond canyon de la rivière Apurimac d’où on peut admirer le panorama du canyon avec en arrière plan la cordillère de Vilcabamba. Sous ce rocher qui forme naturellement un surplomb, il est possible de s’abriter des intempéries comme le font les personnages du tableau évoqué.

Ce rocher a certainement été vu par Juan Manuel Cardenas-Castro, d’une part, en tant que monument exceptionnel et marquant de la région, et, d’autre part, comme une représentation symbolique et sacralisée du paysage, avec, pour résultat, l’impression mémorielle du peintre indigéniste tant attaché aux rites et traditions du monde andin dont il est issu.

Ce rocher d’exception n’est pas qu’un point de vue sur un panorama grandiose des Andes, non loin de Cusco, il est aussi possiblement une figure sacrée du paysage, un wak’a[6]. En effet, la culture inca ne disposant pas de système cartographique, les représentations du territoire sont passées par l’élaboration des mythes et des symboles venant créer des figures sacrées du paysage à l’aide des pratiques rituelles, des cérémonies, des processions, des pèlerinages. Les sites et les paysages traversés, les lacs, les montagnes, les rivières, les rochers deviennent ainsi des images mentales, des systèmes de représentation et de structuration géographique du territoire (voir Thibault Saintenoy en bibliographie).

LA FORME DU ROCHER

Le rocher est à minima un polyèdre à neuf faces. Si, en regardant l’avant du volume, on imagine par déduction son arrière-plan, on peut imaginer que, raisonnablement, il puisse être composé de treize faces. Pour visualiser le volume du rocher, je me suis aidé de sa reconstitution en trois dimensions à l’aide d’un modèle dessiné (ill. 4) et d’une maquette. Cela m’a permis d’évaluer le nombre de facettes dont il est constitué et de supposer de la forme hypothétique de sa base en tenant compte de sa gravité et de son équilibre suivant la forme du plan incliné sur lequel il repose. Le relevé des formes de ce polyèdre montre que la face avant est surplombante. Elle permet au couple d’indiens accompagné de trois lamas dont ils ont certainement la garde de s’abriter sous la roche surplombante. Ces personnages pourront, après cette halte, reprendre leur chemin vers un endroit habité ou rejoindre leur destination peut-être hors de leur territoire après avoir perçu et repéré la dimension sacrée d’un lieu emblématique de la région.

(ill. 4) Reconstitution en deux dimensions du Rocher à l’aide d’un modèle dessiné. © A. Cardenas-Castro

[1] Cette carte appelée Le Rocher 1 de Bedolina est un pétroglyphe préhistorique de la Vallée de Camonica (Lombardie, Italie) et représente un site majeur de l’art rupestre du Valcamonica. Il s’agit d’une surface plane de grès du Permien de 9m de long pour 4m de large, situé à 530m d’altitude, en surplomb de la vallée. Ce rocher est reconnu comme l’une des plus anciennes cartes topographiques : il représenterait des champs, des chemins de montagne, des cours d’eau et des villages. Au total, le pétroglyphe compte 109 figures, dont certaines semblent avoir été gravées à la fin de l’Âge du bronze (3000-1000 av. J.-C.). Des recherches plus récentes, situent cependant la majeure partie de sa réalisation au cours de l’âge du fer, plus récent (Ier millénaire av. J.-C.). L’interprétation de la présence d’une telle représentation dans le contexte du néolithique semble complexe. Comme l’affirme Christian Jacob, directeur de recherche au CNRS, cette « carte » « indique peut-être, dans son symbolisme complexe, la répartition du travail, la planification et la spécialisation des cultures, le système d’irrigation des terres et les lois qui y président, les limites des propriétés foncières attribuées à des familles ou à des groupes de familles. »

[2] Le peintre péruvien Juan Manuel Cardenas-Castro (1891-1988).

[3] La liste des œuvres comprend une peinture intitulée « Orage » qui pourrait correspondre à celle qui fait l’objet de ce présent article.

[4] Commissariat de l’exposition Juan Manuel Cardenas-Castro qui s’est déroulé pendant les mois d’octobre et novembre 2020 au musée historique régional de Cusco au Pérou.

[5] Une grande partie de l’œuvre de Juan Manuel Cardenas-Castro est composée de peintures réalisées de mémoire après qu’il ai quitté son pays d’origine pour venir s’installer en France afin de cotoyer le Paris artistique des années 1920.

[6] Le terme quechua wak’a se réfère à l’ensemble des objets naturels ou construits du paysage qui incarnaient une divinité, un ancêtre ou tout autre principe numineux (Taylor 1980).

Bibliographie

  • Philippe DESCOLA, « Anthropologie de la nature », L’annuaire du Collège de France [En ligne], 112 | 2013, mis en ligne le 22 novembre 2013, consulté le 02 octobre 2020. URL : http://journals.openedition.org/annuaire-cdf/737 ; DOI : https://doi.org/10.4000/annuaire-cdf.737
  • Glowczewski Barbara, « Des Dreamings aborigènes aux foncteurs guattariens », Chimères, 2015/2 (N° 86), p. 55-64. DOI : 10.3917/chime.086.0055. URL : https://www.cairn.info/revue-chimeres-2015-2-page-55.htm
  • Dubarry, Alexandre. « Approche psychologique de l’émotion d’enchantement », thèse de doctorat en psychologie sociale, ED 603, Université Bretagne Sud, 2019. Pp. 40-54.
  • Saintenoy, Thibault. ‘Sur le chemin d’Apurimaq’ : Essai sur la représentation géographique du territoire dans la culture inca. Homme, Janvier-Mars 2013, n° 205, p. 7-33.
  • Martineau, Régis. « La carte, le territoire et les outils de gestion », Annales des Mines – Gérer et comprendre, vol. 120, no. 2, 2015, pp. 47-57.
  • Cardenas-Castro Alain, À propos d’ « Échange entre Urubamsinas et Yunca. P.C. », une peinture énigmatique de Juan Manuel Cardenas-Castro (2) in blog Sciences & art contemporain, publié le 28 janvier 2018, URL : http://alaincardenas.com/blog/oeuvre/a-propos-d-echange-entre-urubamsinas-et-yunca-p-c-une-peinture-enigmatique-de-juan-manuel-cardenas-castro-2/, consultée le 2 septembre 2020.
  • El mirador De « Capitán Rumi », blog de Leyla Luna [en ligne], visuel © Leyla Luna 2016, consultée le 2 septembre 2020.
  • https://www.parcoseradinabedolina.it/indexe.html
  • https://www.academiedesbeauxarts.fr/le-grand-prix-de-rome-du-paysage-historique

 

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