Un mural de Jorge Luis Chirinos Vásquez, « Passé, présent et futur de la Médecine » : propos sur la peinture murale cuzquénienne.

par Alain Cardenas-Castro et Jorge Luis Chirinos Vásquez

En descendant l’avenue de la Culture depuis l’Université San Antonio Abad, on peut longer le mur d’enceinte de l’Hôpital régional de Cusco et découvrir cette peinture monumentale intitulée Passé, présent et futur de la Médecine.

Ce mural a été réalisé pour commémorer les cinquante ans de cette institution en accueillant le visiteur qui pénètre dans ce bâtiment de forme pyramidale. Il vient s’ajouter aux nombreuses peintures urbaines comme celle de Juan Bravo Vizcarra ou régionales de Tadeo Escalante (voir les références bibliographiques) qui contribuent à la tradition des muralistes cuzqueno pour la diffusion et le partage de leur culture et de leur identité appartenant au monde andin.

Ce mural ­a été réalisé sur une période d’un mois, du 14 janvier au 14 février 1994, par Jorge Luis Chirinos Vásquez. Trois autres peintres ont collaboré à sa réalisation : Rubén Salazar Segovia, Jaime Béjar et Jesús Cuadros.

Le mural — de trois mètres de haut sur quinze mètres de large — se décompose en trois thèmes principaux illustrant le passé, le présent et le futur de la Médecine au Pérou.

Un premier espace illustre le Passé de la Médecine, il présente sur un arrière-plan d’architecture Inca et du Machu Picchu des scènes allégoriques, notamment celle convoquant la culture religieuse et rituelle des Incas de l’Ancien Pérou, dans laquelle la feuille de coca (Erythroxylon coca) a occupé une place importante par ses nombreuses propriétés curatives et énergétiques.

Cette scène s’équilibre parfaitement dans une composition de forme triangulaire, elle côtoie la figure tutélaire du scientifique péruvien Daniel Alcides Carrión[1](1857-1885) dont le portrait se confond avec la transparence d’un tube à essai sur lequel s’enroule un serpent d’Asklépios gigantesque. En suivant le déroulement horizontal de la composition vers la droite, on peut suivre l’ondulation du reptile qui continue de se lover autour d’un écorché, ici, à l’image d’un nu de Michel Ange. Comme extrait du Jugement dernier, tourmenté et en mouvement, ce modèle anatomique rayonne de lumières en se débattant pour arriver finalement à maintenir la tête du serpent pour recueillir son venin, symbolisant ainsi la recherche expérimentale d’Alcides Carrión menée jusqu’au sacrifice de sa vie.

En poursuivant ce déroulé, différentes représentations décrivent le présent et le futur de la Médecine au sein de cette institution médicale du Cuzco en illustrant une de ses missions, la Recherche.

Cette mission fondamentale est rendue visible par différents personnages et corps de métier qui s’affairent ; un personnel scientifique qui procèdent à des analyses au microscope tandis que d’autres effectuent des manipulations à l’aide d’éprouvettes dans un laboratoire que l’on devine situé à l’intérieur de l’hôpital grâce à l’effet de trompe l’œil en arrière plan de la composition.

Le présent et le futur sont aussi présentés par la principale mission thérapeutique de l’institution accomplies par divers praticiens qui sont mis en scène au travers de diverses opérations curatives. Sans oublier que cet organe déconcentré du Ministère de la Santé tient compte des populations rurales et de leur accès aux soins médicaux, la présence d’une infirmière placée dans un environnement naturel vient le rappeler. Vers la droite de la composition sont répartis une diversité de personnels des services administratifs et des services communs, acteurs indispensables affectés aux missions effectives de gestion, d’organisation et d’accompagnement utiles et nécessaires au bon fonctionnement de l’hôpital.

Cette réalisation murale — dont la composition suit la forme d’une croix que l’on peut percevoir tout au long du déroulement de ses différentes scènes — se révèle harmonieuse par son effet de contraste donné aux formes des objets et aux silhouettes des personnages qui sont peints de couleurs claires et cernés par un trait nuancé de noir afin de se détacher sur des arrière-plans et des fonds aux teintes sombres et aux tonalités rabattues. Le mural n’a pas subi de dégradations et il est resté dans un très bon état de conservation.

Ce remarquable exemple de narration et d’interdisciplinarité n’est pas si courant parmi les diverses réalisations murales existantes à Cuzco. Jorge Luis Chirinos Vásquez et ses collaborateurs ont réussi à allier la tradition et la modernité en utilisant leurs pratiques artistiques de muralistes pour transmettre l’Histoire du patrimoine culturel et scientifique de la ville de Cuzco. En convoquant l’Histoire de l’Art, de la Science et des Civilisations il partagent également au travers de leur culture ancestrale leur identité andine contemporaine.

[1] Le 5 octobre 1885, Daniel Alcides Carrión s’inocule le germe de la « verrue péruvienne » (Bartonella bacilliformis) pour démontrer qu’une maladie endémique typique de la région andine — qui affectait à l’époque les ouvriers participant à la construction de la ligne de chemin de fer entre Lima et La Oroya — était de nature infectieuse et transmissible. En s’inoculant les sécrétions extraites des verrues d’un patient afin de reproduire la verrue péruvienne il contracte, vingt et un jours après, la fièvre dite « de La Oroya ». Il vérifie ainsi le lien de l’origine commune des deux maladies. Il est considéré comme le « martyr de la médecine péruvienne ». Le jour de sa mort a été déclarée « Journée de la médecine péruvienne ».

Vue aérienne de de l’Hôpital régional de Cusco

Biographie succincte de Jorge Luis Chirinos Vásquez

Artiste plasticien, muraliste et commissaire d’expositions

Jorge Luis Chirinos Vásquez est né à Paiján, ville du nord du Pérou située dans la province d’Ascope, dans la région de La Libertad à 54 km au nord de la ville de Trujillo, dans la vallée agricole de Chicama, le 21 juin à 6h15. Au même moment des phénomènes astronomiques ont lieu dans la ville de Cusco et les premiers rayons solaires projettent sur les principaux sites religieux et rituels de la Cité Inca des ombres portées aux formes énigmatiques, des figures dont Jorge Luis Chirinos Vásquez tiendra compte dans son œuvre picturale.

 

 

Formation

  • École d’enseignement artistique des beaux-arts Macedonido de la Torre de Trujillo.
  • École Supérieure Autonome des Beaux-Arts Diego Quispe Tito de Cusco aujourd’hui Université d’Art.

Réalisations murales

  • Peinture murale du district de Quello, située dans la province de Quillabamba. Thématique environnementale sur la flore et la faune du lieu.
  • Peinture murale, municipalité de San Jeronimo, décoration de la piscine et du colisée. Thématique du Sport.
  • Peinture murale, « les 24 danses typiques de San Jeronimo », Centre culturel de San Jeronimo. Thématique de la Danse, en l’honneur du saint patron du District.

Renvois bibliographiques et sites :

  • Flores Ochoa, Jorge A. Pintura mural en el sur andino/ Jorge A.Flores Ochoa. – Lima : Banco de Crédito del Perú, 1993. – xxii, 359 p. : il. (algunas col.) – (Arte y Tesoros del Perú).
  • Tadeo Escalante: El Molino Del Génesis Cristiano, Alba Choque Porras, Forma revista de cultura andina, n° 2, Cusco 2009, p. 46
  • Juan Bravo Vizcarra. Municipalidad del Qosqo: Mural Historico del Qosqo, Sustento Historico y Arqueologico, Qosqo (1994), 68 p. : ill. en coul.
  • GARCIA-CACERES, Uriel. Daniel Alcides Carrión. Acta méd. peruana [online]. 2006, vol.23, n.1 [citado  2019-01-06], pp.12-14. Disponible en: <http://www.scielo.org.pe/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S1728-59172006000100009&lng=es&nrm=iso>. ISSN 1728-5917.
  • YouTube. (15 septembre 2014). Pintura Mural en el Sur Andino Cusco. Ministerio de Cultura Cusco, Pérou. Récupéré sur https://youtu.be/1Z8JDyWhffY
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