Quelques éléments à propos des cages à oiseau chinoises

par Didier Scuderoni et Christophe Comentale

« N’est-il pas suffisant pour constituer l’œuvre d’art

Qu’une émotion se manifeste à propos de l’objet ? »

Michel Leiris.

Au fil des mises en place d’événements, de demandes de documentation de chercheurs, il est devenu indispensable de connaître de façon précise les richesses des réserves qui continuent de se remplir avec des donations – fussent-elles modestes – complémentaires à celle de Françoise Dautresme et suscitées par cette donation initiale.

Différents animaux ou insectes, notamment les grillons, occupent une place très importante dans la tradition chinoise. Ils symbolisent le bonheur et la longévité. Ils sont généralement élevés pour le combat. Les grillons représentent également le cycle de la vie éternelle. La coutume chinoise est d’offrir un grillon dans sa cage lorsqu’une personne emménage dans sa nouvelle habitation. Os de yak ou de buffle, bois de santal, rotin, bambou, ivoire, porcelaine ou or, voire en cloisonné, sont autant de différents matériaux permettant de créer ces demeures aux formes parfois originales.

L’intérêt porté au grillon a suscité un nombre important de formes (ill.). D’autres êtres comme les chiens, les volailles (ill.), les oiseaux sont aussi victimes de l’amour que leur porte l’homme. François Dautresme a su trouver des artisans consciencieux auxquels il a commandé des cages et accessoires divers destinés à la survie des pensionnaires à plumes. Outre les pièces acquises par François Dautresme, j’ai consulté le travail d’un ancien collègue, ami et collectionneur, Michel Culas, également amateur d’oiseaux dont la curiosité, le goût ont permis l’édition de cette Grammaire de l’objet chinois. Par ailleurs, cette enquête nous a amenés à vouloir en voir plus sur ces objets, les bases de données chinoises nous ont apporté un complément tout à fait nécessaire.

Une vogue des oiseaux au fil de l’histoire et de l’esthétique chinoise

A l’aise dans les airs, l’oiseau a toujours symbolisé pour l’homme « les états supérieurs de l’être ». On en trouve des figurations dès le Néolithique avec de magnifiques pièces de jade, sur les poteries peintes ou gravées, puis sur les bronzes rituels. C’est ainsi que l’on retrouve dans la littérature mythologique chinoise des messagers célestes au service de la Reine Mère d’Occident, des oiseaux bleus se nourrissant de pierres précieuses. La place de l’oiseau auxiliaire des dieux est récurrente au sein des civilisations. Leur libération a souvent lieu lors des cérémonies et jours de fêtes importantes à caractère rituel. C’est ainsi que pour célébrer la naissance de l’empereur Tongzhi en 1862, l’impératrice douairière signe un édit impérial ordonnant de libérer tous les oiseaux enfermés dans une cage au sein du pays. Les oiseaux ont encore la faveur de nombre de peintures, en association avec des motifs floraux. Vers 1860, le père Armand David (1826-1900), prêtre lazariste, missionnaire, fonde, à Pékin, un muséum d’histoire naturelle riche de plus de huit cents spécimens d’oiseaux et de près de huit mille insectes et papillons. En 1885, au moment de la rétrocession des biens des jésuites, une clause stipule que la collection serait offerte à l’impératrice.

Des cages à oiseaux

Le soin apporté à observer, à élever des oiseaux a suscité une production diversifiée de cages en matériaux divers. Le musée d’art asiatique de San Francisco (Asian art museum) abrite une cage de bronze à couvercle avec des incrustations de malachite du Ve s. av. J. C. Les cages sont tant liées à l’apparat qu’au transport, ce qui induit des formes et formats spécifiques. La classe nantie n’hésite pas à utiliser des matériaux précieux (or, argent, ivoire, laque), tandis qu’en dépit de modèles influencés par des avant-toits de constructions remarquables, c’est la cage de format cubique de petite taille (20 cm) qui prévaut pour des petits oiseaux de type mésange ; pour les alouettes, les cages sont plus hautes (50 cm), les cages à rossignols sont en forme de poire. Enfin, les rouges-gorges ou les becs-fins sont gardés dans des cages plus petites de forme cylindrique (15 cm de hauteur).

Des accessoires

C’est avec ces pièces destinées aux cages que s’est vraiment exercé le talent des artisans. François Dautresme ne s’y est pas trompé qui a fait l’acquisition de godets à eau et à graines pour ces pensionnaires ailés.

Les cages sont, pour la plupart, démontables, on compte une vingtaine de pièces pour certaines. Un crochet (longzigou笼子钩 ou guagou挂钩), chef-d’œuvre de ferronnerie, surmonte toutes ces pièces. Il est en argent, en bronze ou en maillechort (baitong 白铜) et s’avère un des éléments décoratifs de la cage, certains crochets ont la forme d’un cou de cygne afin d’accrocher la cage dans les arbres. Comme le rappelle Michel Culas, « on a noté sous les Qing, que certaines cages étaient décorées, sous le crochet, d’une boule de couleur identique au bouton de rang que les mandarins arboraient à leur chapeau ».

Quant aux godets (shiguan食罐) à grain ou à eau, on en voit de formes variées, oblongues, cylindriques, piriformes. Ils sont exécutés en porcelaine, en ivoire sculpté, en bois ou en cuivre. Comme pour les céramiques, des motifs de fleurs apparaissent sur la panse ou le pourtour de la pièce, certaines sont signées sous leur base. L’anse qui accompagne chacune est fixée par un système de tenon placé entre les barreaux. On remarque aussi des fixations qui s’encastrent entre deux barreaux.

Les perchoirs portent parfois des embouts d’ivoire, d’autres, des sculptures ou des moulures diverses. Les bois employés sont très divers : bambous lisses, branches rugueuses ou noueuses, des pièces de bois de santal ou d’ébène, tous réputés fastes pour la santé des oiseaux.

Selon la nourriture donnée aux différentes espèces d’oiseaux, l’inventivité des amateurs d’oiseaux va permettre de créer des pinces, coupelles diverses pour donner des aliments plus difficiles à attraper, comme les larves, vers et fruits. De même que les théières sont protégées dans une épaisse vannerie ouatée qui conservera à la boisson sa chaleur, les cages sont enveloppées dans un fourreau de tissu sombre lors des déplacements qui pourraient effrayer l’oiseau.

Cette conception de l’oiseau choyé rappelle l’application avec laquelle dans le sud de l’Italie ou en Espagne on élève des oiseaux dans des cages de petites dimensions qui sont censées aider au développement du chant chez les passereaux ainsi maintenus en captivité. Cela renvoie aussi un peu aux animaux-machines de Descartes, conception par laquelle le philosophe fixe ainsi la différence entre l’homme et l’animal, dont le statut est assez évident quand l’on voit dans certaines cages qu’un automate a tout simplement remplacé l’oiseau…

Renvois bibliographiques et sites

  • Emmanuel Boutan, Le Nuage et la vitrine, Une vie de Monsieur David, Éd. R. Chabaud, 1991.
  • Michel Culas, Grammaire de l’objet chinois. Paris : Ed. de l’amateur, 1997.269 p. : ill. en coul. Bibliog. pp. 263-265. Index
  • François Dautresme, Chine, art de vivre et art de survivre. Barcelone : fondation J. Miro’, 1995. https://sns.91ddcc.com/t/106067 (en chinois)
  • Armand DAVID, De quelques services rendus aux sciences naturelles par les missionnaires de l’E.-O. par Armand DAVID (1826-1900) Missionnaire de la congrégation des lazaristes, Correspondant du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. In : Missions catholiques, 1888, tome XX, pp. 214-216, 226-227, 236-239, 246-248, 258-261, 272-274, 286. 10 ill. https://seaa27112b412afb2.jimcontent.com/download/version/1481542371/module/12978458927/name/david_autobio.pdf

 

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