Portraits d’hier et de demain (6) « Les créatures entre ombre et lumière d’Alberto Quintanilla »

par Alain Cardenas-Castro

1934. Cusco ; 1961, Paris. Ces deux dates fonctionnent comme deux pôles complémentaires qui s’attirent et, à l’égal d’un aimant forment des zones de vide magnétique. Sa solide formation artistique et technique est double, d’abord un cursus aux Beaux-arts de Cusco et de Lima, puis de Paris et, par ailleurs, la fréquentation de l’Atelier 17 de William Hayter. Cet ensemble de passages dans des environnements bien différents, tous avec des pratiques distinctes, ont comme canalisé les pulsions et l’imaginaire narratif si facilement déconnecté du réel où il prend ses assises, des points de repère forts et comme des tranches de vie creusées sur l’instant ou, au contraire, des narrations qui vont s’en éloigner pour mener vers d’autres contextes. Et au quotidien, le jardin extraordinaire qui rassemble aussi touffu que ceux du Douanier Rousseau, une nature en phase avec les œuvres.

(ill. 1) Alberto Quintanilla dans son atelier robinsonnais, juin 2021.

Des techniques et des couleurs

Une inventivité à fleur de peau permet à Alberto Quintanilla (ill. 1) de traduire de façon classique, dessin, peinture à l’huile, et aussi par la gravure, taille douce ou lithographie, ses narrations discordantes et attentistes. Le recours à la sculpture, surtout la sculpture en cloisonné existe en parallèle à une sculpture d’une autre échelle, induite avec d’autres matériaux, souvent de rebut, comme papier, carton et tous ces éléments du quotidien qui auraient dû être éliminés.

Quant à son goût pour une polychromie intense, il vogue notamment vers l’utilisation des rouges et des verts qui trouvent un équilibre dans un environnement de bleus saupoudrant leur matière invasive et drue. Il se manifeste surtout dans une intensité équilibrante, vers un univers de dramatisation intense, au fil de pensées et de visions qui doivent prendre parfois leurs marques à l’aune de personnages vus par les sites qui ne cessent de remonter des pièces archéologiques dévoilant les entrailles des générations passées.

(ill. 2) Malkikuna (2002), huile sur toile

La présence impérieuse des personnages protéiformes

Parmi les thèmes chers à ce créateur vorace et sans cesse troublé par les formes alentour, s’impose le personnage. Une drôle de façon de le mettre au monde, ce personnage et de lui donner vie : souvent bicéphale, à la fois de face mais autant de profil, il doit s’exercer à de drôles de dialogues, ceux de l’instant, tout en réfléchissant à d’autres éléments qu’il aura en tête. Il est, en cela, à l’égal avec les créatures animales qui peuplent cet univers aux normes flottantes. Comme les presque humains dépeints, les animaux, qu’ils soient volants, rampants, flottants, ont, à l’égal des humains des dents acérées qui rappellent à tout Européen ces poissons carnassiers vus dans les documentaires, films et autres reproductions de revues. Si ce n’est qu’ils ont acquis dans cet oeuvre une sorte de détermination froide face au monde. Sont-ils là pour protéger ou pour avaler, disjoindre celui, celles ou ceux qui leur font face ? Cette femme ( ill.2), nue, aux prises avec cinq animaux : serpent-dragon, loup-garou, tapir, oiseau-lézard, est coiffée d’un caméléon qui n’a pas voulu changer de couleur. Peur ? Envie ? Désir ? Hésitation ? Le regard montre une sorte de contentement face à ce moment de rencontre… A chacun de sublimer et d’interpréter ce qui est en train de se passer, de ce moment de rencontre qui devrait donner lieu à des instants autres… Comme pris d’un moment de folie ou en transe, cet homme (ill.3) couvert de tatouages rappelle les visages de nombre de civilisations où les marques sur le corps renvoient à ces aspirations particulières, un reflet de soi valorisé. Il n’empêche que pour chacune de ces réalisations, que les pièces soient de petites ou de grandes dimensions, elles sont une démonstration réussie de l’art et de la perfection atteinte par ce travail du métal et des citations — ici l’or — qui vient rehausser et conférer un côté magique à la pièce !

(ill. 3) Tukuykuq (la Titina), fer et bronze

De cette dégaine déjantée naît une énergie qui doit être positive à qui regarde, une étincelle de vie…

Quant à ce cavalier (ill.4), un conquérant qui rappelle les images nées des événements historiques survenus voilà plusieurs siècles dans le Nouveau Monde, sa prestance à la fois fière et infantile renvoie aux contradictions des êtres face au réel, les années ont passé, et, en dépit de son allure, le cavalier est d’un monde disparu…

La sculpture monumentale El conquistador (2002), fer et bronze

De l’universalité des imaginaires

En plus des constantes qui parcourent ces œuvres, s’imposent les correspondances et évidences qui font écho à de grands mythes, à de grands thèmes obsessionnels drainant les œuvres des créateurs habitués à regarder le monde. Des êtres humains hybrides évoquent le maître muraliste du Sud-andin Tadeo Escalante cartographiant le feu éternel sur les murs de l’église San Juan Bautista de Huaro. Ces poissons volants, carnassiers et aériens, les quadrupèdes à tête de serpent-dragon ou autant, ce lémurien mal abouti, tous renvoient autant à des pièces archéologiques du pays natal d’Alberto Quintanilla, mais aussi étrusques ou également aux personnages d’Anne van der Linden (1959, Bromley) qu’au Classique des Monts et des Mers, cette encyclopédie des monstres autant que traité géographique composé vers le IIIe s. av. J.-C., décrivant plus d’une centaine de pays où se mêlent le fantastique et les mythes à la réalité. Ces correspondances laissent toute son individualité à l’imaginaire combatif et sidéral de ce créateur à la poursuite d’êtres interrogateurs du moment qui les a fait naître.

Alberto Quintanilla dans son atelier lors de l’entretien qu’il m’a accordé le 9 juin 2021

Bibliographie succincte

  • QUINTANILLA Alberto. Qutinapaq, Para Volver, Centro cultural Inca Garcilaso, Lima, 2012. 51 p., ill. coul.
  • QUINTANILLA Alberto. Universidad Alas Peruanas, 2007, Lim-Perú, 194 p., ill. coul.
  • QUINTANILLA Alberto. Éd. Arte/Reda, textes : Salazar Bondi, Roca-Rey Miro Quesada, Gassiot Talabot, Sanesi, Drot, Tord. Lima, Pérou 2005, 60 p., ill. coul.
  • QUINTANILLA Alberto. Tayanka, Ediciones Petroglifo, Perú 2004. 40 p., 7 ill. de l’artiste n/b.
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