Portraits d’hier et de demain (5) « Au-delà de l’indigénisme. Manuel Gibaja, un passeur de culture »

par Alain Cardenas-Castro

Afin de poursuivre la galerie de portraits choisis dans le panorama de la création plastique contemporaine péruvienne, j’ai décidé de faire écho à l’exposition intitulée Global(e) Resistance, programmée au centre Pompidou. Mon choix s’est porté sur le plasticien péruvien, Manuel Gibaja, grand oublié parmi cette sélection d’artistes effectuée par les commissaires d’exposition, Alicia Knock, Yung Ma et Christine Macel[1] suivant la thématique proposée.

(ill. 1) Cusqueñita, aquarelle de Manuel Gibaja

Cette exposition estivale dévoile plus d’une centaine d’œuvres réalisées par une soixantaine d’artistes et entrées dans les collections du Musée national d’art moderne au cours de la dernière décennie […] Elle présente une majorité d’artistes issus des Suds (essentiellement, l’Afrique de l’Ouest et du Sud, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est et l’Amérique latine) et se donne pour ambition d’examiner les stratégies contemporaine de résistance ». Comme Christine Macel le rappelle : « les artistes poussent le musée à se penser comme un forum, dans sa structure interne, et comme une plate-forme ouverte, à être un musée social et politique. Par les thèmes qu’ils abordent, ils l’incitent également à se décoloniser de l’intérieur, à s’ouvrir à la diversité, et à devenir un lieu de transversalité où puisse se penser un nouvel universel non hégémonique et inclusif. (Communiqué de presse en date du 5 février 2020).

 

Des thématiques stratégiques et opportunistes

Les thématiques liées à la résistance et les stratégies contemporaines de résistance qui sont développées par les artistes sont des thèmes présentés de manières récurrentes en France, certainement pour illustrer la devise « Liberté, Egalité, Fraternité ». Cette réitération est aussi le cas pour le mot engagé qui définie de manières vulgaire et abusive divers types de performances artistiques ou d’œuvres manifestes. Etrangement, la résistance proviendra quasiment toujours d’un autre et les expressions particulières de cet autre seront conservées dans une périphérie sémantique ; dans un au-delà à partir duquel il sera possible de puiser de cette réserve des exemples d’ailleurs ainsi définis. Ces modèles deviendront alors des classiques que l’on pourra identifier en les retrouvant dans les centrales artistiques convenus de la globalisation. Ainsi, la mise en avant de ces œuvres choisies prouvera assurément au monde et à nous-même nos idéaux communautaires. Il en va de la sorte du prix de la Fondation d’Entreprise Ricard que l’on ne peut manquer sur le parcours d’exposition qui mêle la sélection aux autres œuvres des collections :

Le prix de la Fondation d’Entreprise Ricard  2019, attribué à l’artiste colombien Marcos Ávila Forero, est exceptionnellement présenté cette année dans le cadre de l’exposition Global(e) Resistance . Avec la série Alpargatas de Zuratoque, l’artiste, à la démarche éminemment politique, produit un geste poétique de mémoire à travers un palimpseste de récits intimes de paysans expropriés, « tissés » sous la forme d’espadrilles, qui entre en dialogue avec les œuvres de l’exposition. (ill. 2)

Pour illustrer autrement cet exemple d’empathie nécessaire et indispensable à la bonne fluidité mécanique et globalisante du monde de l’art, on peut s’attarder sur l’une des vitrines du musée de l’Homme explicitant ce concept de mondialisation au travers d’objets contemporains. Cette institution parisienne, rénovée en 2015, présente des téléphones portables placés sur un planisphère (ill. 3). Les téléphones, objets standardisés, sont recouverts par des étuis ou des coques de protection, masquant ainsi le téléphone tout en permettant d’identifier leur provenance grâce à leurs motifs et à leurs matériaux. De cette façon, cette vitrine aborde le concept de globalisation, à partir d’objets qui sont redéfinis et dont les identités culturelles se recréent, il n’en demeure pas moins qu’il subsiste une fabrication standardisée d’un produit marchand issue d’un montage complexe réalisé par de multiples collaborations internationales.

La sélection proposée par les commissaires du Centre Pompidou comporte peu d’artistes latino-américains. On distinguera parmi les modèles de résistance proposés, des acteurs reconnus et approuvés par les réseaux institués, les œuvres de Coco Fusco et Guillermo Gómez-Peña, d’Ivan Argote et de Teresa Margolles.


De gauche à droite. (ill.2) Marcos Ávila Forero, Zuratoque Sandals, Costal # 2, Russo Cañas Family (2013), Installation, Photographie sur papier RC, sandales tissées à la main, fil de sacs de jute, 100 x 150 cm (photographie), chaussures de dimensions variables © Aurélien Mole ;  (ill. 3) une des vitrines du Musée de l’Homme sur la globalisation du monde contenant des téléphones portables et leurs étuis ou coques.


Un créateur, peintre, agitateur social et journaliste engagé

La province de Cusco, au Pérou, fait partie de ces horizons lointains qui restent des non lieux dont on réduit le potentiel culturel à quelques sites comme celui emblématique du Machu Pichu, alors que cette région andine a toujours été un vivier d’artiste et d’entreprises artistiques multiples. La richesse de l’histoire de l’art du Sud-andin péruvien et les vestiges de son patrimoine culturel ont favorisé la sensibilité des créateurs qu’elle a générés depuis plusieurs siècles. Parallèlement, on pourra constater que ces artistes ont affirmé des formes de résistances ­— forgées à la base à l’encontre du conquérant espagnol ­— afin de préserver leur identité originelle. Aujourd’hui, cette résistance, toujours vivace, se traduit par une volonté de préserver une culture et des valeurs communautaires au quotidien. Manuel Gibaja est un des artistes qui contribuent à cette dynamique collective en développant sa création autour de concepts identitaires tout en favorisant des réseaux d’enseignement et de partage.

(ill. 4) Manuel Gibaja, Danzas diabólicas de máscaras y hombres (2013), dessin à l’encre sur papier

Manuel Gibaja Gonzales est né dans la Vallée Sacrée des Incas, à Calca. Cette capitale du district qui porte le même nom, Calca, est aussi le chef-lieu de l’une des treize provinces de la région de Cusco, nommée également Calca. C’est dans cette ville que sa vocation de peintre s’est révélée et c’est certainement pour lui rendre hommage que Manuel Gibaja a créé les motifs des armoiries de la province.

A partir de 1969, Manuel Gibaja commence à suivre le cursus de formation de la faculté des sciences sociales de l’Université Nationale San Antonio Abad de Cusco (UNSAAC) en étant également l’un des membres fondateurs du théâtre universitaire. Parallèlement à ses études, il remporte un premier prix de peinture à l’occasion des Jeux floraux organisés par l’université. C’est alors, qu’il décide d’interrompre ses études pour entrer à l’École nationale des beaux-arts de Lima, puis, de retour à Cusco, il suit le cursus de l’École des beaux-arts pour obtenir un diplôme de professeur d’arts plastiques.

(ill. 5) Aquarelle de Pancho Fierro (1809-1879), Etudes de personnages et scènes de la vie quotidienne au Pérou entre 1836 et 1839. ©Artcurial 2014

Par la suite, Manuel Gibaja multiplie les voyages à travers différentes régions du Pérou en tant que peintre paysagiste. De Chiclayo à Puno, et en passant par Trujillo, Cajamarca, Huaraz, Arequipa, Tacna il capte et restitue les paysages variés de ce pays grand comme deux fois la France métropolitaine[2]. L’aquarelle (ill.1, 8, 10) est la technique qu’il prévilégie et dans laquelle il excelle comme son confrère Pancho Fierro[3] en d’autres temps (ill.5).

En 1970, Manuel Gibaja créé le Café culturel 31, au sein de la ville qui a vue naître sa vocation, Calca, en même temps, il fonde la première branche de l’Association nationale des écrivains et des artistes. L’année suivante, en 1971, après avoir été professeur d’arts plastiques à l’école Humberto Luna de Calca, il est nommé professeur de peinture et de philosophie de l’art à l’Ecole supérieure des beaux-arts de Cusco. Il enchaîne alors de nombreux projets et sera à l’origine de la galerie d’art de l’école.

A Cusco, Manuel Gibaja a vécu pendant plus de quarante ans dans le quartier de San Blas et a créé et animé l’Association des jeunes écrivains et artistes de Cusco ainsi que l’Association culturelle René Ramírez tout en se consacrant à l’écriture et en dessinant des illustrations pour la revue politique et culturelle « LLaqta ». Manuel Gibaja a également créé une des premières galeries d’art de Cusco et, en 2000, dans ce même quartier de San Blas, rue Tandapata, il ouvre « El taller de Manuel » (L’atelier de Manuel) et la Casa de barro (La maison de la terre). Ces espaces d’apprentissage et d’expressions artistiques sont des plateformes de créativité qui éduquent et transmettent les savoirs traditionnels locaux tout en résistant aux modèles esthétiques dispensés par la globalisation.

(ill. 6) Tupac Amaru, peinture historique de grand format réalisée par Manuel Gibaja pour son exposition au musée historique régional de Cusco en 2019

Lors de mon dernier séjour au Pérou, pour le commissariat de l’exposition Juan Manuel Cárdenas Castro au Musée historique régional de Cuzco[4], Manuel Gibaja m’a précisé qu’il était avant tout un peintre. J’ai effectivement pu le constater lors de l’entretien qu’il m’a accordé et pendant lequel il m’a patiemment commenté la série qu’il préparait à ce moment là sur Tupac Amaru. Après cette première présentation dans la partie de son atelier réservé à l’élaboration de ses œuvres monumentales (ill. 6), il m’a présenté ses carnets de croquis agrémentés de dessins, de notes écrites et principalement d’aquarelles (ill. 1 et 10). Pouvoir apprécier les travaux d’artistes en leur compagnie reste toujours un moment privilégié (ill. 7), et j’ai pu avoir cette opportunité quelques jours avant la présentation muséale de ses œuvres[5]. Sans aucun doute, Manuel Gibaja est un créateur maîtrisant de multiples techniques, du dessin (ill. 4) à la peinture, autant sur de grands formats que sur ses carnets d’aquarelles remplis au gré de ses rencontres paysagères. De ces formats développés en thèmes historiques annonçant la maîtrise du mural jusqu’à ces aquarelles naturalises, c’est en sensible et virtuose qu’il transmet les différentes facettes de la culture andine, une culture qu’il communique également à travers les multiples canaux de diffusion mis en place au cours du temps : cours d’arts plastiques, conférences, publications, créations de lieux culturels, etc. Il s’emploie à préserver cette histoire avec ses mythes et ses légendes qui circulent oralement (ill. 6 et 8).


Ci-contre. (ill. 7) Visite des ateliers de Manuel Gibaja lors de ma mission à Cusco en octobre 2019.


Gibaja privilégie les villégiatures qui satisfont sa curiosité et son goût du partage. Ces voyages ont le plus souvent pour but de présenter son travail jusqu’en Europe en lui permettant d’aller à la rencontre d’autres cultures et de confronter ses points de vue. Ainsi, il a exposé, en 1992, à Dresde en Allemagne et à Genève en Suisse, en participant à l’événement « Pourquoi les 500 ans ? » de la conquête espagnole, un événement qui a regroupé des artistes latino-américains qui, pour certains, comme Manuel Gibaja, protestait contre cette action sanglante du passé, alors que d’autres considéraient les bienfaits de la colonisation espagnole.

(ill. 8) Manuel Gibaja, Paysage fantastique en Chumbivilcas (2019), aquarelle et encre sur papier

Manuel Gibaja, contribue également à diffuser sa culture d’origine, d’une part, parce qu’il en est fier, et, d’autre part, afin qu’elle perdure. Le processus de diffusion qu’il a adopté passe par deux principaux circuits, en premier lieu, celui du partage des connaissances, en exposant son travail et en initiant des mouvements artistiques avec pour vocation de stimuler des courants de pensée, et, en second lieu, celui de ses activités de journaliste. De cette manière, il pourra, à partir de 2011, participer, à Turin, à l’événement Identité et différence en présentant son travail anthropologique et sociologique sur les habitants des Andes et sur l’indigénisme ou bien initier un cycle d’expositions personnelles et collectives d’abord au Pérou et par la suite en Autriche, en Bolivie, au Chili, en Équateur, en Argentine, au Japon, aux États-Unis, en Suisse, au Kosovo, pour finir en Corée. Durant cette période, il créera également à Cusco le mouvement Imapu, un mouvement fédérateur qui propose de placer la culture andine et son histoire au cœur d’une synergie entre peinture, théâtre, poésie, musique et cinéma. Un mouvement qui s’étendra par la suite à la Bolivie et à l’Equateur pour arriver jusqu’en Allemagne.

Cet artiste dynamique déploie aussi une activité de journaliste considérable, il rédige des articles pour les quotidiens tels que, El Sol, El Comercio de Cusco, La República, Tiempos del Mundo et il dirige le supplément culturel FORMA du quotidien El Diario de Cusco avec plus de six cent numéros publiés à ce jour (ill. 9). Il a dirigé également les magazines de culture andine Forma, Parhua et Patrimonio. Dans un autre registre littéraire, il est l’auteur de l’ouvrage intitulé El Púlpito De San Blas, historia, estética e iconografía, et en tant qu’historien de l’art, son éclectisme l’a mené à préparer un prochain livre sur les arts rupestre et contemporain cusquéniens.

(ill. 9) Forma, le supplément du quotidien Diario del cusco, n° 823, 12 octobre 2019, p. 8

De nombreuses institutions culturelles ont récompensé le travail de Manuel Gibaja. On peut compter parmi les principales, la municipalité de Calca, l’Institut national de la culture à Cusco qui lui a décerné le prix Inca Garcilaso de la Vega, l’École des beaux-arts de Cusco, le ministère de l’industrie et du tourisme de Cusco, l’Université Nationale San Antonio Abad de Cusco (UNSAAC), la municipalité de Salta en Argentine, etc.

A la question de la journaliste María Luz Crevoisier sur ses influences et son rattachement à une nouvelle tendance indigéniste, Manuel Gibaja a répondu :

Nous sommes habitués à être qualifiés d’indigénistes ou de néo-indigénistes, car être originaire de la Sierra ou de Cusco est une position catégorique. Il faut peindre à partir de l’endroit où nous nous trouvons, où chaque jour courent le regard et les sentiments, dans mon cas, c’est le paysage andin modelé et accidenté, qui me saisit avec passion, c’est l’idée et la motivation qui m’accompagnent depuis des années, ainsi mes travaux s’appuient sur l’appréhension des essences des peuples et du paysage andin.

Conscient de son appartenance culturelle, Manuel Gibaja est aussi un consommateur de cette production collective, le matériau de son travail peut désormais provenir de l’extérieur, d’un objet qui n’appartient pas à son univers mental personnel, à d’autres cultures que la sienne. Son imaginaire contemporain peut ainsi être déterritorialisé, à l’image de la production globale[6]. Mais en représentant d’un lieu, en l’occurrence son pays d’origine, aussi en curieux de l’autre, Manuel Gibaja continue de créer un équilibre entre les gens et les choses. Par sa production plastique variée et ses échanges culturels à travers le monde et sans avoir attendu les concepts esthétiques émergeants du XXIe siècle, Manuel Gibaja s’est positionné en exote et résiste magnifiquement à cette grande masse molle qui s’acharne à circonscrire le monde et sa diversité.

[1] Les commissaires de l’exposition Global(e) Resistance, Christine Macel, conservatrice en chef, chef du service Création contemporaine et prospective, Alicia Knock et Yung Ma,
conservateurs au Musée national d’art moderne, service Création contemporaine et prospective

[2] Pour mémoire : les espaces immenses du pays — le Pérou a une surface de 1 285 216 km 2 — sont propices à des restitutions d’une Nature grandiose.

[3] Pancho Fierro (1807-1879) est un peintre péruvien renommé pour ses peintures réalisées à l’aquarelle et qui décrivent la vie quotidienne liménienne au XIXe siècle.

[4] Voir en bibliographie l’article relatif à Juan Manuel Cárdenas Castro

[5] Exposition Manuel Gibaja – Tupac Amaru, Museo Histórico regional – Casa del Inka Garcilaso de la Vega, Cusco, Pérou, novembre 2019.

[6] Cf Nicolas Bourriaud, Le collectivisme artistique et la production de parcours ; in catalogue de l’exposition Playlist. 2004. Palais de Tokyo (commissariat).

(ill. 10) Manuel Gibaja, Besando la sal de la tierra (2013), aquarelle sur papier

Eléments de bibliographie

 

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