Portraits d’hier et de demain (4) Rencontre avec le peintre et sculpteur Juan Bravo Vizcarra

Un premier voyage, un retour à mes racines péruviennes, et ce qui était en même temps une mission d’étude sur l’art contemporain qui entoure ma création, m’a mené à Cuzco en juillet 1988. Lors d’une promenade sur des vestiges archéologiques de Saksaywaman [Saqsaywaman ou Sacsayhuamán] (mot quechua signifiant « rapace content » ou « repu »), est une forteresse inca ou un centre religieux dédié au Soleil et à d’autres dieux incas, le lieu est situé à deux kilomètres de la ville de Cuzco. Construite vers le XIIIe siècle, très probablement dans un but défensif ou religieux, la forteresse se trouve à 3 700 m d’altitude. Ses murs s’étalent en zigzag sur trois niveaux. Elle a la forme d’une tête de puma, animal sacré dans la tradition inca. C’est là, à quelque deux kilomètres de la ville de Cuzco, que j’ai fait la rencontre de Juan Bravo Vizcarra.

par Alain Cardenas-Castro


Portrait. Rencontre avec Juan Bravo Vizcarra, Cuzco, 1988 / Alain Cardenas Castro
vidéo 8, 15 min (extrait).
Document réalisé lors d’une mission d‘étude sur l’art contemporain au Pérou en 1988.

Ce septuagénaire au béret basque et à la moustache aussi fine que pouvait l’être celle d’Errol Flynn, m’est apparu vêtu d’un costume européen, alors qu’il exécutait quelques croquis de paysages sur un carnet. Je suis attentif à sa façon de mettre en place ses dessins, la discussion s’engage. Je suis à peine diplômé des Beaux-arts, je ressens que nous avons des affinités. Il me dit être peintre, avoir son atelier à Cuzco. Il a, du reste, déjà réalisé des œuvres murales de commande dans la ville et ailleurs. L’œuvre la plus célèbre est la peinture murale sur l’histoire du Pérou exécutée en 1992 (ill.1).

(ill. 1) Juan Bravo Vizcarra (1922-2016), Historia del qosqo Histoire du Cusco (1992), mural de 50 x 6 m, Cusco. © ACC

Rendez-vous est pris pour aller le revoir à son atelier.

Je loge alors dans le prestigieux hôtel Eldorado Inn sis au centre-ville, dans l’avenida del Sol. Je hèle un taxi, la Coccinelle fabriquée par Volkswagen, produite au Brésil et que l’on retrouve dans de nombreux pays d’Amérique latine.

Le rendez-vous chez ce peintre est inattendu. Cette production autour de l’indigénisme me rappelle ce que j’ai vu dans l’atelier de mon père avec sa peinture qui privilégie des formes plutôt rondes. Quant à Juan Bravo, il crée dans un style plus géométrique, cela s’explique probablement par son apprentissage aux sciences qu’il a effectué en faculté de physique et de mathématiques à l’Université San Antonio Abad de Cuzco avant de se consacrer en autodidacte au dessin et à la peinture. En 1945, Juan Bravo part à Lima pour participer à sa première exposition, à l’âge de vingt trois ans. Il fréquente un groupe d’amis, des sculpteurs, des poètes et des peintres comme son compatriote, Sérvulo Gutiérrez[1]. A l’instar de beaucoup d’artistes péruviens, il souhaite un regard extérieur, européen, sur son œuvre. Je lui dis mon souhait de capter en vidéo ce rendez-vous. Cette première rencontre se transforme en un échange entre confrères et aussi en un reportage que j’effectue avec ma camera. Ce témoignage recueilli à l’improviste devient ainsi une archive inédite sur l’un des peintres reconnus de Cusco.

L’atelier de Juan Bravo est lieu de travail mais aussi lieu de vie : de plain-pied, il comprend une véranda, un espace de présentation pour la promotion de ses peintures et sculptures, disposées sur des étagères ; des cartons contiennent ses dessins. Avant de me présenter ses peintures, il me montre ses dessins au trait et des formes synthétiques liées à la thématique indigéniste ou la mythologie des Incas. Il sort ensuite des peintures sur papier.

Une de ses peintures sur toile traite de l’actualité péruvienne. Cette peinture d’histoire évoque la période de conflit armé subi par le Pérou entre les années 1980 et 2000 (ill. 2). Cette guérilla opposant principalement le gouvernement péruvien aux organisations terroristes a fait plusieurs milliers de victimes. Le traumatisme est important pour les péruviens, et Juan Bravo, à la manière d’un Tamayo, intègre dans sa composition un Perro aullando a la luna [2] (ill. 3). Comme l’a écrit le poète mexicain Octavio Paz : « Ese tejido de sensaciones pictóricas que es un cuadro de Tamayo es, asimismo, una metáfora […] ¿Qué dice esa metáfora? El mundo existe, la vida es la vida, la muetre es la muerte, todo es”, cette phrase à propos du travail de Tamayo peut s’appliquer à cette tragédie mise en peinture par Juan Bravo : « Ce tissu de sensations picturales qu’est un tableau de Tamayo est aussi une métaphore […] Que dit cette métaphore ? Le monde existe, la vie est la vie, la mort est la mort, c’est tout ».

Juan Bravo me présente une peinture exécutée à l’acrylique, une technique qu’il privilégie pour sa moindre toxicité. Cette peinture de moyen format représente une divinité andine liée à la pluie (ill. 4). La jeune divinité tient dans sa main gauche une fleur de cantuta (cantua buxifolia), la fleur nationale du Pérou, une fleur le plus souvent de couleur pourpre appelée la fleur sacrée des Incas. Cette fleur peut signaler aussi, pour celle qui la porte, son statut de célibataire. Dans la paume de la main droite de la jeune femme, une gouttelette permet à un colibri, symbole aérien dans la mythologie andine, de s’abreuver. Juan Bravo a placé la jeune divinité au centre d’une mandorle en forme de goutte d’eau. En arrière-plan, un arc-en-ciel contribue à renforcer la gamme colorée de la composition sur un fond constitué de montagnes de glace traitées en tonalités froides. Juan Bravo a certainement puisé dans les représentations de princesses incas vues au musée archéologique de Cusco (ill. 5).

(ill. 6) Juan Bravo devant sa composition dynamique autour de la roue. Capture d’écran de la vidéo 8 de 15 min.

La toile que Juan Bravo me détaille est une composition dynamique dont le mouvement est entrainé par le symbole d’une technologie absente de l’Amérique précolombienne : la roue. Dans cette peinture de genre, le maestro a voulu représenter une famille de banlieue transportant une lourde cargaison de maïs sur un chemin pentu grâce à une charrette à roue (ill. 6). Cette famille en déplacement peut aussi faire le sujet d’une analyse sociologique actuelle, au Pérou et ailleurs.

(ill. 7) Une scène folklorique détaillée par Juan Bravo. Capture d’écran de la vidéo 8 de 15 min.

Les sujets du folklore andin n’échappent pas à Juan Bravo qui a peint une scène musicale avec deux représentants de la province de Canas, une des treize provinces de la région de Cuzco (ill. 7). Les deux musiciens vêtus d’habits colorés jouent du pinkuyllo, la flûte andine par excellence. Cette flûte est présente traditionnellement pendant les festivités accompagnant les récoltes et au cours des combats cérémoniels ou même des rituels amoureux.

Je vois aussi des sculptures en terre cuite, l’une d’elle est la maquette d’un modèle plus grand, m’explique Juan Bravo. Elle est intitulée, Yawira [3] (ill. 9). Juan Bravo a privilégié ici la rondeur des formes de ce personnage féminin qu’il a décliné en plusieurs versions dessinée et peinte. Je suis sensible à cette statuette,  ses formes rondes me rappellent aussi les peintures de mon père. Ces rondeurs reflètent l’ondulation  des méandres aquatiques dans lesquels cette divinité évolue. Juan Bravo rappelle aussi qu’il a évoqué la longue chevelure des cusquéniennes comme celle de certaines momies amérindiennes.

(ill. 8) Juan Bravo présente sa sculpture intitulée Yawira en la faisant pivoter sur elle-même. Capture d’écran de la vidéo 8 de 15 min.

Juan Bravo détaille devant la caméra la manière dont il a réalisé sa sculpture (ill. 8). Il explique qu’il a commencé par modeler la forme féminine avec de la terre, qu’il a ensuite effectué un moulage dans lequel il a versé de la barbotine (terre liquide) pour finalement effectué la cuisson du modèle dans un four électrique.

Il insiste sur la coloration brune de la chevelure qu’il a réalisée à partir d’une préparation de feuilles de nogal (Juglans neotropica[4] infusées. Le reste de la figurine a été patiné à l’aide de cire.

Je suis également sensible aux lignes pures de ses dessins géométriques comme celui représentant un indien jouant de la zampoña (ill. 10).

Je n’ai pas eu l’occasion de revoir Juan Bravo Vizcarra. J’ai appris la nouvelle de sa mort, alors que je préparais un article sur Jorge Chirinos, un peintre muraliste cusqueno de la génération suivante. Le Pérou a perdu un de ses grands créateurs, mais il est rassurant de constater les jeunes talents que produit en abondance le Cusco, cette terre de cultures et d’histoire.

[1] Sérvulo Gutiérrez Alarcón (1914-1961) est un peintre et sculpteur péruvien. Il a été boxeur avant de s’initier à l’art en travaillant dans un atelier de restauration de peintures avec son frère. Il séjourne en Argentine pour participer au championnat sud-américain de boxe, c’est à cette occasion qu’il rencontrera le sculpteur argentin Emilio Pettoruti (1892-1971) et le peintre Oscar Capristo (1921-2006). Ces rencontres seront déterminantes pour sa vocation artistique.

[2] La peinture à l’huile « Perro aullando a la luna » Chien hurlant à la lune exécutée par le peintre mexicain Rufino Tamayo en 1942 a été vendue chez Sotheby’s en 2018.

[3] Yawira est le nom d’une montagne du sud-andin et aussi le nom de la fille de l’Anaconda-poisson dans les mythes des populations tucano et arawak du Nord-Ouest amazonien.

[4] Le nogal est un arbre d’une vingtaine de mètres de hauteur qui se développe dans les Andes à plus de mille mètres d’altitude. Le tronc est souvent utilisé pour la fabrication de guitares et traditionnellement les feuilles infusées permettent de teindre les cheveux ou la laine.

Renvois bibliographiques

 

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