Pierre Molinier, l’obsession de l’image réplique

Par Alain Cardenas-Castro

Trente ans après sa mort, Pierre Molinier a fait l’objet d’une redécouverte qui n’a laissé personne indifférent. Connu de son vivant surtout comme peintre et photographe, mais aussi dessinateur et graveur, il a entretenu une correspondance avec André Breton, Jean-Jacques Pauvert, Eric Losfeld, Pierre Bourgeade. Cet ensemble épistolaire est la chronique essentielle sur sa vie et son œuvre. Fétichiste, obsessionnel du corps, le sien, Molinier s’avère un créateur hors normes de photomontages complexes et sensuels, d’inspiration tantrique. Portrait d’un obsessionnel de soi à travers un œuvre dense et inclassable !

Alain Cardenas-Castro (2017) dessin 14 x 9 cm sur carnet Moleskine, d’après Pierre Molinier (autoportrait) 1938. 

Du bon emploi des données biographiques

Molinier naît le vendredi 13 avril 1900 à Agen. Enfant très précoce, il suit une scolarité de quelques années chez les Frères des écoles chrétiennes de sa ville natale. Il dit avoir peint à l’âge de 6 ans son premier tableau ; alors déjà très fasciné par les jambes, il se rappelle avoir enfilé les bas de sa sœur aînée. Cet épisode constitue un prélude à une vie érotique commencée, alors qu’il a 12 ans, dans les taillis des bords de la Garonne avec une prostituée qui le marquera. Cet aspect de la sexualité de Molinier, récurrent et obsessionnel, va être le grand thème central de son œuvre, thème qui va revenir sans trêve et générer des œuvres parfois fortes parfois à la limite du supportable. Il commence à travailler avec son père dès l’âge de 13 ans comme apprenti-peintre. Les deux ans de service militaire effectués à Paris sont l’occasion de contacts divers avec le milieu artistique. Il est ensuite artisan à Bordeaux où il a une garçonnière.

Son mariage en 1932 révèle vite un mari volage et un mauvais père. Molinier épouse une des plus belles femmes de la ville à laquelle il fera supporter ses frasques, ramenant ses fréquentes conquêtes au foyer. L’épouse demande le divorce en 1961. Leur fille Françoise se marie dès la majorité pour quitter la maison familiale.

Rencontre avec Breton en 1955. André Breton, qui l’estimait, lui a ouvert les portes d’une certaine notoriété, à travers une exposition de peintures à la galerie parisienne L’Etoile scellée, en 1956. Avant cette date, Molinier demeurait presque inconnu à Bordeaux.

Molinier va, tout au long de sa vie, rester un être hyperactf incapable de se censurer, il va souvent transgresser l’ordre social par les débordements de sa vie personnelle.

Jean-Didier Vincent, neurobiologiste et écrivain, découvre son corps après son suicide, le 3 mars 1976 dans son atelier de la rue des faussets à Bordeaux.[1]

Une formation artistique orientée

Il est bien difficile de définir d’un mot l’esthétique qui transparaît à travers l’œuvre de Molinier. A 13 ans, en parallèle à son activité professionnelle, il entre au cours du soir de l’école municipale de dessin d’Agen ; deux ans après il fait de la photographie
.

Son slogan : « Je suis venu sur terre pour transformer le monde en un immense bordel » ne s’applique pas forcément à la forme de l’œuvre entrepris. Des huiles représentant des paysages du Lot-et-Garonne, et empreintes d’un réalisme qui tient autant à la manière de Courbet, qu’aux empattements des toiles de certains peintres fin de siècle ou impressionnistes, Molinier va passer insensiblement mais avec constance et comme une nécessité vers un rendu plus abstrait et une figuration à son apogée en 1955. Les huiles vont être gagnées par une finesse, un maniérisme qui fait penser aux sages – apparemment trop sages – poupées que Peynet fait affluer sur le marché du jouet. Les femmes langoureuses, bien prises dans leur voilette, leurs bas noirs, au maquillage appuyé sont très impersonnelles : une première période n’est-elle pas marquée par une série de femmes sans tête ? Elles ont fortement sexuées, et, bien sûr, dotées de jambes longues et fines. On retrouve cette même finesse dans la morphologie de Molinier : qu’il ait 25, 50 ou 70 ans, il a su conserver cette morphologie qui sait se faire si trompeuse. Des troubles digestifs qu’il a subi tout au long de sa vie l’ont obligé à une hygiène alimentaire précise. Cette attitude physique est à mettre en liaison avec le rôle que Molinier s’attribue en tant qu’artiste «le drame de l’artiste est dans la part qu’il prend dans l’univers, et l’univers de chaque individu, c’est lui-même. Pour le peintre, son œuvre est le résultat logique du drame intime de l’univers qu’il s’est créé. Que me reprochez-vous dans mon œuvre ? D’être moi-même ? Allez donc, vous crevez de conformisme ! Vous n’êtes pas des artistes, vous êtes des esclaves ! Vous êtes des bornes à distribuer l’essence ! Vous êtes le signal rouge et vert du coin de la rue… »[2]

Cette présence de l’artiste à l’œuvre est fondamentale dans le processus de Molinier. On sent comme une angoisse de ne pas être mais en même temps un besoin d’exister sous différentes facettes : soi-même, travesti bien sûr. Les amoncellements, redondances de corps qui ont parfois attiré l’attention de la critique vers une approche orientalisante et bouddhiste sont autant de pistes qui convergent vers l’égocentrisme fondamental de ce créateur également attiré par les jeux surréalistes et une présence décalée à l’image.

« Je ne crois pas dépasser tous les peintres surréalistes mais être très différent d’eux. Me traiter de surréaliste est très risqué […]. Tanguy était essentiellement surréaliste. Un surréaliste qui, sans être peintre, exprimait une vue de la peinture et son message, sans grande discussion, passait à travers lui (phénomène médiumnique). Pour ma part, ce message passe à travers moi, je suis peintre et ma vie intime, mon univers le modifient à un point tel qu’il devient moi. L’empreinte est indélébile. La peinture, le moulage, la photographie, tous les moyens me sont bons, mais quelles sont mes fins ? La magie sans doute […]. La magie est opérative et il semble, en effet, que le surréalisme soit spéculatif. »[3]

Jeux de jambes

Cette fascination pour les jambes des femmes, on la trouve décrite lors d’un rapport avec une prostituée «je lui avais embrassé les jambes. Vous pensez, j’étais fou d’avoir une femme comme ça, et puis de pouvoir. .. Alors je lui avais mis les jambes en l’air […] parce que j’étais excité par les jambes »[4]. Quelle que soit la forme artistique adoptée, on se rend compte qu’une chose compte chez cet homme épris de perfection : c’est en effet ce qui transparaît à travers les travestissements qui sont les siens. La métamorphose corporelle suppose outre une observation autour de soi, un souci de restituer à l’identique le modèle initialement imité : les photos sont à cet égard des petites scènes assez parfaites. Les photomontages qui dupliquent le corps ou la partie de corps au centre de l’attention exacerbée de Molinier révèlent le brio de ce créateur et technicien de l’imaginaire. Ces photomontages obéissent à un processus complexe de retouche « nécessitant pas moins de sept interventions successives à partir des portraits initiaux (pris en studio ou déjà auto-portraits à 18 ans ?) – 1° contretype (nouvelle prise de vue) de ces originaux et tirages ; retouche par peinture de ces premiers tirages : 2° contretype des portraits retouchés ; ou retouche directement sur négatif et dans ce cas, économie du second contretype ; et tirages à différentes tailles de ce document, puis prélèvement des têtes ; construction de nouveaux portraits en pied avec ces têtes ; montés sur des images auto-portraits – décapités ; 3° contretype établissant de nouveaux originaux- négatifs et tirages ; prélèvement de ces nouvelles silhouettes pour intégration ultérieure, par exemple dans une composition en trio. 4° contretype pour de nouveaux originaux négatifs et tirage à partir de 1968.

Les eaux-fortes sont, quant à elles, imprimées avec soin, margées correctement et parfois tirées en différentes couleurs, variantes qui sont très susceptibles d’attirer l’attention des collectionneurs.
 Molinier sort progressivement de la confidentialité : en 1928 il contribue à la création de la société des artistes indépendants bordelais. Cette entreprise s’accompagne en parallèle de la participation à des expositions collectives et individuelles. En 1951, dans le cadre du 30e Salon d’automne de la Société des artistes indépendants bordelais, dont il est le cofondateur, le peintre connu jusque-là pour ses toiles postimpressionnistes souhaite exposer Le Grand Combat. Le tableau représente des jambes mêlées aux contours troubles. Cette œuvre fera scandale parmi les sociétaires. Molinier doit recouvrir sa toile d’un immense calicot noir, avec sa carte de visite accrochée sur laquelle on peut lire « artiste censuré ».

Un appartement brocante

La production de Molinier, qu’il s’agisse des estampes, huiles ou des photos et photomontages n’a jamais pour but le gain à retirer de son activité créatrice : les dons et échanges d’œuvres sont chose courante. C’est aussi une façon de remercier les modèles ou couples avec lesquels il a des échanges. Sa vie est un décor constant qui transcende le réel. Aussi en est-il de même dans son cadre de vie quotidien : il ne sort que rarement de son appartement-atelier du quartier Saint-Pierre : « Il n’était connu que de quelques voisins, peintres et amis, ou de personnes qui voulaient s’encanailler discrètement », confirme Pierre Chaveau[5], un de ses biographes.

La circulation de ses œuvres, peintures et photos, et ses activités étaient souterraines : il recevait des notables pour des séances de photos intimes, qu’il vendait ou donnait. L’homme toujours en quête de sa part de féminité dont les travestissements sont souvent la matière de ses photomontages fabriquait également des godemichés avec des bas, de préférence portés par des femmes qu’il avait connues. Certains disent qu’il en faisait un commerce secret à l’intention de la bonne société bordelaise.

Mais l’argent restait sa dernière préoccupation, comme la notoriété. Pour gagner sa vie, jusque dans les années 1950, il pratiquait son métier de peintre en bâtiment, à faire du faux bois et du faux marbre. « Il donnait plus facilement ses oeuvres qu’il ne les vendait », dit Jacques Abeille, peintre et écrivain, proche de Molinier. II appréciait les relations directes, sans posture ni artifice, mais pour entrer dans son appartement, sorte de musée-brocante du fétichisme et de l’érotisme, lieu de vie pour ses chats adorés, mieux valait s’annoncer par courrier, sinon l’homme n’ouvrait pas sa porte. Un jour, le maire de l’époque, Jacques Chaban-Delmas, en a fait les frais : sans prévenir, il est venu avec le nouveau préfet de région. Le peintre les a accueillis en peignoir avec une volée de jurons teintés d’un fort accent agenais.

A d’autres moments, cet adepte de l’onanisme pouvait se déculotter dans la rue, montrer sa collection de godemichés à des employées de banque ou passer sa tête entre les jupes d’une libraire. Mais la plupart de ces actes étaient réfléchis. « Dans une ville hypocrite comme Bordeaux, estime Pierre Chaveau, il devait jouer la provocation pour que cette relation soit supportable. »

Où peut-on voir des œuvres de Molinier ? 
Dans les établissements patrimoniaux, pour la France, le centre Georges Pompidou, la Bibliothèque nationale, la Maison européenne de la photographie, le musée des beaux-arts de Bordeaux, le Frac Aquitaine ; en Allemagne, au Japon.
 Dans les collections privées françaises et étrangères, notamment celle de son biographe Alain Oudin, également galeriste et écrivain qui travaille depuis les années 1990 sur cet artiste et son époque ; il a accumulé une abondante iconographie autant qu’une documentation diversifiée.

Le galeriste Alain Oudin, également époux de la plasticienne Marie Chamand, a organisé différentes expositions sur des artistes (Paraskiv, Digeon,…) alors jugés marginaux en raison de leur extrême liberté d’action, de style et de vie. A titre informatif, le document publié pour chaque nouvelle exposition, un
recto-verso qui tenait lieu de communiqué de presse a été donné ci-dessous.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Nos remerciements à Alain Oudin qui nous a permis d’avoir accès à son iconographie et à sa documentation.

[2] Extrait du manifeste Protestation rédigé en 1951 à la Société des Artistes Indépendants Bordelais.

[3] Eléments d’une lettre de mars 1959 à Lo Duca.

[4] Extrait d’un souvenir de Molinier, entretien avec Pierre Petit, le 7 juin 1973.

[5] auteur d’entretiens réalisés en 1972 avec l’artiste (éd. Opales).

 

Bibliographie

  • Abeille, Jacques, Pierre Molinier, présence de l‘exil. Bordeaux : Opale / Pleine page, 2005. 119 p.
  • Musée des beaux-arts. Bordeaux. Pierre Molinier, jeux de miroirs. Le festin : Bordeaux, 2005.176 p. : ill. en noir.
 Bibliog sélective pp. 171-173.
  • Petit, Pierre, Molinier, une vie d’enfer. Paris : Ramsay / Jean-Jacques Pauvert, 1992. 265 p. ill en noir. 
Différentes annexes en fin de vol. Catalogue des œuvres, liste des expositions. Bibliog. pp. 255-264. Filmographie p. 265.
  • Pierre Molinier. Genève : Bernard Letu, 1979. 77 p. : ill. en noir et en coul. 
Sélection de peintures et dessins basés sur les photomontages.
  • Mercié, Jean-Luc, Pierre Molinier, monographie, Les presses du réel-Kamel Mennour, Paris, 2010, 397 p. ill. en noir et en coul., couv. ill.
Notule à l’article
par Alain Cardenas-Castro
De la place du document d’archives
L’œuvre de Molinier dérange encore souvent, perturbe le regard et une certaine intimité, mais en parallèle, suscite bien des réflexions et vecteur d’œuvres et de recherches autres. A titre d’exemple, voici en annexe une interprétation d’un dessin, à l’origine dédié à Joyce Mansour, et désormais dans une collection privée, dessin sur lequel des essais d’interprétation en matière de dynamique esthétique et de parcours ont été réalisés. Ces travaux [restés anonymes] sur calque sont l’une des approches possibles à une relecture qui met en avant, non pas l’aspect basique de la démarche de Molinier, à savoir, une obsession sublimée, mais plutôt, en l’état, un parcours autre sur des matériaux de transition vers des reports sur carnet (pièces non communiquées).
Le catalogue de l’exposition de Bordeaux (voir bibliographie) a tout à fait mis l’accent sur cette continuité spirituelle.
Dans un esprit similaire, le maniérisme dense de cette atmosphère renvoie assez naturellement à cette même sensation d’étouffement sensuel que l’on constate dans « le Bain turc » (1852 / 1859 avec les modifications faites en 1862) de Jean-Dominique Ingres, oeuvre conservée au Louvre grâce à l’aide de Maurice Fenaille [lui-même alors particulièrement attentif à cette oeuvre] qui en permet l’entrée au Louvre en 1911. Ce qui ne l’empêche nullement de continuer des acquisitions où l’ancien et le moderne sont entourés de cette même attente de sensualité calme et forte pour son hôtel particulier de Rodez.
Ces deux œuvres ont en commun une même charge d’inspiration : elle renvoie, alors, aux préceptes taoïsants devenus source de toute leur charge aux germes vitaux. Ces derniers communiquent à leur tour la vie et le désir de vie à travers ces œuvres….
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