Les succès de la peinture de personnage : étude d’une série de portraits de Dong Baichuan

par Christophe Comentale

Dong Beichuan, Les 26 personnages, Musée chinois du quotidien, du 15 au 30 juin 2019, Ô marches du Palais, 2 bd Jean Jaurès, Lodève.

Depuis l’inauguration en 2018 du musée chinois du quotidien, et même depuis plusieurs années, le centre culturel Ô marches du Palais a mis l’accent sur l’importance des échanges culturels Est-Ouest. C’est dans ce même esprit qu’un créateur chinois, Dong Baichuan, exposera un florilège de 26 œuvres, des paysages et des personnages au premier niveau de l’établissement, réservé aux expositions temporaires.

Attiré depuis l’enfance par les réactions inattendues de la couleur appliquée sur le papier, sur la toile, devenus des supports invisibles et obéissants quand le peintre sait les rendre flexibles, Dong Baichuan continue depuis plusieurs décennies de maîtriser avec une inventivité à renouveler ce thème qui assume en Chine une importance unique, esthétique autant que stratégique. Né en 1970 à Zhanjiang dans la province côtière du Guangdong, il est diplômé de l’institut des Beaux-arts de Guangzhou, puis mène une carrière d’enseignant : il est notamment en poste à l’Institut d’arts plastiques de l’Académie des Beaux-arts du Hebei, à l’Institut d’études de cultures et d’arts ethniques de Chine. En parallèle, son œuvre artistique, exposé dans différentes galeries et musées est accueilli avec intérêt car il met sa technique précise et son sens de l’observation aiguë au cœur d’une esthétique qui prône un regard sur le monde et l’Homme, ce qui ressort de ses centres d’observation majeurs.

Ses sujets de prédilection sont d’une part les paysages, et, de l’autre, les personnages, un thème qu’il a choisi de privilégier au fil de récentes expositions. Il se rattache ainsi au courant de portraitistes qui se spécialisent dans les représentations impériales, l’un de ses plus illustres prédécesseurs étant Yan Liben[1] qui donne toute son ampleur au sujet.

(ill. 1) 

(ill. 2) 

 

 

 

 

 

 

 


(ill. 1) Yan Liben, L’empereur Xuan de la dynastie Chen (557-589). Le 7e des 13 empereurs peints par Yan.

(ill. 2) Giuseppe Castiglione, Portrait d’une favorite impériale [la favorite Ling] (1737), section d’une peinture sur soie, 0,53 x 7,79 m au total l’œuvre représente l’empereur Qianlong et ses concubines.


La peinture de personnages au fil de l’Histoire

Il convient de s’arrêter sur la force de ce thème unique qui, au fil des dynasties laisse une trace unique dans l’Histoire.

Ren Xiong, une des douze feuilles de l’album, encre et coul. sur papier.

La peinture de Cour a, au fil des dynasties, beaucoup utilisé cette technique afin de laisser mémoire des souverains vertueux comme autant des membres de leur famille. Giuseppe Castiglione[2], jésuite italien à la Cour de Chine au XVIIIe s. ne s’y est pas trompé qui adopte dans son œuvre peint un style précis qui lui attire la faveur et des commandes du monarque, en particulier lorsqu’il peint la concubine impériale.

Au XIXe siècle, les portraits de personnages de Ren Xiong (1823-1857) renforcent encore ce statut de la peinture de personnage. Le XXe et ce XXIe siècle ne font que conforter l’importance d’une excellente technique qui traduit l’excellence du sujet peint comme son caractère particulier. Taiwan n’échappe pas à cette séduction de la représentation et du paraître, Han Wulin mène une carrière réussie dans les années 80.

Le renouveau de la peinture de personnage : entre classicisme et réalisme ethnique

Dong Baichuan, contrairement à ses confrères, ne puise pas à une source unique qui serait celle d’une Histoire dure et comme vue à travers le prisme déformant des actions des grands hommes. Sa vision est plus large, beaucoup plus fédératrice, laissant à ces personnages mis en présence, le sens de leur cheminement au sein d’une société en mutation.

Une première source d’inspiration est, indéniablement, le modèle russe, de la peinture réaliste soviétique. Un modèle qui a été attentif à des maîtres du passé. Lorsqu’il peint les mains, Dong Baichuan a aussi en tête le souvenir des œuvres de maîtres russes, certes, mais tout autant la position attentiste, émue, tragique que les protagonistes du Caravage, de Rubens, avaient adoptée. De cette observation intense naît une large synthèse est –ouest qui pousse Dong Baichuan à confronter une représentation de femme d’une ethnie non Han à une femme russe, jouant des différences d’attitude, l’une plus intériorisée, l’autre dans l’immédiateté de l’expression d’un sentiment intense.

Dong Baichuan, Le chant de la terre, 1 (2016) Huile sur toile, 50 x 70 cm

Dong Baichuan, Le chant de la terre, 2 (2016) Huile sur toile, 50 x 70 cm

 

 

 

 

 

 

Il n’empêche que dans sa série Estampages sur pierre, une série de femmes peintes à mi-corps ou en pied montre sans aucune réticence des représentations à la fois quelque peu classiques dans la composition mais aussi jugées comme occidentalisantes par l’attitude assez directe qui traduit la volonté de montrer une nouvelle élégance, celle du bien vivre dans une société où l’individu existe et au sein de laquelle il a affirmé ses marques.

Les beautés calmes et décomplexées d’une classe sociale nantie, celle qui apparaît vers les années 90, recherchent toutes la patine classique de la civilisation han, celle qui a structuré un imaginaire, sur fond de grandes compositions calligraphiques, les pierres commémoratives ou une version imprimée sur papier qui donne de magnifiques estampages, textes de mémoire des actions humaines. Que le vêtement soit riche, un peu comme ces tenues que les Qing portent lors de grandes occasions, que ces mêmes tenues soient reprises durant les premières décennies de la République, rien de bien choquant. Ce qui est plus intéressant, c’est de voir que la synthèse entre des périodes différentes : calligraphies anciennes, orfèvrerie d’inspiration Tang, mobilier de type Ming, qipao (longue robe fendue sur les côtés), rien ne semble anachronique, mais tout concorde à confirmer le bien-être que tout cela a produit, un bien-être social que la vie actuelle donne. Carpe diem, tel semble être le conseil donné face à ces œuvres qui, par ailleurs, se rapprochent d’une échelle 1/1 en termes de dimensions. L’œuvre redevient signe tangible du plaisir que la culture apporte, une culture qui est le reflet de la sinitude, d’une culture forte qui a imposé son esthétique, celle du passé redevenu triomphant.

Une semblable idée parcourt les paysages et scènes d’activités rurales. Une œuvre tout en hauteur Porte – chemin de 60 sur 50 cm s’avère un majestueux camaïeu d’ocre. La composition, souvent reprise durant la période maoïste qui forge un réel socialiste, est aussi le reflet de ces œuvres d’un Orient rêvé au XVIIe siècle à travers toute l’Europe.

Dong Baichuan, Le dit de Bouddha, Guanyin à la parure blanche (2016), huile sur toile, 80 x 45 cm

Dong Baichuan, Le dit de Bouddha, mudra de l’argumentation (2016), huile sur toile, 80 x 50 cm

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet Orient rêvé, il est devenu en Chine l’adoption de la formule « Ici-bas tous les hommes sont frères »[ 天下皆兄弟], termes qui ont le pouvoir d’unifier, de solidariser un nouvel environnement.

Les nouveaux mots d’ordre de la Chine, qui souhaite ne plus être isolée mais bien reliée aux différentes aires culturelles sont visibles dans cette peinture sans complexe, analytique qui ne perd pas cependant de vue une donnée essentielle, celle qui voue au créateur le pouvoir de faire lire, rêver, induire toutes sortes de dépassements de soi dans une société qui le mène vers les zones infinies du raffinement, de l’élégance et du bonheur.


[1]Yan Liben 閻立本 (600-673), peintre et fonctionnaire impérial de début de la dynastie Tang dont le nom officiel est Baron Wenzhen de Boling (博陵文貞男) est coutumier des grandes séries de commande Parmi ses œuvres les plus connues, la série du Manuscrit des treize Empereurs. Il a également réalisé les portraits du Temple Lingyan (靈巖寺) sous le règne de l’Empereur Taizong de la dynastie Tang, commandés en 643 pour commémorer les 24 plus grands contributeurs au règne de l’empereur Taizong, ainsi que 18 portraits commémorant les 18 grands savants qui ont servi l’empereur, quand il était le prince de Qin . Les œuvres de Yan Liben comprennent des portraits de nombreux empereurs chinois de la dynastie Han (202 av-J.C. -220) jusqu’à la dynastie Sui (581-618).
De 669 à 673, Yan Liben fut également chancelier de la dynastie Tang sous le règne du fils de l’Empereur Taizong, l’Empereurr Gaozong (649-683).

[2] Giuseppe Castiglione (1688, Milan – 1766, Pékin), est un jésuite italien, missionnaire en Chine et peintre à la cour impériale. Il fut l’un des artistes préférés des empereurs de la dynastie Qing. En 1716 il prend le nom chinois de Lang Shining.

Renvois bibliographiques

  • Dong Baichuan, Chinese contemporary famous oil painter. Tianjin : Renmin meishu chubanshe, 2013. 中国 当代油画名家画集,董百川。 天津 : 天津人民美术出版社, 2013.
  • Oil painting art of Dongbaichuan. Tianjin : Yangliuqing art press, 2011. 中国当代实力派董百川油画艺术。 天津 : 杨柳青画社, 2011.

 

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