Graveurs sur bois français de la 1re moitié du XXe siècle

par Christophe Comentale

Le marché mixte de la place d’Aligre, un marché dont les étals sont aussi chargés de nourriture que d’accessoires, d’objets, de documents papier, est situé entre l’hôpital Saint Antoine et à dix minutes de la Bastille. L’abondance y est quotidienne. Les brocanteurs ne sont pas nombreux, au plus une petite dizaine, mais leur marchandise est souvent surprenante.

En particulier, les étals de livres sont impressionnants : sur des lits de camp militaires, des centaines de volumes sont souvent disposés dans le désordre le plus anarchique autant que les volumes peuvent être classés selon une méthode qui a l’intérêt d’en faciliter la consultation, par exemple en mettant sur la tranche les volumes classés par format les uns à côté des autres afin que, seuls, les dos apparaissent.

Je me suis retrouvé par hasard face à un mètre linéaire de volumes assez semblables les uns aux autres : une édition des œuvres complètes d’Anatole France (1844-1924) publiée de 1925 à 1935 chez l’éditeur Calmann Lévy. Cet ensemble de 25 volumes au format in-quarto  imprimé sur Vélin du Marais laisse apparaître par transparence un filigrane reprenant la signature de l’écrivain. Cet ensemble est paru lors de la disparition de l’homme de lettres fécond qu’a été Anatole France. Chacun des volumes, dorés sur tranche, était paré d’une reliure à coins bleu sombre, le dos orné de petits fers à caisson. Il existe une édition brochée, mais aussi de nombreux collectionneurs se sont attachés à rehausser tous les volumes de reliures diverses.

Superbe exemple d’édition de commémoration, cet ensemble est aussi une anthologie qui rassemble une diversité de textes dont les romans – comme au vol. 11 – sont présentés : L’Orme du Mail ; Le Mannequin d’osier. Pour une telle édition, la maison éditrice a mis des moyens importants tant la présentation typographique, très classique, mais qui traduit le soin de respecter une présentation claire des parties liminaires comme autant des contenus, à savoir les œuvres de l’écrivain. Pour ce qui a trait à l’organisation même de l’équipe éditoriale, selon les illustrateurs choisis, ces derniers exécutent eux-mêmes la gravure des bois comme ils peuvent la confier à des collègues qui deviennent alors des graveurs d’interprétation. Cela est le cas avec Hermann Paul dont les compositions ont été gravées sur bois par Jules Malcouronne (1872-19..) (ill. 1 à 4). A ce propos, l’éditeur rassemble savamment un auteur aussi célèbre que l’est alors Hermann Paul, personnage tout en excès mais avec une volonté de laisser un œuvre important, avec Jules Malcouronne dont la carrière a été plus modeste. Le traitement des pièces est traduit en donnant toute son importance théâtrale aux matières qui composent en particulier les différentes zones qui se succèdent, un peu à la façon de l’aquatinte.


Ci-dessus. (ill. 1 à 4) vol. 11. Personnages tirés de l’Histoire contemporaine, 15 x 12 cm

Certains volumes sont consacrés à des œuvres plus classiques, ainsi, au vol.21, Daphnis et Chloé ; Molière, illustrées par Louis Caillaud. Cet artiste a dû sa célébrité à la réalisation de bois gravés de bon nombre d’œuvres classiques. Pour Lewis et Irène, roman de Paul Morand paru en 1929, Caillaud réalise 38 burins originaux dont 12 hors-texte (ill. 5 à 7). Il s’agit d’une publication commandée par le Cercle Lyonnais du Livre, un tirage limité à 162 ex. confère sa rareté au livre. La finesse du rendu et la qualité de la gravure en taille douce rappellent le style dépouillé d’Emile Laboureur. Par ailleurs, Caillaud pratique aussi la lithographie, comme cela se vérifie avec des œuvres imprimées vers les années 1960.


Ci-dessus. (ill. 5 à 7) vol. 21.Le génie latin : Molière ; Les poèmes du souvenir ;
Daphnis et Chloé, 15 x 12 cm.

Le contenu des volumes varie, ainsi, certains, — vol. 24 — s’attachent à la présentation rapide et journalistique d’événements et de lieux, chaque fort volume de quelque 300 à 600 pages contient en moyenne de 20 à 40 gravures sur bois, importantes comme ouverture visuelle au texte mais l’on est aussi face à des œuvres à part entière. Ces gravures sont soit en pleine page souvent au format de 15 sur 12 cm sans tenir compte des marges, soit en vignette (7 sur 12 cm) annonçant l’ouverture d’un article. Ainsi en va-t-il de ce court article sur le café Procope (ill.) signé sous le pseudonyme de Gérôme et publié initialement dans l’Univers illustré du 26 juillet 1890 sous ce même pseudonyme par Anatole France.


Ci-dessus. (ill. 8 à 14) vol. 24. Café Procope, 7 x 12 cm ;  Hérodias, 15 x 12 cm ;  Lettres de Sicile, 7 x 12 cm


Cette sélection des exemples cités est donnée in extenso en annexe. Parmi ces graveurs de renom sollicités, André et Paul Baudier (1881-1962), Gabriel Belot (1882-1962), Constant Le Breton (1895-1985), Louis Caillaud, Charles-Emile Carlègle, P. Emile Colin (1867, Lunéville –1949, Bourg-la-Reine), R. Dill, Hermann Paul, J. Malcouronne, ..

Références bibliographiques

  • Hermann-Paul et les histoires en images | Töpfferiana www.topfferiana.fr/2019/03/hermann-paul-et-les-histoires-en-images
  • Paris, musée Marmottan Monet, Exposition pour le centenaire de la naissance du peintre Constant Le Breton, 1995.
  • Paul Emile Colin, base Joconde, portail des collections des musées de France.
  • Marc Elder, Gabriel-Belot, Peintre imagier, André Delpeuch éditeur, 1927.

Annexe 1

Liste des graveurs ayant collaboré aux Œuvres complètes illustrées d’Anatole France. Paris Calmann-Lévy 1925-1935. Edition sur papier Vélin du Marais portant en filigrane la signature d’Anatole France. La révision des textes et des notes bibliographiques est faite par Léon Carias, l’édition publiée sous la direction de Gérard Le Prat.

Tome 1 : Alfred de Vigny, Étude, Poésies (les poèmes dorés, idylles et légendes, les noces corinthiennes), 428 p., avec le portrait d’Anatole France en frontispice dessiné par Edgar Chahine et gravé sur bois par J.A. Hoffmann et les compositions de Maxime Dethomas  gravées sur bois par E. Gasperini.
Tome 2 : Jocaste et le chat maigre, Le crime de Sylvestre Bonnard (membre de l’Institut), 513 p., avec les compositions de É. Dufour gravées sur bois par P. et A. Baudier et les compositions de Xavier Prinet gravées sur bois par J. Malcouronne.
Tome 3 : Les désirs de Jean Servien, le livre de mon ami, 450 p., avec les compositions d’ É. Dufour gravées sur bois par J. Malcouronne et les compositions d’André Marty gravées sur bois par Jena Vital-Prost.
Tome 4 : Nos enfants, Balthasar, 366 p., compositions d’Edy Legrand gravées sur bois par A. et P. Baudier.
Tome 5 : Thaïs, L’étui de nacre, 498 p., bois gravés de Carlège, bois gravés de Roubille.
Tome 6 : La vie littéraire première et deuxième série, 677 p., bois gravés de Louis Caillaud.
Tome 7 : La vie littéraire troisième et quatrième série, 735 p., bois gravés de Louis Caillaud.
Tome 8 : La rôtisserie de la Reine Pédauque, Les opinions de Jérôme Coignard, 523 p., compositions de Carlège gravées sur bois par A. Latour.
Tome 9 : Le lys rouge, Le jardin d’Épicure, 545 p., illustrations de Maxime Dethomas gravées sur bois par Gaspérini bois gravés originaux de A. Latour.
Tome 10 : Le puits de Sainte Claire, Pierre Nozière, 527 p., avec les compositions de Georges Leroux gravées sur bois par A. et P. Baudier et les compositions d’Émilien Dufour gravées sur bois par J. Malcouronne.
Tome 11 : Histoire contemporaine : L’orme du mail, Le mannequin d’osier, 473 p., compositions d’Hermann-Paul gravées sur bois par J. Malcouronne.
Tome 12 : Histoire contemporaine : L’anneau d’améthyste, Monsieur Bergeret à Paris, 571 p., compositions d’Hermann-Paul gravées sur bois par J. Malcouronne.
Tome 13 : Clio, Histoire comique sur la pierre blanche, 570 p., compositions de Maxime Dethomas gravées sur bois par Gasperini, compositions d’Émilien Dufour gravées sur bois par J. Malcouronne bois gravés originaux de P. Émile Colin.
Tome 14 : Crainquebille (putois, riquet et plusieurs autres récits profitables), Crainquebille (comédie en trois tableaux), Le mannequin d’osier (comédie en quatre actes), Au petit bonheur (comédie en un acte), 578 p., bois gravés de Grabriel Belot.
Tome 15 : Vie de Jeanne d’Arc I, 600 p., illustrations d’Edy Legrand gravées sur bois par A. et P. Baudier et R. Dill.
Tome 16 : Vie de Jeanne d’Arc II, 478 p., illustrations d’Edy Legrand gravées sur bois par A. et P. Baudier et R. Dill.
Tome 17 : Rabelais, Auguste Comte, Pierre Laffitte, 330 p., compositions d’Edy Legrand gravées sur bois par A. et P. Baudier.
Tome 18 : L’ile des pingouins, La comédie de celui qui épousa une femme muette (comédie en deux actes), 494 p., illustrations d’Edy Legrand gravées sur bois par A. et P. Baudier.
Tome 19 : Les contes de Jacques Tournebroche, Les sept femmes de la barbe-bleue, 356 p., compositions de Mirande gravées sur bois par P. Baudier.
Tome 20 : Les dieux ont soif, année 1931, compositions de Bernard Naudin et de E. Dufour gravées sur bois par E. et P. Baudier.
Tome 21 : Le génie latin, Les poèmes du souvenir, 391 p., bois gravés de Louis Caillaud.
Tome 22 : La révolte des anges, 334 p., illustrations de Carlège.
Tome 23 : Le petit Pierre, La vie en fleur, 601 p., illustrations de Maggie Salcedo.
Tome 24 : Pages d’histoire et de littérature I, 403 p., bois gravés de Constant le Breton.
Tome 25 : Pages d’histoire et de littérature II, 456 p., illustrations d’Émilien Dufour gravées sur bois par Paul Baudier.

Annexe 2

Repères biographiques de quelques graveurs éminents.

Gabriel Belot. Vie d’inconfort et de vicissitudes diverses que celle de Gabriel Belot auquel une reconnaissance est accordée lentement. Né dans le 11e arr. de Paris dans une famille pauvre, orphelin à 8 ans, il doit rapidement travailler pour vivre, trouve une place d’ouvrier chez un relieur durant quatorze années, il  combat durant la Première Guerre mondiale puis reprend le chemin de l’usine après le conflit.

Déjà remarqué pour ses dessins dans son enfance, il expose dès 1910 un tableau au Salon des indépendants et commence la gravure sur bois. Il réalise seul l’ouvrage L’Ile Saint-Louis, un recueil de proses et d’illustrations dont l’ensemble (images en noir, texte, camaïeu, reliure) est de sa main. Très lié à Romain Rolland, il illustre pour lui le livre Colas Breugnon en 1924. On lui doit de très nombreuses gravures, des vues de Paris, des lettrines, des aquarelles, des tableaux à l’huile, dessins, natures mortes, paysages de l’Yonne et du Jura etc. Son style, parfois qualifié de médiéval, traduit sans cesse  ce plaisir que ce créateur traduit pour un environnement quelque peu suranné, oublié, entre présent et passé. Il expose en 1933 à la Galerie Émile Martin. Par ailleurs sociétaire de la Société nationale des beaux-arts, il expose essentiellement sur Liège et Bruxelles. Vice-président de la Société de la gravure originale, une grande partie de son œuvre est conservé au Musée Carnavalet. On peut encore voir d’autres de ses travaux aux musées de Rabat, de Nantes, de Tours, de Tokyo et dans des collections privées. Une rue de Dijon porte son nom.

Charles-Émile Egli dit Carlègle. Charles-Émile Egli dit Carlègle (1877, Aigle-1937, Paris) est Suisse, mais se fait naturaliser français.  Outre ses gravures, il est connu, pour son activité de graveur, de peintre et d’illustrateur. Il a contribué à l’illustration d’auteurs anciens et modernes : Ronsard, Pascal, Crébillon, de Maupassant, Verlaine, Mauriac, …

Paul-Émile Colin. Issu d’une famille de paysans qui s’installe à Nancy alors qu’il n’a que trois ans, Paul-Émile Colin part étudier à Paris en 1887 à l’École des arts décoratifs et à l’Académie Colarossi. C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance de Charles Filiger. Des problèmes de vue le font rapidement revenir à Nancy, où il se met à peindre en parallèle d’études de médecine. Il retourne à Paris à l’été 1890, puis rejoint Filiger à Pont-Aven où il rencontre alors Paul Gauguin et Meyer de Haan.

Il expose pour la première fois au Salon de Nancy de 1890, Un vieux voyeu, que l’Est Républicain rapproche de Raffaëlli, puis retourne à Paris pour y préparer une thèse de médecine. À partir de 1891, il met au point la technique de gravure au canif sur bois debout. Il présente au Salon Lorrain de 1892 deux aquarelles et le jury lui refuse d’exposer plus d’œuvres. De 1890 à 1900, ses réalisations sont marquées par les innovations de l’école de Pont-Aven.

Il s’installe à Lagny-sur-Marne en 1894 pour y exercer la médecine — qu’il abandonnera définitivement en 1898 à la suite d’une dépression. Il se consacre alors à l’illustration de nombreux ouvrages : Les Philippe de Jules Renard, La Terre et l’Homme d’Anatole France, La Colline inspirée de Maurice Barrès ou les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Il reste très attaché à ses origines lorraines dont les paysages, les villages et leurs habitants continuent à inspirer son œuvre.

Colin est l’un des membres fondateurs de la Société de la gravure sur bois originale (SGBO) en 1911. Il en est le vice-président de 1920 à 1935. Noël Clément-Janin établit le répertoire de ses gravures en 1912 et Jules Rais une monographie fournie en 1913 pour la revue des Arts graphiques modernes.

Après la Première Guerre mondiale, Colin poursuit son œuvre gravé d’illustrateur et se consacre davantage à la peinture. À partir de 1920, il voyage en Italie, en Sicile, en Espagne, au Portugal et au Maroc. Ces visites sont la source d’inspiration de sa nouvelle approche de la couleur. Par ailleurs, afin d’avoir la plus grande liberté possible quant à l’édition des œuvres, à partir de 1929, il ne participera plus qu’exceptionnellement à des publications d’autres éditeurs. Il s’éditera lui-même, à l’enseigne de Paul-Emile Colin, au Bourg-La-Reine.

René Georges Hermann Paul. René Georges Hermann Paul,  dit Hermann-Paul (1864, Paris le 27 décembre 1864 – 1940, Saintes-Maries-de-la-Mer), est connu pour son œuvre de peintre et surtout d’illustrateur. Il a été un temps anarchiste et mène campagne contre les antisémites pendant l’affaire Dreyfus. A partir de 1890,  il réalise ses premières lithographies aux côtés de Bonnard, Vuillard et Toulouse-Lautrec. Dès 1892, après des études à l’école des arts décoratifs de Paris et à l’Académie Julian, il se consacre au dessin de presse, développe dans ses dessins deux thématiques récurrentes,  la dénonciation des atrocités commises par les colonisateurs et toujours la laideur de la bourgeoisie.

Ces idées l’amènent tout naturellement à collaborer à la presse anarchiste et libertaire. Outre le fait d’avoir illustré de nombreux ouvrages comme Don Quichotte de Cervantès, Carmen de Mérimée, l’Enfer de Dante, les Bestiaires de Montherlant, La Caraco et La bête du Vaccares de Joseph d’Arbaud, les œuvres de François Villon, il édita lui-même plusieurs albums, comme La Vie de Madame Quelconque et La Vie de Monsieur Quelconque, Alphabet pour les grands enfants, Guignol, Le Veau Gras

Il collabore à différentes revues et périodiques anarchistes : l’Album du Père Peinard d’Émile Pouget (1898), La Feuille de Zo d’Axa (1898), L’Escarmouche de Darien, Les Temps Nouveaux (1904-1914, ainsi qu’à leurs almanachs et à leurs brochures, L’Assiette au Beurre (1901-1908), l’Almanach de la Question sociale (1902), La Guerre sociale (à partir de 1906). Durant la guerre, il se montre très germanophobe, puis, vers les années 1930, il se classe, politiquement, à l’extrême droite.

Élu professeur aux Beaux-Arts en 1905, il préside la société des dessinateurs humoristes, dont le siège se trouve à la tour de Villebon, à Meudon dans les Hauts de Seine. C’est dans ce magnifique pavillon de chasse qu’il installe plus tard son atelier sous les toits dans ce qu’il appelait son grenier.

Constant Le Breton. Né d’une famille de mariniers de la Loire, Constant Le Breton est admis en apprentissage à Nantes, puis au Mans. Reçu à l’École des arts décoratifs de Paris, il ne peut en suivre les cours faute de bourse. Ses parents le font alors entrer chez un peintre spécialisé en devantures de magasin, puis il travaille au Mans chez un décorateur.

Mobilisé en 1915, il fait la guerre aux Dardanelles et en Orient. Après l’armistice, il s’installe à Paris et entre chez les frères Amoroso, décorateurs de théâtre, puis il va se consacrer à la gravure sur bois. Il acquiert une bonne réputation comme illustrateur de livres. Il obtient une bourse de 12 000 francs de la Fondation Blumenthal en récompense de ses dessins de guerre et s’impose rapidement dans la peinture. Il se lie d’amitié avec ses aînés Maximilien Luce (1858-1941), André Derain (1880-1954), André Dunoyer de Segonzac (1884-1974), ou ses contemporains Robert Antral (1895-1939), Paul Belmondo (1898-1982) et Yves Brayer (1907-1990).

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