Le templier ou De la statuaire monumentale. À propos d’une nouvelle sculpture de Didier Scuderoni

par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale

(ill. 1) Didier Scuderoni, Le Templier (détails) casque et écu (2021), résine.

C’est à la Couvertoirade, commune du Larzac, qu’est conservé l’unique château templier de France. A cette commune est associée la force mystérieuse du Moyen-Âge. La ville se dresse dans un paysage sévère, proche de Lodève. Un ensemble de maisons privées alterne avec des propriétés plus originales parfois converties en commerce d’artisanat. Il manquait à ce jour la mémoire d’un Templier, l’oubli est réparé. Féru de cette période et amateur de récits fantastiques, Didier Scuderoni termine une sculpture monumentale qui va changer le regard des centaines de milliers de visiteurs escaladant ces hauteurs architecturales et magiques. Portrait d’un chevalier retrouvé.

La présence d’Hugues de Payns

Coutumier de lectures variées, Didier Scuderoni, sculpteur, plasticien, s’est déjà attaché à retranscrire des armes, pièces qui ont la patine de l’histoire, celle d’un Moyen-Âge brillant dont il aime la patine des armes, la forme rassurante des boucliers, leur présence dans nos vies… Le commanditaire va donner à cette sculpture le cadre singulier et privé de sa propriété, un lieu entouré d’un terrain imposant dans cet ancien site de templiers restauré et classé dans les beaux sites de France un temps, celui du Moyen-Âge, le lieu de protection où, une fois la population entrée à l’intérieur des remparts, ne pénètre plus âme qui-vive.

La commune de la Couvertoirade renvoie inéluctablement à un chevalier, Hugues de Payns (1074-1136), qui en 1119, après la première croisade prêchée par le pape Urbain II en 1095, prend l’habit de cet Ordre à Jérusalem, fondant l’Ordre du Temple dont la mission est de défendre les routes du Royaume de Jérusalem pour la sécurité des pèlerins.

Le chevalier créé par Didier Scuderoni a l’air martial et comme absent au monde, qu’il domine cependant. Il ne semble exister que vêtu. A Bernard de Clairvaux (1090-1153), un mot sur l’intimité de ces hommes du Christ : « Ils se coupent les cheveux ras, sachant de par l’Apôtre que c’est une ignominie pour un homme de soigner sa coiffure. On ne les voit jamais peignés, rarement lavés, la barbe hirsute, puant la poussière, maculés par les harnais et par la chaleur… ». Dans son article 28, la règle latine précisait que « les frères devront avoir les cheveux ras », ceci pour des raisons à la fois pratiques et d’hygiène dont ne parlait pas saint Bernard, mais surtout « afin de se considérer comme reconnaissant la règle en permanence ». Tel est compris le chevalier inconnu de Didier Scuderoni. De plus, précise le texte médiéval, « afin de respecter la règle sans dévier, ils [les Templiers] ne doivent avoir aucune inconvenance dans le port de la barbe et des moustaches».  Les frères chapelains étaient tonsurés et rasés. Une dernière remarque sur la vie des Templiers, cette vie était partagée entre les temps de prières, la vie collective avec ses repas et ses multiples réunions, l’entraînement militaire, l’accompagnement et la protection des pèlerins, la gestion des biens de la maison, le commerce, la récolte des taxes et des impôts dus à l’Ordre, le contrôle du travail des paysans sur les terres de l’Ordre, la diplomatie, la guerre et le combat contre les infidèles. C’est un peu à tout cela qui semble émaner de ce chevalier pensé par Didier Scuderoni avec cette nouvelle présence.

De la création, des projets à la mise in situ

Didier Scuderoni, a tenu à faire à son commanditaire une proposition pour trouver un lien avec le village. Le choix du templier était tout désigné. Une esquisse sur papier (ill.2) a été proposée, « le noir et  le blanc permettant d’avoir une étude authentique et plus proche du métal » dit le plasticien.

(ill. 2) Didier Scuderoni. Le Templier, esquisse au crayon sur papier, 15 x 21 cm

Le choix de la résine époxy fibrée teintée dans la masse a été décidé en raison de la solidité du matériau et de la bonne tenue de la pièce à l’extérieur.

Didier Scuderoni a réalisé au moule une matrice du corps armé en fibre de verre. Le personnage d’abord nu, était une structure revêtue de sa cotte de mailles, et des différentes pièces d’habillement qui donnent au chevalier ainsi campé toute sa prestance : tunique, cape, ceinture, épée, casque et bouclier (ill.1).

La croix est un élément singulier de cet habit. L’iconographie templière la présente grecque simple, ancrée, fleuronnée ou pattée. Quelle qu’ait été sa forme, elle indiquait l’appartenance des Templiers à la chrétienté et la couleur rouge rappelait le sang versé par le Christ. Cet insigne des Templiers, d’argent à la croix pattée de gueules, ordre de droit pontifical, Didier Scuderoni en a limité le nombre au casque, à la tunique et au bouclier en forme d’écu allongé.

Sans omettre les sandalettes (ill. 3 et 4). Didier Scuderoni a réalisé des jeux de tons entre l’étain et l’aluminium, la troisième nuance étant un médium plus proche du côté fer.

Dès janvier 2021, le plasticien prépare son moule, il s’adonne au travail de la résine en mars : une couche de gelcoat est passée, cette résine chargée en silicates permet d’épaissir la texture qui, alors, se gélifie et ne coule plus. La couche de finition est épaisse de 3  à 4 mm. Cela donne une couche de finition.

À ce stade de la conception, le visage du chevalier est déjà fini, de même que toutes les parties à nu. Lorsqu’on découle c’est-à-dire une fois les deux parties complètes du moule rassemblées, en l’occurrence, parties avant et arrière, cette opération de démoulage s’effectue en désassemblant les 45 parties constituant l’ensemble du moule du personnage.

Le personnage est paré. Un tissu de verre, le taffetas 500 g est utilisé pour recréer la cotte de mailles, sur les bras, les jambes le haut du torse. Ensuite Didier Scuderoni réalise une cape également en fibre de verre (il. 5).

Quant à l’épée, au casque et au bouclier, ils sont créés séparément, assemblés avec de la résine aux autres parties du corps. Il faut, pour aller au bout de la réalisation de la pièce, 20 kg de résine, 10 mètres de fibre et 5 mètres de tube métallique pour l’armature, ce qui donne un poids d’une trentaine de kilogrammes.

Le socle, une pierre de calcaire beige et ocre, de 2,50 m de circonférence sur 25 cm d’épaisseur,  va donner davantage d’ampleur à cette pièce.

L’ensemble (ill. 6) sera posé sur un  tertre de ce lopin de terre, le templier sera vu de tous sans que ces derniers aient besoin de franchir le seuil de cette demeure mystérieuse.

La statue va exercer ainsi son magnétisme sur le nouvel environnement qui va être le sien. Ce respectueux chevalier traduit en effet par son physique une attitude mentale et intérieure liée à son statut. Il convient de rappeler que, si l’entrée dans l’Ordre était gratuite et volontaire et que, si le candidat pouvait être pauvre, avant toute chose, il faisait don de lui-même. Il était nécessaire que sa motivation soit forte, car il n’y avait pas de période d’essai par le noviciat. L’entrée était directe avec la prononciation des vœux et définitive, soit à vie. Outre cet aspect réglementaire, d’autres critères importants étaient requis par la règle de l’ordre du Temple :

▪ être âgé de plus de 18 ans (la majorité pour les garçons était fixée à 16 ans) (article 58 de la règle) ;

▪ ne pas être fiancé (article 669) ;

▪ ne pas faire partie d’un autre ordre (article 670) ;

▪ ne pas être endetté (article 671) ;

▪ être en parfaite santé mentale et physique (ne pas être estropié) (article 672) ;

▪ n’avoir soudoyé personne pour être reçu dans l’Ordre (article 673) ;

▪ être homme libre (le serf d’aucun homme) (article 673) :

▪ ne pas être excommunié (article 674).

Le candidat était prévenu qu’en cas de mensonge prouvé, il serait immédiatement renvoyé…

(ill. 5) Didier Scuderoni, Le Templier (2021), résine, H. 200 cm

Le renouveau d’un chevalier entre histoire et légende

Après la perte définitive de la Terre sainte consécutive au siège de Saint-Jean-d’Acre de 1291, l’Ordre des Templiers est, en France, victime de la lutte entre la papauté avignonnaise et le roi de France, Philippe le Bel. L’Ordre est dissous par le pape français Clément V, premier des sept papes avignonnais, le 22 mars 1312, date à laquelle Clément V officialise par une prise de position forte sur la bulle Vox in excelso, la dissolution de l’ordre du Temple, à la suite d’un procès en hérésie. La fin tragique de l’Ordre en France nourrit encore des spéculations et des légendes extrêmes. Il n’empêche qu’ailleurs qu’en France, les chevaliers templiers ne seront généralement pas condamnés mais transférés — ainsi que leurs biens — dans d’autres ordres de droit pontifical ou bien rejoindront la vie civile. La suppression de l’Ordre des Templiers par Philippe IV le Bel avec l’objectif de récupérer le trésor des Templiers est une hypothèse cependant contestée, car le trésor du Temple était bien inférieur au trésor royal. Le roi a, en fait, pallié ses difficultés financières en essayant d’établir des impôts réguliers, en taxant lourdement les Juifs et les banquiers lombards, parfois en confisquant leurs biens et en pratiquant les dévaluations monétaires. Il n’en reste pas moins que les chercheurs continuent de découvrir, enfouis dans des archives des documents étonnants sur le fonctionnement des institutions face à l’inventivité humaine sans limite… Laissons à ce chevalier retrouvé son aura de gloire et surtout de prestance qui va défier les éléments dans sa nouvelle demeure.

Repères biographiques 

Né en 1964 à Privas, dans le département de l’Ardèche, de père italien et de mère normande, Didier Scuderoni s’intéresse très tôt au dessin et aux images. Adolescent, il va montrer sa soif de créer en réalisant de nombreux dessins au fusain. A 15 ans, il fait des pastels gras, puis, à 17 ans, exécute sa première peinture murale extérieure.

Titulaire d’un diplôme d’ébéniste puis de peintre en lettres, c’est dans cette dernière filière qu’il s’oriente, il complète ensuite son expérience professionnelle par une formation de céramiste et de plasticien orientée vers le travail des résines.

Bon vivant, tourné vers les plaisirs que l’existence sait donner, Didier Scuderoni alterne travail et voyages, d’où les nombreux séjours effectués au Burkina-Fasso, au Togo, au Ghana, en Italie, en Grèce, Egypte, Espagne, Portugal, Grande Bretagne, Hollande puis en Chine et à Taiwan.

C’est durant la période de collaboration avec Claude Marchant, son formateur en peinture en lettres que Didier Scuderoni prend la mesure de ce que sont la peinture murale et le trompe l’œil, spécialités qu’il pratiquera pendant plus de 20 ans. En 2006 il reprend des activités artistiques avec une exposition de sculptures et de bas- reliefs.

(ill. 6) Didier Scuderoni, Le Templier (2021), résine, H. 200 cm

Autres sculptures de Didier Scuderoni (sélection)

▪ Le Colosse (Meisse Ardeche), 1996, hauteur : 380 cm,

▪ L’empereur Hadrien (Vaison la Romaine Vaucluse), 2003, hauteur 190 cm

▪ Les deux enfants [musée du nougat, Montélimar, Drôme], 2005-2006, hauteur, 660 cm. Sculpture polychrome.

▪ La Chrysalide, 2006

▪ Le Lierre des lettres, 2013. Résine, laiton, hauteur, 150 cm, socle 56 x 36 cm

▪ Déesse, 2014, Métal, résine, peinture à l’huile, 200 x 180 cm

Orientation bibliographique

  • Georges Bordonove, La vie quotidienne des Templiers au XIIIe siècle, Paris : Hachette, 2008.
  • Christophe Comentale, Didier Scuderoni, parcours d’un pinceau ou les jalons de trente ans de création. [Paris] : les Éditions du Fenouil, [ca. 2015]. 28 p. : ill. en coul.
  • Leroy Thierry P.F., Hugues de Payns, la naissance des Templiers, Thebookedition,  2011.
  • Elphège Vacandard (chanoine), Vie de saint Bernard, abbé de Clairvaux. Paris, Paris, V. Lecoffre, 1895 (1924). , 2 vol.
  • Didier Scuderoni : au fil des peintures et des sculptures, 30 années de création. Natures Est-Ouest : œuvres au lavis de Didier Scuderoni et Yang Ermin. Espace culturel de Baoding (province du Hebei, Chine). Du 21 septembre au 5 octobre 2017. Catalogue bilingue français-chinois.
  • Didier Scuderoni : au fil des peintures et des sculptures, 30 années de création. Publié le 18 sept. 2017.

 

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