De l’esthétisme et de la sensualité de Sanyu : à propos d’une huile sur toile aux onze pivoines blanches

par Christophe Comentale

(ill. 0) – Pivoines blanches au vase jaune  [白牡丹及嫩黄瓶] (ca 1950), huile sur toile, 52 x 82, 5 cm. Coll. privée

Sanyu (Chang Yü 常玉) (1901, Nanchong – 1966, Pantin) naît dans la province du Sichuan au sein d’une famille possédant l’une des plus grandes usines de tissage de soie du Sichuan, la Dehe Silk Factory, que dirigeait son frère aîné, Chang Junmin. Le jeune garçon commence à étudier la calligraphie avec Zhao Xi (1877– 1938), il a alors douze ans. En 1919, il passe un an au Japon où il approfondit l’aspect technique de cet art, puis il s’installe à Paris deux ans après et résidera dans la capitale française jusqu’à son décès.

Paris, ville de rencontres

Sanyu, un peu comme Tang Haiwen, s’immerge, le reste de sa vie, dans le monde de l’art, menant une vie libre et sociale dans son milieu d’accueil, quelque peu différente de celle de ses pairs, tels Xu Beihong ou Pan Yuliang, parmi les premiers étudiants chinois envoyés étudier l’art en France à l’incitation du gouvernement chinois. En 1928, il épouse Marcelle, et, malgré des achats d’œuvres réalisés jusqu’en 1932 par le marchand Henri-Pierre Roché qui rassemble 111 peintures et 600 dessins en ce court laps de temps, le couple ne va pas tarder à connaître le manque d’argent en raison des envois moins réguliers puis suspendus de son frère Chang Jumin. Sanyu participe aux différents salons, dont, notamment au Salon d’Automne de 1925, est captivé par les courants impressionniste et fauve ; il expose au musée d’Art moderne en 1948. Le musée national d’Histoire de Taipei collectionne un fonds constitué d’une quarantaine d’œuvres. Le musée Guimet lui a consacré une importante exposition en 2004. Son style, calligraphique, privilégie des œuvres ayant comme sujet des personnages féminins, des nus dessinés au contour, au trait noir appuyé et contrastant sur une simplicité morphologique. Il a également peint nombre de paysages à la polychromie forte et influencés par le courant fauve. Ses bouquets, compositions florales et bonsaï dont près de deux cents sont connus à ce jour, montrent un raffinement nourri et une complexité extrême (ill.1). Cet œuvre d’une grande liberté formelle n’est pas sans rappeler l’art synthétique que Matisse confère à ses œuvres et dont la structure solide emprunte autant au rêve qu’à l’essence du réel.


Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 1) – Potée de chrysanthèmes (1929), huile sur toile, signée. et datée en bas à droite. (ill. 2) – Tao Ts’en, Poèmes ; trad. du chinois de Lang Tsong, préf. de Paul Valéry. Paris : Lamarget, 1930. Trois eaux-fortes de Sanyu. 306 ex. dont 290 sur vélin d’Arches. [L’étude Fauve Paris a dispersé un ex. de cet ouvrage en 2020]


Contemporain d’artistes – outre la forte influence d’Henri Matisse (1869-1954), – comme Kees Van Dongen (1877, Rotterdam–1968, Monaco), Pablo Picasso (1881, Malaga–1973, Mougins), Jules Pascin [Julius Mordecai Pincas] (1885, Vidin, Bulgarie–1930, Paris), Jean Dubuffet (1901, Le Havre–1985, Paris)…, l’existence vécue hors de sa patrie a suscité des rencontres multiples ; sa connaissance de la langue française associée à une sensibilité très fine pour le milieu élégant du Paris de l’époque, a conduit à une sinisation autre de ses modèles, l’approche a permis à des publics très divers et aussi différents que peuvent l’être des collectionneurs d’Est ou d’Ouest de vouloir assez vite posséder ses toiles, dessins comme ses gravures sur cuivre (ill.2) ou ses linogravures. Avec le temps, les recherches sur cet artiste ont permis de voir la sensibilité avec laquelle il s’est laissé influencer, voire séduire, par ses contemporains.

Des formes et des couleurs

Une séduction du trait, de la couleur parcourt son oeuvre, sans pour autant qu’elle se laisse phagocyter ni absorber. Les thèmes, celui du nu en particulier, reviennent, empreints d’une douceur presque absente autant qu’ils ont la frontalité crue que l’on retrouvera chez Walasse Ting quelques décennies plus tard. Dans un premier temps, sa préoccupation est l’étude du nu, les esquisses nombreuses qu’il réalise d’après modèle montrent la puissance de son approche calligraphique pour le rendu de notations rapides et talentueuses. C’est à partir de 1929 qu’il commence véritablement à peindre des nus sur toile, il n’en continue pas moins de produire des dessins nombreux et légers. Quant à la période 1930-1940, de loin la plus féconde, la plus riche en changements, un divorce, le déménagement de Malakoff à Paris, une reconnaissance qui accueille favorablement son travail, autant d’éléments qui lui permettent de peindre avec une force nouvelle. Ses œuvres sont à la fois figuratives, paisibles et harmonieuses. Elles annoncent déjà un besoin intime de révéler davantage ses goûts, qui, à la fin des années quarante assument un tournant, une métamorphose en plein : ce qu’il est convenu de nommer modernisme inattendu devient une sorte de thérapie toute personnelle des sens. Les nus deviennent à la fois graphiques et plus monumentaux, les lignes, parfois reprises, soulignées, gagnent en puissance. La période qui annonce la maturité voit l’exécution de grandes compositions figurant de vastes paysages, étranges et sauvages, bien éloignés des représentations de jardins publics qui ont assez longtemps intrigué et captivé ce jeune sichuanais habitué à des villes différemment structurées et moins ouvertes aux rencontres que pouvait l’être le Paris de l’après-guerre.

Témoin toujours dans l’ombre mais bien présent, Françoise Pitt-Rivers, femme de lettres, doit, prochainement publier un livre, La petite libraire, où il est question de sa mère, collectionneuse et amatrice d’art avisée, qui, dès les années 20 — Sanyu arrive en France en 1921 — a l’occasion d’acheter des œuvres du peintre dont elle brosse un portrait de circonstance :

« mes parents ont toujours eu la passion des collections et étaient très désireux de posséder des œuvres de jeunes artistes, que ces derniers soient occidentaux ou originaires d’autres contrées. La personnalité de Sanyu était assez effacée, il parlait peu. Plutôt fin, soigné, un jade céladon de forme rectangulaire surmontait la chevalière qu’il portait au médium, renforçant ainsi une impression de raffinement et d’exotisme. Nous l’avons rencontré à plusieurs reprises, notamment rue de la Sablière, où il avait déménagé après son divorce. Nous avions vu parmi ses sujets, assez récurrents, portant sur plusieurs de ses centres d’intérêt, ses scènes d’intérieur, notamment des poissons rouges en bocal sur fond de tapisserie intérieure, comme Matisse et Derain en peignaient alors. Il avait aussi un plaisir évident à la représentation des bouquets de plusieurs types : les plus classiques qui étaient disponibles étaient parfois inspirés de modèles asiatiques ou encore marqués par la géométrisation de l’art décoratif ; les autres semblaient comme parcourus de fortes influences du fauvisme, mais surtout pour les bouquets ou potées peints vers les années 1950 ».

De onze pivoines

(ill. 4) Roses (1920-1930), encre et aquarelle sur papier, 30 x 46,2 cm

(ill. 6) Pivoine en pot [盆中牡丹] (années 1950) (détail des branches) [局部], huile sur toile, Taiwan. Coll. privée

(ill. 5) Pivoines blanches dans un vase blanc (années 1950), huile sur toile, 99 x 80,5 cm, signée.en chinois et en français au coin infr droit

Ces propos récents corroborent ce qui est devenu assez clair dans l’approche de l’artiste : si, d’emblée on note plusieurs façons d’aborder les fleurs, d’une part avec un bouquet classique (ill.3a), qui rappelle les bouquets comme les faisait Odilon Redon (ill.3b), de l’autre, la rudesse de ses compositions aux lignes de force très centrifuges, en général sept, qui sont frontale, descendantes, montantes et embrassent un axe de 180°, comme c’est le cas de ces 11 pivoines blanches (ill.0) qui résument la vie de ces éléments végétaux raffinés. Différentes réalisations suivent ces axes esthétique et structurel (ill. 4, 5, 6) pour ne citer que trois exemples parmi les nombreux possibles. A la manière du manuel des fleurs de prunus, les différentes étapes de la floraison sont prises en compte, 3 boutons, 2 en début de floraison tandis que 6 sont en plein épanouissement et peintes sous différents angles.


Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 3a) —Sanyu. Fleurs dans un vase à rayures (1931). Encre et coul. sur papier, 28 x 20,5 cm. Coll. privée. (ill. 3b) — Odilon Redon. Bouquet de fleurs (ca 1910), fusain et couleurs sur papier. Coll. privée


Cette œuvre emblématique de la production des années 1950 de l’artiste reflète un plaisir décalé qui se veut une synthèse entre deux pôles esthétiques et géographiques. L’œuvre a été exécutée sur une toile dont le châssis, conservé depuis plusieurs décennies dans une collection privée semble de facture allemande si l’on en juge au nom inscrit D. A. Schröder &… la suite étant presque partiellement effacée (ill.7), de même qu’est inscrit un n°, le 82, numéro de série ou d’inventaire (ill.8).


Ci-dessus, de gauche à droite. (ill. 7) – partie du châssis de Pivoines blanches au vase jaune. On note un nom D. A. Schröder &… (la suite est illisible. Il s’agit probablement d’un nom de fabricant de châssis allemand ou de l’Est de la France auquel Sanyu aura acheté un châssis. Aucune mention particulière ne réapparaît des banques de données rétrospectives consultées. (ill. 8) – partie du châssis de Pivoines blanches au vase jaune. Sur les quatre couches qui constituent le montage cadre – œuvre, à la moulure proprement dite (1) fait suite la toile (2) appliquée et clouée sur le châssis. L’état est moyen si l’on en juge au tissu troué. Sur le cadre qui constitue le châssis (3), le nombre 82, peut-être lié à un n° d’ordre d’exposition. L’état de la toile (4), tendue et peinte, montre également une usure.


Cette nouvelle apparition d’une toile ancienne montre l’éternelle mouvement qui entoure les œuvres au fil du temps qui passe et les surprises qui émanent de ces images nées du désir et des envies les plus profondes…

 

Bibliographie

  • Important Works by Sanyu, Paris Period, Dimensions Art Center, Taipei, 1992, pp. 42-43〈常玉巴黎時期重要作品集〉(台北,帝門藝術中心,一九九二年)
  • Rita Wong, (ed.)., Sanyu Catalogue Raisonné: Oil Paintings, Yageo Foundation and Lin & Keng Art Publications, Taipei, 2001, plate 148, p. 262〈常玉油畫全集〉衣淑凡編(台北,國巨基金會及大未來藝術出版社,二〇〇一年),圖版148,262頁
  • Pauline Kao, (ed.)., In Search of a Homeland – The Art of San Yu, Taipei : National Museum of History, 2001, plate 97, p. 144 〈鄉關何處:常玉的繪畫藝術〉高玉珍編(台北﹐國立歷史博物館﹐二〇〇一年)﹐圖版97,144頁 Rita Wong (ed.), Sanyu Catalogue Raisonné: Oil Paintings.
  • Taipei : The Li Ching Cultural and Educational Foundation, 2011. Vol.2. plate 148, p. 133〈常玉油畫全集第二冊〉衣淑凡編(台北,立青文教基金會,二〇一一年),圖版148,133頁
  • Wang Chia-Chi (ed.), Sanyu: A Pioneering Avant-Garde in Chinese Modernist Art. Taipei : Tina Keng Gallery, , 2013, p. 219〈常玉:中國現代主義藝術的先鋒〉王嘉驥編(台北,耿畫廊,二〇一三年),219頁
  • Sanyu: In a Reverie of Black, White, and Pink. Taipei : Lin & Lin Gallery, 2018. p. 225, 286〈常玉:寄黑藏白醉粉紅〉(台北,大未來林舍畫廊,二〇一八年),225、286頁

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