De Juan Manuel et José Félix Cardenas-Castro : deux artistes péruviens au sein de la diaspora latino-américaine à Paris (3)

                                     


(ill. 1 et 2) à gauche, José Félix Cardenas-Castro (S. d.), photographie, 5 x 3 cm. Coll. privée. À droite, Juan Manuel Cardenas-Castro (S. d.), photographie, détail de l’ill. 3.


Par Alain Cardenas-Castro

L’Amérique latine : une identité anti-impérialiste

Depuis les années 60 du XIXe siècle, les Américains vivant au Sud du Rio Grande sont apparentés à une entité définie sous le vocable d’  « Amérique latine ». À l’origine, cette appellation a été utilisée par des intellectuels français et sud-américains vivant à Paris au moment de la désastreuse guerre coloniale que Napoléon III fomenta au Mexique à partir de 1862. Cette nouvelle définition de « territoire sud-américain » se revendique comme spécifiquement latine. Cela a été aussi une façon de distinguer ce territoire des États-Unis et de sa politique expansionniste.

Dès lors, cette revendication « anti-impérialiste », partagée par les milieux intellectuels français, s’est vue relayée par les politiques culturelles françaises qui ont favorisé les échanges universitaires entre la France et l’Amérique latine.

C’est dans ce contexte que le Paris des années 1920 voit arriver de nombreux latino-américains qui se mêlent au foisonnement des autres étrangers, artistes-peintres ou sculpteurs, écrivains, exilés, etc. attirés par la capitale des arts et du monde libre. Ils ont en commun la langue espagnole, l’histoire d’un continent et l’indépendance de leurs nations à préserver de la domination américaine.

Ce n’est pas par grandes vagues migratoires mais progressivement, petit à petit que ces latino-américains arrivent en France. Ils sont issus de la bourgeoisie ou des classes moyennes. Les uns venus pour suivre des études à Paris, d’autres attirés par le climat politique particulier de l’après-guerre et de l’ « anti-impérialisme » ambiant, d’autres encore, poussés par l’exil forcé. (voir Michael Goebel en bibliographie)

Deux artistes latino-américains à Paris : les frères Juan Manuel et José Félix Cardenas-Castro

Au cours de l’année 1920 Juan Manuel Cardenas-Castro et son frère cadet, José Félix Cardenas-Castro quittent le Pérou. Ces deux jeunes artistes-peintres font partie des latino-américains de la classe moyenne qui sont venus à Paris, attirés par le climat politique et l’effervescence artistique uniques au monde en ce début d’après-guerre.

À ce moment là, les cafés parisiens comme la Rotonde, le Dôme ou la Coupole – déjà fréquentés par Picasso, Max Jacob, Derain ou Apollinaire – sont des lieux propices aux rencontres et aux débats d’idées ainsi qu‘aux regroupements et aux échanges intellectuels pour tous ces jeunes étudiants et artistes latino-américains immigrés participant à l’effervescence du Montparnasse de ces années 1920.

C’est l’occasion pour les deux frères Cardenas-Castro de rencontrer d’autres compatriotes provenant aussi de différents pays sud-américains. Ils échangent leurs idées, se communiquent leurs projets littéraires, artistiques. Ils ont parfois des approches politiques différentes mais éprouvent un vital besoin de se regrouper.

     


(ill. 3 et 4) photographie de la famille Cárdenas (S.d.), 12,5 x 17,5 cm. Nomenclature au verso pour décrire de gauche à droite neuf des membres de la famille Cárdenas au recto. Coll. privée.


L’association générale des étudiants latino-américains (AGELA)

 C’est dans ce cadre alors jugé « frénétique et bouillonnant », qu’en 1925, un groupe de ces latino-américains résidant à Paris se rassemble autour d’une association. Ils ont entre dix-neuf et quarante ans. L’un d’entre eux, Armando Maribona – un étudiant en médecine cubain, journaliste et caricaturiste –, trouvant que les étudiants latino-américains sont médiocrement accompagnés par l’association générale des étudiants de France, prend l’initiative de fonder l’AGELA. (ill. 1 et 2)

    


(ill. 5 et 6) à gauche photographie de la réunion de l’AGELA, le 15 septembre 1926. À partir de la photographie (Source Arriola, Arturo Taracena) j’ai complété et précisé par un diagramme les personnages d’ores et déjà identifiés : 1 – Carlos Pellicer, 3 – José Arzú, 4 – Aurelio Fortoul, 5 – Carlos Quijano, 6 – Armando Maribona, 18 – Toño Salazar, 29 – Sandy Parker, 28 – Miguel Angel Asturias, 27 – Jorge Luis Arriola, 13 – José Félix Cardenas-Castro.


Assister les étudiants latino-américains de France, créer une bibliothèque et leur fournir des soins médicaux gratuits sont les principaux objectifs des fondateurs de l’AGELA au début de sa fondation.

Cette modeste mais énergique entreprise estudiantine est devenue au cours du temps une importante corporation anti-impérialiste comme cela se retrouve dans les documents de l’époque. Les membres de l’AGELA se sont fédérés autour de l’affirmation d’une identité latino-américaine faisant front en s’opposant à l’intervention nord-américaine qui perdure en ce début de XXe siècle en Amérique du Sud.

Parmi les fondateurs de cette association régie par la loi de 1901 on comptait le Costaricain Guillermo Padilla Castro (1899-), étudiant en droit ; Mario Luján, étudiant en médecine ; l’Argentin Rolando Martel, peintre ; le guatémaltèque Miguel Angel Asturias, avocat et journaliste ; le péruvien José Félix Cárdenas Castro, peintre ; le cubain Antonio Gattorno, peintre ; le nicaraguayen Diego Manuel Sequeira, étudiant en droit ; le vénézuélien Aurelio Fortoul, architecte. (voir en bibliographie Arriola, Arturo Taracena)

Tout au long de ces années 1920, ces jeunes latino-américains contribueront à travers cette association à définir une nouvelle Amérique du Sud contemporaine. Au-delà, devenus pour certains, politiciens, diplomates, médecins, artistes, ils continueront à forger l’identité de l’Amérique latine.

Les frères Juan Manuel et José Félix Cardenas-Castro : d’Urubamba à Paris

Un très faible volume documentaire à, jusqu’à ce jour, été exploité sur Juan Manuel Cardenas-Castro et José Félix Cardenas-Castro. Ces manques concernent les périodes de la jeunesse au Pérou et des premières périodes de l’arrivée en France. Les documents trouvés dans l’atelier du peintre Juan Manuel Cardenas-Castro sont majoritairement des lettres. Il y a très peu de documentation photographique.

L’ensemble des documents se compose de lettres manuscrites, quelquefois de pièces dactylographiées. Elles forment un ensemble constitué, d’une part de la correspondance familiale entre Juan Manuel Cardenas-Castro et sa famille restée au Pérou et celle entretenue avec son frère José Félix après son retour au Pérou, et, d’autre part, celle qui relate des échanges avec les latino-américains et les milieux intellectuels et diplomatiques. Ce corpus doit faire l’objet d’un article spécifique.

Les rares documents photographiques de cette époque sont ceux concernant la famille Cardenas-Castro : les uns amenés avec eux du Pérou (ill. 3 et 4 ; 7 et 8), et les autres envoyés du Pérou par la famille (ill. 9 et 10). A l’heure actuelle j’ai pu identifier 5 des personnages qui posent pour la photo de la maison familiale des Cárdenas (ill. 9 et 10) et 3 des personnages qui posent sur la photo de groupe (ill. 7 et 8) composée de plusieurs familles dont la famille Cárdenas.

Les frères Juan Manuel et José Félix Cardenas-Castro nés à Urubamba – petite ville et fleuve du même nom – situé dans la vallée de l’Urubamba, sont issus d’une famille de petits propriétaires terriens. Ils ont effectué leurs études à Cuzco. Quelques rares documents photographiques illustrent les vertes années de ces deux jeunes urubambinos. Certaines des photographies sont annotées, ce qui permet d’identifier les différents membres de la famille Cardenas.

À partir de ces différents documents on constate des variantes graphiques, d’où la nécessité d’apporter certaines précisions au sujet de l’orthographe du nom de famille des deux frères. Si l’on se réfère à l’état civil français, l’enregistrement du nom de famille Cárdenas Castro a été orthographié Cardenas-Castro. L’accent tonique, sur le a de Cárdenas, a été supprimé et le trait d’union entre les deux noms du père et de la mère a été ajouté. En effet, suivant la tradition hispanophone, l’enfant hérite du premier nom de son père et du premier nom de sa mère. Le premier nom du père est mis avant le premier nom de la mère[1].

  


(ill. 7 et 8) tirage photographique sépia contrecollé sur carton (S. d.), 11,5 x 18,5 cm. Photo Maximiliano T. Vargas. Coll. privée. À droite, diagramme de l’ill. 7, Juan Manuel Cardenas-Castro (n° 14) est au premier rang sur les genoux dune femme non identifiée. Son père Manuel Cárdenas n° 21 est au-dessus au deuxième rang. Sa mère Maria Castro n° 20 est à la droite de Manuel Cárdenas.


Cette précision sur l’orthographe des noms de famille permet une mise au point valable pour les deux précédentes livraisons. C’est pourquoi jusqu’à présent le nom de Juan Manuel Cardenas-Castro a été orthographié de cette manière. Cette normalisation sera constante au fil des articles à venir.

  


(ill. 9 et 10) La maison des Cárdenas (S. d.), photographie, 9 x 14,5 cm., Urubamba, Pérou. (Coll. privée).  1 – Lucrecia Florez Valle, 3 – Mercedes Salazar, 4 – Manuel Cárdenas, le père de Juan Manuel Cardenas-Castro, 5 – Maria Castro, la mère de Juan Manuel Cardenas-Castro, 8 – Visitacion Florez de Matto.


Après avoir apporté ces précisions, je continuerai à détailler les liens unissant les différents membres de la famille Cárdenas afin de comprendre et de situer l’origine familiale et les statuts individuels de Juan Manuel Cardenas-Castro et de José Félix Cardenas-Castro.

En examinant le verso de la photographie (ill. 3) comportant neuf des membres de la famille Cárdenas (ill. 4) on constate clairement ce système d’attribution des noms de famille que Juan Manuel Cardenas-Castro a ajoutés explicitement sous la forme d’un diagramme. D’autre part, Juan Manuel Cardenas-Castro avait l’habitude d’apporter des annotations sur les documents photographiques qu’ils soient familials ou documentaires. Certaines revues ou photos ont été ainsi retrouvées dans l’atelier de Juan Manuel Cardenas-Castro avec des ajouts, des raturages, des symboles au recto et/ou au verso (ill. 3 et 4).

Certaines photographies réalisées en milieu urbain laissent transparaître des fragments d’architecture. Ces détails architecturaux peuvent apporter certaines précisions quant à la taille et au style architectural de la propriété familiale des Cardenas. Ces indications recoupent une conversation que j’ai eue avec Juan Manuel Cardenas-Castro quelque temps avant sa disparition. Il décrivait cette maison comprenant un grand patio sans trop évoquer son architecture intérieure mais surtout son animation. Ce qui lui paraissait d’autant plus important comme pour tout immigré éloigné de son pays d’origine. Il évoquait une maison remplie de frères et de sœurs, de cousines et de cousins et un nombreux personnel de maison allant et venant. Cette description allait du vieil homme aveugle appelé Nicanor[2] qui continuait à résider dans les lieux après avoir travaillé de nombreuses années au service de la maisonnée, jusqu’à la jeune fille toujours affairée, employée à faire les courses et au service de l’intendance des habitants de cette maison typique et représentative de celle des petits propriétaires terriens de la région du Cuzco.

En raison des difficultés d’expression de Juan Manuel Cardenas-Castro je n’ai pas toujours compris. Il avait gardé un accent espagnol trop prononcé. Mais la façon dont il relatait les événements, avec de grands gestes des mains, des mimiques accentuées et des sonorités ou vocalisations particulières, tout cela contribuait finalement à la compréhension, tout du moins à une joyeuse et agréable sensation de compréhension de ses dires.

[1] Voir le Principes d’enregistrement des noms de personnes, Documentation et surveillance des droits de l’homme ; vol. 5, HURIDOCS Versoix (Suisse) 2002, 25 p. URL : https://huridocs.org/wp-content/uploads/2010/08/howtorecordnames-fre.pdf

[2] Nicanor a été le personnage central d’une histoire que Juan Manuel Cardenas-Castro racontait régulièrement à ses enfants. Ce personnage et l’histoire qui l’accompagne [sont des éléments forts de l’imaginaire de l’enfant. Elles sont devenues des éléments de sa création] ACC : à propos des rapports entre la narration et l’histoire : Temps de rêve.

Annexe

Tableau : éléments internationaux et biographiques des artistes de la famille Cardenas-Castro (du XIXe s. à 2015)

Éléments bibliographiques

Bibliographie

  • Goebel Michael. Paris, capitale du tiers monde : comment est née la révolution anticoloniale, 1919-1939, Paris : la Découverte, DL 2017, (447 p.) : ill.
  • Klüver, Billy ; Martin, Julie. Kiki et Montparnasse : 1900-1930, Paris : Flammarion, 1998, 263 p. : ill., couv. ill.
  • Arriola, Arturo Taracena. 2006. Descubrir América en Europa : la asociación general de estudiantes latinoamericanos de París (1925-1933). In Calvo, T., & Musset, A. (Eds.), Des Indes occidentales à l’Amérique Latine. Volume 2. Centro de estudios mexicanos y centroamericanos. doi :10.4000/books.cemca.2126
  • Préfecture de Police de Paris. Bureau des associations. Loi du 1er Juillet 1901. Dossier: Association générale des étudiants latino-américains. No. PM 95448. Journal officiel de la République française, lois et décrets. LVIII année, n° 6, Paris, 8/1/1926. p. 383.
  • Armando Maribona, El arte y el amor en Montparnasse. Ediciones Andrés Botas, México, 1950, 403 p.
  • Delpuech, André. Les années folles de l’ethnographie, Paris : Muséum national d’Histoire naturelle, 2017, 1007 p.
  • Le Musée de l’homme : histoire d’un musée laboratoire, Paris : Muséum national d’histoire naturelle-Musée de l’homme : Artlys, DL 2015, 287 p. : ill. en coul.

Sites

  • Principes d’enregistrement des noms de personnes, Documentation et surveillance des droits de l’homme ; vol. 5, HURIDOCS Versoix (Suisse) 2002, 25 p. URL : https://huridocs.org/wp-content/uploads/2010/08/howtorecordnames-fre.pdf
  • dossier thématique sur la Campagne du Mexique (1861-1867). Guerre du Mexique (1) (1862-1867) : les raisons, Gouttman Alain, 2011, URL : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/guerre-du-mexique-1-1862-1867-les-raisons/
  • Patricia Salinas Desmond, « Pérou : le rêve de l’Etat-nation des intellectuels de la génération de 1900 », Amérique Latine Histoire et Mémoire. Les Cahiers ALHIM [En ligne], 16 | 2008, mis en ligne le 04 septembre 2009, consulté le 30 janvier 2018. URL : http://journals.openedition.org/alhim/2934
  • Cardenas-Castro Alain (2017), L’espace de l’atelier et au-delà : à propos d’une esquisse représentant Juan Manuel Cardenas-Castro (1), in blog : Sciences & art contemporain IN – MH – OUT – OFF novembre 2017. URL : http://alaincardenas.com/blog/oeuvre/lespace-de-latelier-et-au-dela/

 

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