Collages chinois [gēbèi  袼褙] et peintures portables d’Alain Cardenas-Castro

Par Ma Li Dautresme et Christophe Comentale

Exposition éphémère Collages chinois et peintures portables d’Alain Cardenas-Castro, 10 janvier 2019, espace loft Kils 47 rue d’Aboukir 75002.

« Faire dialoguer les cultures reste, pour un historien de l’art comme pour un créateur,  un parcours entre deux recyclages, parmi  deux esthétiques. Les récupérations à partir de facettes de tissu sont comme des feuilles de papier  pliées et dont chacune  va être vectrice d’écrit, comme  l’image d’un moment ». Alain Cardenas-Castro, Propos, janv. 2019.

Alain Cardenas-Castro, Peinture portable ou de poche (2019), acrylique sur papier, impression typographique, 6 x 6 x 2 cm repliée / 30 x 30 cm dépliée. © Alain Cardenas-Castro

Collage (XXe s., années 70), tissus divers, colle, 55 x 45 cm, photo A. Cardenas-Castro

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le temps d’une soirée, Ma Li Dautresme investit un lieu, toujours surprenant, inattendu, au sein duquel elle met en présence  des pièces patrimoniales improbables qui vont ainsi éveiller des mises en relation inattendues,  formelles, chromatiques…  En cette nouvelle année, la couleur est au centre de l’événement :   le rouge, associé au cinabre en Chine, point cardinal du Sud, également celui du phénix. C’est aussi une couleur intense que le plasticien Alain Cardenas-Castro fait jouer au fil de ses peintures portables. Une deuxième couleur, le vert véronèse de ce même créateur va être face à des collages en quasi camaïeu de vert, bleu-vert, violet-bleu. Au total, une vingtaine de pièces aux cimaises ou dépliées sur des supports contemporains inattendus.

Des collages en tissu…

Flyer du musée chinois du quotidien (juin 2018)

Les collages présentés proviennent de l’ancienne collection François Dautresme1. Si l’on se reporte aux différentes définitions données par les dictionnaires monolingues chinois, il s’agit de la récupération des tissus les plus divers, leur  superposition en plusieurs couches permet  en général de réaliser des semelles pour les chaussures traditionnelles de type espadrilles pour trouver une comparaison approchante. On en fait également des fonds de boîtes ou des emboitages de livres. Lors du travail de récupération des tissus effectué par des femmes du Nord de la Chine,  ce processus de réutilisation des matériaux s’accompagne d’un bon sens et aussi d’un goût pour leur disposition sur une surface où des zones de plein et de vide sont reconstituées avec une facilité apparente, ce qui est une façon de montrer la proximité de ces personnes avec les grands principes du plein et du vide qui contrôlent les structures de toutes œuvres. Ces nouvelles abstractions sont une nouvelle approche à une forme esthétique a priori ignorée, forme que François Dautresme avait, voilà une quarantaine d’années, déjà repérée sur son terrain familier, la Chine et ses régions magiques.

  

  


Ci-dessus, exemplaires de collages chinois [gēbèi  袼褙], 55 x 45 cm. photos ACC


… aux peintures portables 

Ce type d’œuvre se retrouve au fil de l’œuvre peint d‘Alain Cardenas-Castro, des œuvres caractérisées par une polychromie presque bipolaire : d’une part une intensité de chromatismes vifs, forts, antagonistes, comme sous des oppositions incontrôlables de lumières extérieures et insaisissables. Outre les œuvres sur toile, différentes qualités de papiers épais et cartons vont devenir des supports plus appréciés en fonction de leur résistance et d’une ductilité propices au travail de passage de couleur et d’usure de certaines parties, parfois infimes.

La démarche d’Alain Cardenas-Castro est à la fois sérieuse et ludique. Cette approche fait penser assez intuitivement au parcours assez similaire que représentent ces segments lettrés de Raymond Queneau, l’esthétique drainée par Vasarely dans ses polychromies sérielles et les tenants de l’art cinétique qui ont, tous, fait des adeptes quant à la souplesse entre fond et signes. A ces approches, Alain Cardenas-Castro ajoute la force du carré magique, une façon différente de lire le texte sur une structure à damier qui reçoit les lettres.

Alain Cardenas-Castro, Peinture portable (2019), acrylique sur papier, impression typographique, 6 x 6 x 2 cm repliée / 25 x 25 cm dépliée. © Alain Cardenas-Castro

Alain Cardenas-Castro, Peinture portable (2019), acrylique sur papier, impression typographique, 6 x 6 x 2 cm repliée / 25 x 25 cm dépliée. © Alain Cardenas-Castro

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’oeuvre se constitue et prend matière avec un fond peint, un papier peint, le vert presque eucalyptus, plus brillant, plus allumé, est souvent choisi, tout comme ce rouge d’un vermillon vif. Alors se construit, apparaît une structure quadrillée dont la forme naît avec le pli, qui marque une succession de manipulations, de lectures. Deux couches de fond de couleur vert Véronèse sont appliquées avec le couteau à peindre. Ensuite, avec un tampon en lino, des carrés de 6 cm sur 6 se superposent presque sur les plis précédemment effectués ; il reste une sorte de réserve, de zone comme usée qui apparaît entre ces impressions. Enfin, au tampon, les lettres sont imprimées au rouge de cadmium clair, ton mis au point par Vasarely. C’est dans cette même esthétique que les lettres de chaque ligne, quatre ou cinq selon les formats, constituent des mots à lecture verticale ou horizontale. Alain Cardenas-Castro fait ici le lien avec ses dessins, souvent rehaussés de typographies ou de grilles réceptacles à mots.

Lorsque les livres sont pliés, comme avec Trou de mémoire (2009),  Circonvolution (2010), ils se transforment en un carré de 6 cm de côté sur 2 cm d’épaisseur. Livre objet, curiosité postlettriste, l’impact de la lettre calligraphique est appliqué avec talent et humour à une œuvre, qui, de portable, devient à un moment donné, sédentaire, elle est alors conservée et protégée de l’usure du temps et devient en plein un objet patrimonial…

Alain Cardenas-Castro, Éphémère Grand Huit (2019), acrylique sur papier, impression typographique, 50 x 50 cm. © Alain Cardenas-Castro

Alain Cardenas-Castro, Éphémère Grand Huit (2019), acrylique sur papier, impression typographique, 50 x 50 cm. © Alain Cardenas-Castro

 

 

 

 

 

 

 

 

Remerciements  Marie Akar, Editions Faton, Art et métiers du livre, Henry Belloy, Françoise Dautresme,  Sun Chengan, Adeline Zhu.

Complément bibliographique

  • Alain Cardenas-Castro, « Temps de rêve » (2015), première œuvre d’une série en devenir. De la création contemporaine et des données ethno-anthropologiques. Publié le  13 mai 2018, blog science et art contemporain : http://alaincardenas.com/blog/oeuvre/temps-de-reve-2015/
  • Art in situ, un projet art (mural) et science au MNHN. Conférence d’Alain Cardenas-Castro dans le cadre du symposium « Empreintes pariétales de l’Est et de l’Ouest : fresques, peintures murales, arts rupestres, polychromies, arts in situ », (séance 3/3). Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-arts). URL : https://www.beauxartsparis.fr/newsletter/2017_10_1/2017_10_1_fr.html
  • Comentale, Christophe, Cent ans d’art chinois. Paris : Ed. de la différence, 2010. 398 p. : ill. Bibliog. Index
  • Comentale, Christophe, Alain Cardenas-Castro, livres, assemblages et peintures, in AML, 2017 (317, 57-61 : ill.)
  • Site de l’artiste : alaincardenascastro.com
  • Comentale, Christophe, « Stations », notule sur une œuvre-prédelle d’Alain Cardenas-Castro, publiée le 3 mars 2018, blog science et art contemporain : http://alaincardenas.com/blog/oeuvre/stations-notule-sur-une-oeuvre-predelle-dalain-cardenas-castro/
  • Signes de papier, de toile et de pierre, article publié le 3 mars 2018, blog science et art contemporain. Musée municipal Marcel Sahut, Volvic, exposition du 17 mai au 15 sept. 2017 : http://alaincardenas.com/blog/evenement/signes-de-papier-de-toile-et-de-pierre-exposition-signes-de-papier-de-toile-et-de-pierre-du-17-mai-au/
  • Site baidu (en chinois). Historique du mot gebei : https://baike.baidu.com/item/袼褙
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