“Black is black (…) Red is red » ou  De brique en bannière.

A propos de l’environnement d’une œuvre d’Alain Cardenas-Castro — De l’art de la guerre —  entre multiple et unique, entre texte et image.

par Sun Chengan

Alain Cardenas-Castro, en marge d’une exposition d’automne à la galerie Younique (Paris) a préparé des grands formats aux rehauts imposants et enrichis de remarques qui disent la richesse et la permanence de son langage graphique. Ces formats  rappellent la place de la fresque dans l’œuvre du créateur en constant renouvellement, ils sous-tendent d’une part une importante place pour les travaux préparatoires qui oscillent entre unique et multiple, et, de l’autre, une parfaite connaissance des techniques et cuisines donnant toute leur richesse aux œuvres produites ainsi qu’à leurs séquences transitoires.

(ill.I) Alain Cardenas-Castro, De l’art de la guerre, (2020), textes français et chinois manuscrits par Christophe Comentale. Encre, feutre, linogravure, acrylique, fil rouge de coton sur papier, 110 x 40 cm.

(ill.II)  Voyage de l’âme dans l’au-delà. Bannière funéraire de la marquise de Dai (Han occidentaux, 168-145 avant notre ère), tombe n°1, site de Mawangdui (Changsha, Hunan), encre et couleurs sur soie, 205 x 92 cm. Musée de la province du Hunan. 马王堆汉墓T型帛画


Des couleurs et de la bichromie

Ces deux couleurs, le rouge et le noir, n’ont pas seulement obsédé les écrivains [Stendhal, Henri Beyle, (1783, Grenoble – 1842, Paris]] et les chanteurs  [Mick Jagger (1943, Dartford )], elles sont encore des points d’ancrage forts dans l’imaginaire de plasticiens de tous horizons, notamment des artistes taoïsants chinois aux postlettristes et néofiguristes occidentaux,  autonomes et  excentriques, dont Alain Cardenas-Castro (1961, Paris) est l’un des représentants les plus prolixes qui joint des notations visuelles, abstraites à des détails parfois décalés. Dans le sillage onirique de plasticiens tels Valerio Adami  (1935, Bologne) ou de Julio Urruela Vasquez (1910-1990, Guatemala), ses racines piochent aux vestiges de l’archéologie comme aux symboles médiévaux ou contemporains filtrés à l’aune de son imaginaire. Cette nouvelle évocation d’une œuvre qui renvoie au rapport texte-image, si bien nécessaire et matérialisé dans le Transsibérien ou dans le poème de Seuphor pour une œuvre de Mondrian montre comment ce chromiste agit par éléments simples ou complexes au sein d’une grammaire des formes évolutives mais régies par une même signification qui donne sa cohérence à cet environnement.

Impliqué pour un univers qui accepte et assimile les événements les plus sensibles bornant une vie, ceux-ci transparaissent sur certains documents préparatoires comme ces matrices en lino (ill 1, 2, 4), prémisses de sections de certaines œuvres ou bien sujet à part entière. Quelques pièces montrent ces éléments de repérage chronologique, en l’occurrence après la publication d’un accordéon sur les archéologies des sens (ill.2).  « L’acrylique, appliqué en couche épaisse, est épongé et repris pour donner naissance à des matières brutes qui reçoivent des formes ces cercles usés ou des fossiles en suspension : champignons-crânes, mandorle, éléments de squelette,… La dimension narrative des objets réels ou fictifs tous mis à une échelle voisine aussi rappelle ces grimoires protégeant, enfermant des livres initiatiques (ill. 5) » (Christophe Comentale).

Le lino reste un matériau de prédilection, malléable, et tout à fait adapté au rendu d’œuvres séquentielles, préparatoires ou devenant une sculpture totale au moment voulu. Alain Cardenas-Castro utilise ce matériau pour des œuvres très diverses devenant parfois aussi un livre, souvent un manuscrit en accordéon, pour des collaborations texte-image que ce créateur intègre dans ses peintures portables, entre jeu et calligraphie impérative ou itérative de mots  circonscrits et envisageables  en tous sens.

(ill. 1) Féodor (1996), matrice lino, 13 x 21,5 cm.

(ill. 3) Circonvolution éphémère (2009), acrylique, encre de Chine, 15,5 x 24 cm

(ill. 5) Etude (2020), acrylique et impression lino, 29,5 x 21 cm. Une des études réalisées pour « De l’art de la guerre » (2020).

Œuvre Est-Ouest : De l’art de la guerre

Dès les années 90, Alain Cardenas-Castro travaille avec intensité et, grâce à ses préparations  diverses pour s’acheminer vers une phase finale. De l’étude préparatoire à l’œuvre achevée, l’accident et une permanence des motifs restent en précieux équilibre. Quand l’oeuvre est jugée à point, elle vit sa vie, est livrée au regard. Une étude pour De l’art de la guerre (ill.5) illustre cette nécessité de la construction préventive, stratégique, pour mieux asseoir l’œuvre qui est censée être pérenne.

Les Nouvelles Routes de la Soie, sont une réalité chinoise, mais aussi un mythe tant bien que mal sublimé en Occident, un Occident non sinophone, – ce qui est plutôt normal. Les Routes de la Soie ont contribué à la naissance de distances et de lieux imaginaires situés entre l’horrible et le merveilleux que l’on retrouve sous la plume des voyageurs les plus différents. En d’autres termes, les tracés, les trajets qui correspondent aux routes traditionnellement empruntées, sont devenus en ce  21e siècle, une énorme entreprise à base stratégique qui inclut économie, pouvoir politique, et, peut-être des rudiments culturels. Dans ce contexte qui montre un emploi réussi du kaléidoscope géopolitique, l’Art de la guerre de Sun Zi (aussi orthographié Sunzi ou encore Sun T’ze…) a fait une réapparition amusante, inattendue aussi, autre élément de rassemblement  sur la nécessité d’une stratégie commune. L’Occident a découvert Sun Zi (ou Sun Wu) (554 – 496) par la traduction du père Amiot, mais jamais n’a été mentionné, ou bien peu, le Traité de la guerre dû à Sun Bin (mort en 316 av. n. ère), descendant de Sun Zi, sujet du Royaume de Qi qui vit sous les Royaumes combattants, et ignoré puisque lui, n’a pas eu la chance d’une traduction française au 18e siècle !

Cet état des lieux a suscité également l’interrogation des plasticiens, des auteurs, des chercheurs qui, comme le montre cette œuvre récente (ill. I), ont su allier image et texte, constituer une sorte de bannière cousue de fil rouge pour que ces deux parties distinctes ne fassent plus qu’une. Une sorte de retour rituel – inconscient ? –  à l’impressionnante bannière (ill. II) découverte à Mawangdui dans la province du Hunan lors des fouilles archéologiques effectuées en 1972. Toutes deux renvoient à une vision positive de la vie ici et ailleurs.

Les auteurs ayant, au fil de publications diverses, longuement insisté sur les jeux et correspondances entre Est et Ouest qu’ils souhaitent mettre en valeur, il ne semblait pas excessif de mettre en confrontation un objet de fouilles et une œuvre toute récente hors normes consacrées…

Note sur le père Amiot, traducteur de l’Art de la guerre

Comme cela a été dit plus haut, l’Occident lettré découvre, grâce à une traduction très large, due au père jésuite français, Joseph-Marie Amiot (1718, Toulon – 1793, Pékin) L’art de la guerre. Le père Amiot, homme de religion, s’avère autant être un savant qui maîtrise le chinois et le mandchou, qu’un diplomate habile dans la gestion des relations humaines, à la cour de l’empereur de Chine comme lorsqu’il envoie ses rapports à Rome. Il quitte, en décembre 1749, le port de Lorient, ville du Morbihan, pour arriver à Macao le 27 juillet 1750. De là, il reprend, l’année suivante, le périple qui le mène à Pékin où il arrive le 22 août 1751. Il y restera jusqu’à sa mort, survenue en 1793 Le voyage en Chine s’effectue sur les navires de la Marine royale, en compagnie des marchands pour d’une part convertir l’Asie et de l’autre, favoriser de nouveau débouchés commerciaux dans cette zone du monde.

Les jésuites, studieux et opiniâtres, se  mettent à l’étude de la langue chinoise, ils forment de facto, le premier courant de la sinologie occidentale. Ainsi sont, progressivement, révélés à un Occident partagé entre le merveilleux de ce pays et les richesses à en tirer, ces textes qui constituent la densité complexe de la civilisation chinoise.

Remerciements : Marie Akar, Pierre Schill

Renvois bibliographiques

  • Site de l’artiste : alaincardenascastro.com
  • Art in situ, un projet art (mural) et science au MNHN. Conférence d’Alain Cardenas-Castro dans le cadre du symposium « Empreintes pariétales de l’Est et de l’Ouest : fresques, peintures murales, arts rupestres, polychromies, arts in situ », (séance 3/3). Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-arts). URL : https://www.beauxartsparis.fr/newsletter/2017_10_1/2017_10_1_fr.html
  • Alain Cardenas-Castro, Temps de rêve  (2015), première œuvre d’une série en devenir. De la création contemporaine et des données ethno-anthropologiques. Publié le  13 mai 2018, blog science et art contemporain : http://alaincardenas.com/blog/oeuvre/temps-de-reve-2015.
  • Comentale, Christophe, Alain Cardenas-Castro, livres, assemblages et peintures. in AML, 2017 (317, 57-61 : ill.).
  • Dehergne, Joseph,  Répertoire des Jésuites de Chine de 1552 à 1800. Rome : Insitutum Historicum Societatis Jesus, 1973.
  • Lardinois, Olivier, Directory of the Jesuits in China from 1842 to 1955. Taipei : Taipei Ricci Institute, 2018.
  • Vermander, Benoît, Les Jésuites et la Chine : de Matteo Ricci à nos jours. Namur-Paris : Lessius, 2012.
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