A propos d’une photographie de Max T. Vargas et d’une chronique de Manuel Beltroy : recherches croisées pour préciser l’âge de Juan Manuel Cardenas-Castro (8)

par Alain Cardenas-Castro

Afin de lever l’ambiguïté quant à la date de naissance de Juan Manuel Cardenas-Castro pour laquelle il y a un doute concernant l‘année[1], j’ai entrepris d’analyser en détail la photographie la plus ancienne connue à ce jour dans le corpus des documents iconographiques de la famille Cárdenas (ill. 1) tout en tenant compte des informations provenant d’un article paru en 1964 dans un quotidien péruvien. En croisant ces nouvelles données avec celles antérieures, j’ai pu obtenir une date probable venant réduire les interrogations sur l’année de naissance de Juan Manuel.

(ill. 1) Maximiliano T. Vargas. Tirage argentique contrecollé sur carton brun, recto (s.d.), 11,5 x 18,5 cm, avec montage 13,5 x 20 cm (Col. A. Cardenas-C.)

Propos liminaires

Je tiens à rappeler auparavant, que, d’une part, selon l’état civil français Juan Manuel Cardenas-Castro est né en 1899 et que, d’autre part, selon ses dires, il est né en 1891. En effet, seuls les jour et mois de naissance, le 27 du mois de mai, sont vérifiés par les nombreuses missives d’anniversaire qui lui ont été adressées au fil du temps. Sur ces différences de dates, aucune explication ne m’a été donnée par Juan Manuel Cardenas-Castro.

Le document iconographique

Cette photographie ancienne (ill. 1) comporte des manques et malgré son état moyen de conservation du aux altérations du temps elle a révélée certains indices venant contribuer à la documentation biographique de Juan Manuel Cardenas-Castro. Une trentaine de membres de différentes familles posent ensemble. Comme il en sera fait mention ci-après, ces familles qui sont reliées par des alliances matrimoniales ont été identifiées par Juan Manuel ainsi que quelques-uns des individus dont lui-même.

Par ailleurs, cette photo d’un temps ancestral, je l’ai utilisée pour illustrer le verso du carton d’invitation quelque peu surprenant de l’une de mes premières expositions monographiques, en 1988 (ill. 2 et 3). L’exposition présentait mes premiers assemblages : des peintures murales modulables et transportables. J’avais trouvé pertinent de provoquer une correspondance entre deux types différents d’assemblages — le groupe familial de la photographie et les éléments muraux modulables — venant déjà faire écho à mes recherches entre anthropologie et art.

(Ill. 2) recto du carton d’invitation de l’exposition monographique à la galerie de la Grande Masse des Beaux-arts (1988), 10,5 x 21,5 cm. © A. Cardenas-Castro

(Ill. 3) verso du carton d’invitation de l’exposition monographique à la galerie de la Grande Masse des Beaux-arts (1988), 10,5 x 21,5 cm. © A. Cardenas-Castro

L’analyse détaillée du document m’a permis de trouver plusieurs indices qui m’incitait à proposer pour l’année de naissance de Juan Manuel une date quasi rationnelle car bien que mon père m’ait informé de sa présence sur cette photo, je ne m’étais pas préoccupé de la date à laquelle ce cliché avait été pris ni quel en était l’auteur, malgré le cachet du photographe au verso (ill. 4). La recherche de ces informations et leurs recoupements allait m’indiquer une date de naissance plausible.

(ill. 4) Maximiliano T. Vargas. Tirage argentique contrecollé sur carton brun, verso (s.d.), 11,5 x 18,5 cm, avec montage 13,5 x 20 cm (Col. A. Cardenas-C.)

  1. L’identification du photographe

Après une première analyse de ce tirage argentique contrecollé sur carton — grâce à l’expertise de Jean-Christophe Domenech, photographe du Musée de l’Homme – MNHN et ancien tireur professionnel — j’ai constaté que le cachet au dos, sans précision de date, mentionnait un auteur, le photographe Max. T. Vargas [Maximiliano Telésforo Vargas]. Ce photographe important dans l’histoire de la photographie péruvienne — qui influencera de nombreux photographes dont Martin Chambi — est né à Arequipa en 1874. Il a commencé sa carrière de photographe en 1896 en créant son premier studio photo dans sa ville natale. L’année suivante il se présente au concours photographique départemental organisé par la ville de Cuzco et remporte le premier prix, la médaille d’argent.

  1. L’année probable de la prise de vue

On peut considérer que sa reconnaissance acquise a rapporté à Max T. Vargas quelques commandes locales de prises de vue à réaliser peu de temps après ce succès en cette année 1897. Ce point précis est rapporté par la presse de l’époque[2] et il est fort probable que la photographie de la présente analyse soit l’une d’entre elles : une occasion pour les membres de ces familles parmi les plus importantes d’Urubamba, les Cárdenas, Castro et Ochoa, de se réunir pour fixer ce regroupement familial mémorable par l’objectif d’un artiste talentueux.

  1. Le recoupement entre la date présumée de la prise de vue et l’âge supposé de Juan Manuel Cardenas-Castro

Même si certains protagonistes de cette scène champêtre ne sont pas encore tous connus, certains ont cependant été identifiés par Juan Manuel. Il s’agit de son père Manuel Cárdenas (ill. 5), ensuite de sa mère, Maria Castro (ill. 6), et enfin de lui-même (ill. 7) présent en bas à droite de la photo. Il est visiblement entouré par les bras d’une femme qui tient également un plus jeune enfant non identifié. Juan Manuel, quant à lui, doit être âgé de cinq ans environ. Si l’on considère cet âge présumé de l’enfant et la date de la prise de vue du cliché datant très probablement de 1897, ces indices correspondent aux dires de Juan Manuel dont la naissance se rapproche alors plus de 1891 que de 1899.


Ci-dessus, de gauche à droite (Ill. 5) Manuel Cárdenas, (Ill. 6) Maria Castro, (Ill. 7) Juan Manuel Cardenas-Castro, détails du tirage argentique contrecollé sur carton de Maximiliano T. Vargas.


Le document imprimé

Par ailleurs, J’ai retrouvé entre les pages d’un livre de la bibliothèque de Juan Manuel Cardenas-Castro la coupure de presse (ill. 8) d’un article rédigé par Manuel Beltroy[3] en 1964 qui vient corroborer cette hypothèse. Cet article[4] relate les temps de jeunesse passés à Lima en compagnie de Juan Manuel et de Carlos Raygada[5], ses deux amis avec lesquels tous trois ils ont formé une trinité d’« amigos del Arte » durant la période des années 1912 à 1918. Bien que Carlos Raygada (ill. 9) mentionne dans une interview donnée en 1951 la parution de son premier dessin dans la revue « Variedades » à l’âge de quatorze ans, en 1912, l’activité professionnelle ainsi que les frasques relatées par manuel Beltroy dans cette chronique ne peuvent être attribuées à un garçon de treize ans, l’âge de Juan Manuel, si l’on suppose sa naissance en 1899. Elles correspondraient plutôt à celles d’un jeune homme de vingt et un ans, s’il est né en 1891.

       


De gauche à droite, (ill. 8) coupure de presse de la chronique Archivo sentimental de Manuel Beltroy dédiée à Juan Manuel Cardenas-Castro dans le quotidien péruvien « Correo » en date du 24 juillet 1964 (col. A. Cardenas-Castro). (Ill. 9) Auto-caricature de Carlos Raygada dans la revue « Lulú » n. 18 du 18 novembre 1915.


A l’aune de ces nouvelles données, le mot de la fin à Juan Manuel Cardenas Castro qui répétait à qui voulait l’entendre — au sein de la famille — être né en 1891… Ce qu’il n’a jamais écrit !

 

[1] Voir en bibliographie l’article Juan Manuel Cardenas-Castro et la revue « Variedades » 1917-1920 (4).

[2] Un article paru dans le « Commercio » de l’année 1897 indiquait que Vargas était «un artiste complet dans sa profession» et que le public était invité à faire appel à ses services durant son court séjour dans la région du Cuzco.

[3] Manuel Beltroy Vera (1893-1965) est un intellectuel péruvien né à Lima. Ecrivain et poète, il a été aussi critique littéraire, éditeur et publiciste. Poursuivant ses études à l’université de San Marcos (Lima) à partir de 1910, il rencontrera Juan Manuel Cardenas-Castro en 1912. Manuel Beltroy rédigera pour le quotidien péruvien « Correo » une chronique hebdomadaire intitulée « Archivo Sentimental ». Ce sont 90 chroniques évoquant des personalités comme Eguren, Valdelomar, Juan Parra del Riego, José Carlos Mariátegui, Federico More, Pedro S. Zulen, Zoila Aurora Cáceres, et des lieux cotoyés au fil de son existence qui seront rédigés Au cours des années 1964 et 1965. L’une d’entre elles a été consacrée à Juan Manuel Cardenas-Castro.

[4] L’article intitulé « Juan Manuel Cárdenas Castro » est paru le 24 juillet 1964 dans la rubrique « Archivo sentimental » du périodique liménien « Correo ».

[5] Carlos Raygada (1898-1953) est un dessinateur, caricaturiste, écrivain, critique et historien de l’art et de la musique péruvien né à Lima. A partir de 1912, il commence à dessiner pour des revues illustrées et des périodiques liméniens. En 1918, il réalise le portrait dessiné de Juan Manuel Cardenas-Castro que mentionne Manuel Beltroy dans son article. La reproduction de ce portrait est paru dans la revue d’art péruvienne Stylo (voir l’article : Cardenas-Castro, Alain. Juan Manuel Cardenas-Castro et la revue « Variedades » 1917-1920 (4) en bibliographie).

Éléments bibliographiques :

 

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