A propos des publications des années 1970 en Chine

par Christophe Comentale

Il est, depuis une bonne vingtaine d’années, fréquent de souligner l’excellence de l’édition chinoise, un créneau chronologique en phase avec l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du Commerce, en 2001. Moins citée, moins connue à l’étranger, une édition populaire florissante a existé dès que la République a remplacé l’Empire, durant les premières décennies du 20e siècle. Propos sur une esthétique de la reprise.

L’édition des livres, en particulier pour ce qui a trait à leur structure matérielle, avec la reliure a, durant bon nombre d’années, comme au fil des années de coopération entre la Chine et la Russie[1], permis la fabrication de livres scientifiques selon les critères occidentaux, le livre se composant ainsi de deux plats formant la couverture et d’un dos sur lequel repose le corps de l’ouvrage. La solidité de l’ensemble est incertaine. Ainsi, au terme d’une consultation soutenue, il s’avère assez difficile de manipuler un ouvrage sans en casser le dos ou, au contraire, sans que des pages tournées au fil de la lecture ne restent pas dans la main du lecteur. Les choses semblent avoir bien changé.

Sans entrer dans la complexité de ce qu’est un livre de fabrication chinoise[2], il faut avoir en tête la différence entre livre populaire, livre de création, livre de représentation et livre – assez voisin – de commémoration.

Du circuit production-diffusion du livre imprimé

Le circuit production-diffusion du livre imprimé est quelque peu différent de celui qui a été formaté et quasiment généralisé en Occident avec l’attribution d’un numéro bibliographique standardisé au niveau international, connu sous son abréviation anglaise, ISBN[3]. Les bibliothèques nationales se chargent de cette attribution, gratuitement, aux demandeurs. Ces derniers donnant dès parution un exemplaire du livre[4]. Ainsi se constituent les collections… Les chiffres qui composent ce numéro sont la codification de zones pertinentes : nom du pays, de la maison d’édition,… Ce système permet des acquisitions facilitées à l’international pour les organismes patrimoniaux et aussi les particuliers qui souhaitent acheter ainsi leurs ouvrages. Ce numéro magique n’est pas attribué à titre gratuit mais doit faire l’objet d’une demande à laquelle il peut être répondu favorablement ou pas. Un coût non négligeable reste à régler en cas d’assentiment de l’organisme en charge de cette question. Il existe cependant un numéro attribué au niveau national qui en est à peu près l’équivalent de l’ISBN, le numéro bibliographique unifié [统一书号], en fait un numéro d’ordre, indiqué sur la 4e de couverture des livres mais seulement si le livre est autorisé à la publication.

Il n’empêche que si la diffusion du livre est autre en Chine, l’impression d’éditions des plus diverses reste très vivante : les échanges de livres entre lettrés, amis,… sont extrêmement denses et se font entre spécialistes d’un domaine particulier n’ayant pas pu ou voulu opter pour une diffusion autre. Ce qui renvoie aux livres diffusés selon un circuit parallèle ou bien aux livres rares ou tirés à peu d’exemplaires, tous absents de toutes les bibliothèques du monde, à l’Est comme à l’Ouest. Elles y parviennent par don a posteriori ou par achat…

Avec la mise en place du livre numérique, la donne a encore changé…

Une diversité de modèles

Conformément à l’éthique impériale, les éditions d’Etat sont l’objet d’un suivi de fabrication particulier, tant au niveau de la technique d’impression, bien longtemps la xylographie, puis durant les années 1930 du 20e siècle, la lithographie, en particulier à Shanghai, avant que la typographie occidentale impose un format dit à l’occidentale, au fil des coopérations, en particulier avec le pacte sino-soviétique.

Il n’empêche que, parallèlement, des habitudes de lecture existent.

Ainsi, un type de petit livre au format horizontal – à l’italienne – apparaît et est diffusé des années 1920 à 1949. Les publications continuent, nombreuses, abouties, aux contenus diversifiés, durant les années 1950 à 19 60 (老版书), elles sont considérées comme l’âge d’or du genre, en raison, justement de leur esthétique.

Lorsqu’en 1966 éclate la Grande révolution culturelle prolétarienne, dès le mois d’août de la même année, la production des volumes cesse, les librairies ferment. La production ne reprend qu’en 1970, continue jusqu’en 1985, mais, en raison de changements sociaux et économiques importants on constate un déclin du genre, le public, qui a accès à d’autres livres, revues, se tourne vers comics et mangas.


(ill.1 et 2) Guan Hua, Yulai, le jeune héros, réviseurs Liu Xuesan, Huang Baozhu, ill. Gao Baosheng. Pékin : Editions artistiques du Peuple, 1974. 1ère et 4ème de couverture.


Les thèmes sont à la fois historiques, culturels, politiques, pédagogiques : on trouve de grands romans historiques en plusieurs volumes, des biographies de grands inventeurs, des hauts faits de guerre qui mettent en présence des opposants au nouveau régime, présentant, à l’égal de héros antiques, de jeunes garçons (Lei Feng) et de jeunes filles (Liu Hulan) qui se sont sacrifiés pour la patrie contre l’oppresseur. Ce conditionnement social vers un altruisme culpabilisant voire infâmant pour qui n’imite pas ce don complet de soi est ainsi très diffusé avec des titres comme Yulai, le jeune héros [Xiao yingxiong yulai 小英雄雨来] (ill.1 et 2) paru en pleine révolution culturelle, et adapté d’un roman de Guan Hua [管桦] [5], auteur dans la mouvance de l’époque et rallié à un engagement social au service du Peuple.

En raison d’une très relative ouverture du pays à d’autres cultures paraît également une Vie de Jésus-Christ…

Parmi la masse importante de ces créateurs de livres à une case, He Youzhi (1922-2016), dessinateur accompli qui donne à chaque image l’importance d’une œuvre à part entière, est davantage connu en Occident, notamment en raison des échanges Est-Ouest auxquels il est invité, en particulier à Angoulême dont l’un des établissements patrimoniaux promeut la bande dessinée.

Il faut attendre le milieu des années 90 pour assister à un regain d’intérêt pour le genre. Un marché dynamique se constitue qui rassemble les collectionneurs de ce type de publication, les rééditions commencent à paraître. Les oeuvres les plus prisées sont celles des années 50-60, en raison de leur perfection esthétique, et de leur petit nombre (beaucoup d’entre elles sont été mises au pilon durant la Révolution culturelle). Viennent ensuite les lianhuanhua(s) de la période du Guomindang, davantage recherchés pour leur rareté que pour leur esthétique intrinsèque. Durant cette période, en effet, il faut produire en masse et rapidement, tandis que par comparaison, certains artistes des années 50 ont mis plusieurs années pour publier des oeuvres comptant quelques dizaines de pages. Certains amateurs nostalgiques de la Révolution culturelle ont contribué à susciter de la curiosité, voire de l’engouement pour la production de cette époque. Et ces œuvres continuent d’être reformatées en film d’animation ou sous forme de manga ou bande dessinée.

Il faut noter qu’en raison du système universitaire, lettrés et artistes contribuent à l’illustration de ces petits volumes comprenant une case par page avec un résumé en caractères à la partie inférieure de chacune.

Les jeunes diplômés des départements de littérature ou des beaux-arts se consacrent traditionnellement à l’enseignement, à la recherche, à la création aussi ou à la remise en forme d’œuvres. Aux auteurs les scénarios, aux artistes les mises en images. Ce type de fonctionnement est encore globalement le même si ce n’est que différents créateurs continuent de se consacrer à leur œuvre personnel. Il en va aussi de cette façon dans toute l’Asie sinisée.


(Ill. 3 et 4) Recueil de motifs d’illustrations de presse, 1972. Shanghai : Editions populaires de Shanghai. 90 p. : ill. en bichromie, couv. en coul. Il est précisé en page de colophon que toutes les illustrations ont été réalisées par les graphistes de la maison d’édition. (1ère et 4ème de couv.)


 

Des manuels d’illustrations aux recueils de motifs

Depuis la dynastie des Song, des manuels de peinture sont proposés aux jeunes artistes qui ont à disposition des modèles de toutes périodes, deux publications éditées aux 17e et 18e s., Le jardin du Grain de moutarde ou Le studio des dix bambous sont les plus connues. Pour l’Occident, Claudel y puise l’illustration polychrome de sa Connaissance de l’Orient.

Après la proclamation de la Nouvelle Chine, le 1er octobre 1949, la normalisation des récits, des trames, la vérification des mises en page sont autant d’opérations nécessitant en amont une remarquable organisation administrative et artistique prise en compte à partir des mots d’ordre et des décisions établies en haut lieu.

Le pouvoir s’entoure de conseillers de haut niveau, en l’occurrence, d’artistes en renom, pour le Nord du pays, à Pékin, Yan Han, Li Hua, Wu Biduan,… au Sud, Sheng Zengxiang,… Ces vétérans reçoivent le cahier des charges à respecter pour la permanence d’une cohérence établie dans la continuité pour le plaisir des lecteurs, aussi, et le respect de la moralité, ce qui rejoint ce même soin pris en amont, par des textes spécifiques émanant de l’autorité administrative – le ministère de l’Intérieur – quant aux publications réservées à la jeunesse.

Ainsi, les professeurs-artistes devenus des conseillers artistiques ou des chargés de mission, s’attaquent à la mise en forme des recueils de motifs conçus et peints par les différents artistes sélectionnés au sin d’un réseau très sûr.

Les motifs réalisés pour l’illustration de presse et de communication sont d’abord l’objet d’esquisses, ils sont ensuite peints, leurs dimensions et couleurs deviennent des clichés typographiques rassemblés dans ces recueils. Une fois ceux-ci contrôlés au plus haut niveau, leur édition dans de grandes maisons d’édition du pays, les Editions artistiques populaires à Pékin (ill.1 et 2) [人民美术出版社] et pour Shanghai, les Editions populaires de Shanghai [上海人民出版社] (ill.3 et 4) pour ne citer que ces deux exemples. L’un de ces recueils, après avoir rappelé que la victoire s’arrache en ayant éradiqué l’ennemi, rappelle les slogans de dynamique sociale, différentes représentations de la place Tian’anmen agrémentée de symboles agricoles (millet, tournesol,..) (ill.5) font très naturellement une allusion à l’importance des paysans dans ce pays fondamentalement agricole.


(ill. 5 à 10) Recueil de motifs d’illustrations de presse, 1972. Shanghai : Editions populaires de Shanghai. 90 p. : ill. en bichromie, couv. en coul. Pages intérieures.


Quelques exemples à diffusion extrême

Un des textes fondateurs étant le livre à couverture rouge qui rassemble des textes dus au Grand Timonier, les différentes catégories sociales ont, toutes, en mains (ill.6), cette bible. « Ouvrier, administratif ou soldat étudient la philosophie » est-il dit sous chaque illustration en bichromie ; « les ouvriers vont à l’université » toujours avec ce volume en mains.

Des grands mots d’ordre comme « ne compter que sur ses propres forces, vaincre les difficultés » sont reliés à des moments de restructuration importants du pays (ill.7, 8 et 9). Le président Mao, excellent calligraphe, n’hésite pas à tracer de ces deux caractères essentiels « étudier » (ill.10) qui confèrent le succès. Le prestigieux centre de gravure sur bois du Rongbaozhai situé à Pékin a réalisé un tirage xylographique de ces caractères d’abord tracés à l’encre puis dont il est fait un cliché typographique afin de procéder à l’impression du livre dans lequel sont placés texte et image..

Ces petits volumes sont imprimés à un million, voire à deux millions d’exemplaires et ils sont l’objet de rééditions toujours possibles. Ils sont devenus rares en raison de leur caractère utilitaire et conjoncturel, on les trouve encore dans des librairies de livres anciens et aussi en vente en ligne sur des sites spécialisés.

Ignorés du public occidental, ils constituent des outils de référence sur l’histoire d’une époque révolue mais encore récente. Des rééditions se font jour en raison de la volonté du régime de laisser vivante la mémoire d’une époque qui a permis cette croissance spectaculaire du pays. Quant aux images populaires, les recueils de bande dessinée actuelle sont devenus souvent de luxueuses publications…

 

[1] Depuis le 17e siècle, les relations entre les deux pays ont été complexes, mouvantes. Les distances énormes et les difficultés de communications rendant les relations difficiles et rares, une situation qui prendra fin avec l’achèvement du chemin de fer Transsibérien au début du 20e siècle. Par ailleurs, les deux pays se rapprochent quand, le 1er octobre 1949, la République populaire de Chine est reconnue par l’URSS. La période de coopération active entre Chine et Russie renvoie au pacte sino-soviétique, un traité d’amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle signé le 14 février 1950, entre la Chine et l’URSS. Après des périodes de tension notables dès les années 60 (1958 : critique par Nikita Khrouchtchev du « Grand Bond en avant » ; crise sur Formose durant laquelle l’Union soviétique soutient sans fermeté la Chine ; 1959 refus par l’URSS de la bombe atomique à la Chine ; 1960 : retrait des techniciens soviétiques de Chine ;1961, officialisation de l’opposition Chine-URSS au 22e congrès du PCUS ; 1962 : premiers incidents de frontières ; 1964 : dénonciation des empiètements territoriaux soviétiques par la Chine). Un accord frontalier signé en novembre-décembre 1988 confirme la détente sino-soviétique tandis que l’année suivante, en mai 1989 Mikhaïl Gorbatchev est accueilli à Pékin. Le traité, qui s’accompagne d’un ensemble d’accords politiques et économiques, notamment l’aide soviétique aux Chinois, expire le 15 février 1979. Avec la fin de ce traité, la Chine va se tourner différemment vers l’Occident.

[2] Voir en bibliographie quelques titres qui donneront, outre l’encyclopédie de l’histoire des sciences que constitue la vaste somme rassemblée par Joseph Needham et différents spécialistes de la Chine, plusieurs orientations et prolongements actualisés sur le sujet.

[3] Quelques éléments sur ce numéro ISBN, numéro international normalisé, permettant l’identification d’un livre dans une édition donnée. Selon le décret n° 81-1068, du 3 décembre 1981, pris en application de la loi relative au prix du livre, ce numéro doit figurer sur tous les exemplaires d’une même œuvre dans une même édition. L’ISBN a été conçu pour simplifier le traitement informatisé des livres : les libraires peuvent passer des commandes standardisées, les distributeurs ont le même code pour traiter les commandes et les retours, les différentes opérations de gestion dans les bibliothèques et centres de documentation sont également facilitées. Par ailleurs, le caractère international de cette numérotation constitue, à l’étranger également, une référence unique pour tous les professionnels du livre (source : https://www.afnil.org/isbn).

[4] A titre d’exemple, la France adopte ce principe en 1537 grâce à l’édit de Montpellier signé par François 1er. Les choses sont un peu différentes en Chine.

[5] Guan Hua [管桦] (1922-2002), a pour nom Bao Huapu [ 鲍化普]. Originaire de Fengrui, dans la province du Hebei [河北丰润], il est diplômé en 1942 du département de littérature de l’université unifiée du Nord, structure née de la réunion de trois universités, décidée en 1939 par le comité central du Parti communiste chinois. Guan, membre du Parti, est, dès 1940, impliqué dans le travail militant de cet environnement politique, il assume des fonctions de journaliste, de rédaction et de création littéraire, comme cette œuvre à caractère édifiant en est un exemple important.

Références bibliographiques

  • A Ying, Histoire de la bande dessinée en Chine. Jinan : Shandong huabao chubanshe, 2008. 阿英:中国连环图画史话. 山东画报出版社,2008
  • Jean-Louis Boissier, Destenay, P. Piques, M.-C., Bandes dessinées chinoises. Paris : université Paris VIII – Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, 1982.
  • Christophe Comentale, Lexique français-chinois du livre : fahan tushu cihui. Taipei : Association française pour le développement culturel et scientifique en Asie, 1983, 58 p., (Lexica ; 21).
  • Christophe Comentale, Les techniques de l’imprimerie à caractères mobiles. In : Actes du colloque « le livre et l’imprimerie en Extrême-orient et en Asie du sud« , organisé par le CNRS, l’Institut d’Etude du Livre, Ministère de la Culture, à Paris du 9 au 11 mars 1983. Paris : société des bibliophiles de Guyenne, 1986. pp. 41-55.
  • Christophe Comentale, La reliure en Chine : particularités et évolution. In : Art et métiers du livre, 1987 (144), pp.43-48 : ill.
  • Christophe Comentale, Le musée de l’imprimerie de Pékin. In : Art et métiers du livre, 2000 (218), pp. :22-24, ill. en coul.
  • Christophe Comentale, Cent ans d’art chinois, 1909 – 2009. Paris : Ed de la différence, 2010. 398 p. : ill. Bibliog. Index.
  • Christophe Comentale, Les bibliothèques. Article : Les bibliothèques chinoises et leur histoire. Paris : Cercle de la librairie, 1998.
  • Christophe Comentale, Cent ans d’art chinois. Paris : Ed. de la différence, 2010 (2021). 600 p. : ill. Bibliog. Index.
  • Joseph Needham, Science & civilisation in China. Cambridge : Cambridge university press, 19.. Vol. 5, part 1 Paper and printing. 1985. Bibliog. Index.
  • Nick Stember, Chinese lianhuanhua : a century of pirated movies, en ligne, 23 mai 2014. www.nickstember.com/chinese-lianhuanhua-century-of-pirated-movies

 

 

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