À propos de quatre dessins inédits : Juan Manuel Cardenas-Castro, illustrateur (10)

par Alain Cardenas-Castro

En parallèle à l’établissement d’un catalogue raisonné qui approchera si possible de l’exhaustivité, je présente ci-après le résultat de recherches relatives à différents dessins, des pièces mineures, exécutées par Juan Manuel Cardenas-Castro durant la fin des années 1960. Cet aspect de l’œuvre de Juan Manuel Cardenas-Castro nécessite encore des recherches multiples menées dans le cadre de missions et diplômes divers tel que je le vois parfois avec les cours donnés ici et là ou durant des conférences.

Vers la fin des années 1960, au cours de mes années d’école élémentaire, j’appréciais l’exercice du dessin pour illustrer tout autant un cours de géographie qu’une leçon de poésie. Dans le cadre de mes apprentissages, ces devoirs à réaliser chez soi, quelque fois difficiles à exécuter, pouvaient être parfois oubliés et je me retrouvais contraint de les produire en toute hâte. Je me souviens que c’était l’occasion pour mon père de m’apporter son aide précieuse en illustrant mes cahiers de récitation. Il s’y prenait avec une dextérité et une rapidité fascinante. Ses remarquables dessins ainsi réalisés produisaient chaque fois leur effet auprès de mes camarades et de mon enseignante. Ils reconnaissaient alors, l’incontestable talent de dessinateur et de caricaturiste de Juan Manuel Cardenas-Castro.


Ci-dessus, de gauche à droite, (ill. 1) Juan Manuel Cardenas-Castro La Génisse, la Chèvre, et la Brebis, en société avec le Lion (sd), crayon graphite sur papier, 22 x 17 cm ; (ill. 2) Juan Manuel Cardenas-Castro Le chêne et le roseau (sd), crayon de couleur sur papier, 22 x 17 cm.

Ci-dessous, de gauche à droite, (ill. 3) Juan Manuel Cardenas-Castro Chanson d’automne (sd), crayon de couleur sur papier, 22 x 17 cm ; (ill. 4) Juan Manuel Cardenas-Castro, poème non identifié (sd), crayon de couleur sur papier, 22 x 17 cm.


C’est certainement avec beaucoup de plaisir que Juan Manuel Cardenas-Castro a réalisé ces dessins. Se remémorant ainsi les nombreuses caricatures et illustrations qu’il avait produites pour les revues péruviennes, tels que Lulú, Hogar ou Variedades[1], durant la seconde décennie du XXe siècle.

A cette période, Juan Manuel Cardenas-Castro intervenait dans ces revues le plus souvent au sein des rubriques dédiées à la culture, à la politique et aux événements de société, en traitant des sujets les plus variés, allant de la description des acteurs de la vie politique et du monde du spectacle jusqu’aux illustrations de contes et de nouvelles d’auteurs latino-américains[2] et européens[3].

Au cours des recherches effectuées dans l’atelier de la rue Vineuse[4], recherches qui étaient aussi un sauvetage de documents graphiques et iconographiques, il subsistait quatre feuilles de papier provenant d’un cahier pour témoigner de cette aide apportée par mon père en ce temps-là (ill. 1, 2, 3 et 4). Sur ce cahier à reliure spirale, désormais disparu, un cahier de récitation, j’ai le souvenir d’avoir recopié à la main les poèmes et les fables à apprendre. Ces textes manuscrits venaient prendre place sur des feuilles à réglures qui alternaient avec d’autres feuilles de papier blanc, destinées à accueillir les illustrations.

Les talents de dessinateur et de caricaturiste dont Juan Manuel Cardenas-Castro fait preuve avec ces dessins se sont portés sur deux fables et deux poèmes. En premier lieu, les fables de Jean de La Fontaine, La Génisse, la Chèvre, et la Brebis, en société avec le Lion (ill. 1) et Le chêne et le roseau (ill. 2), et, en second lieu, deux poèmes, l’un, de Paul Verlaine, Chanson d’automne (ill. 3), et l’autre (ill. 4), que je n’ai pu identifier, ne me rappelant plus de son intitulé ni de son auteur.

Analyser l’œuvre illustrée de Juan Manuel Cardenas-Castro n’est pas le propos de cet article, néanmoins, j’ai jugé nécessaire de m’intéresser à ces quatre illustrations relativement récentes et réalisées dans un contexte autre, celui de l’affection apporté à son fils, pour les mettre en corrélation avec des illustrations plus anciennes.

C’est pourquoi parmi le corpus iconographique établi lors de mes dernières missions au Pérou, au fil de mes recherches constamment effectuées, j’ai pu découvrir ces quatre illustrations qui pouvaient le mieux entrer en correspondance et permettre le comparatisme avec celles réalisées cinquante années plus tard.

De cet ensemble que j’ai d’abord classé chronologiquement et ensuite par types de périodiques, j’ai pu retenir finalement quatre illustrations comme matériel à mon étude. L’objectif poursuivi étant d’analyser le style des œuvres et la composition choisie par Juan Manuel Cardenas-Castro ainsi que ses influences diverses. Par contre, il a été parfois plus difficile de déterminer la technique et les supports utilisés à partir de ce corpus composé de reproductions imprimées en noir et blanc alors que les œuvres originales ont pu être parfois réalisées en couleur.

C’est donc à partir de ces quatre illustrations originales de fables et de poèmes ­— dont l’une a été réalisée au crayon graphite et les trois autres à l’aide de crayons de couleur par Juan Manuel Cardenas-Castro à la fin des années 1960, dans un contexte non professionnel — que cette mise en corrélation a été possible avec des illustrations exécutées durant la deuxième moitié de la première décennie du XXe siècle et reproduites en noir et blanc dans la revue Variedades. Cette mise en correspondance m’a permis d’établir des comparaisons contribuant à l’analyse de ces œuvres présentées ci -après.

1 – La Génisse, la Chèvre, et la Brebis, en société avec le Lion (Jean de La Fontaine).

 Le premier dessin que j’ai retenu a été réalisé pour illustrer le conte El mono sabio paru dans la revue Variedades en 1917 (ill. 5). L’auteur qui reste à identifier, décrit une assemblée d’animaux assistant à la conférence d’un singe savant au sujet de « certaines singularités de la vie amoureuse chez quelques animaux d’espèces distinguées ». De type naturaliste ce dessin vient faire écho à celui illustrant la fable de La Fontaine, La Génisse, la Chèvre, et la Brebis, en société avec le Lion (ill. 6).

Les deux dessins décrivent admirablement les caractéristiques morphologiques et les attitudes particulières, propres à chacun des animaux. On remarquera les représentations différentes du lion, protagoniste que l’on retrouve dans les deux histoires. Un lion hiératique et pensif qui se doit d’être sérieux en tant que participant du « public, discret et brillant, constitué par les plus éminents représentants de la faune » dans le conte anonyme (ill. 5), alors que dans la fable de La Fontaine c’est un lion expressif et dominateur qui impose sa force. Juan Manuel Cardenas-Castro en a fait une figure anthropomorphe proclamant avec le poing levé sa volonté de dominer (ill. 6).

La technique utilisée pour l’illustration de la fable de La Fontaine est celle du dessin au trait et au crayon graphite sur papier blanc. Pour l’illustration du conte elle est difficile à déterminer sans examiner l’original. D’après sa reproduction imprimée en noir et blanc et de plus recadrée pour sa mise en page dans les colonnes de la revue, on peut en déduire une utilisation de la pierre noire avec quelques rehauts à la craie blanche apportant lumière et relief sur un papier qui devait être coloré ou gris, ayant pour effet d’accentuer les contrastes.

L’environnement est quasi inexistant, les rares herbes dessinées au premier plan sont les seules parties de Nature qui ont été suggérées par quelques tracés. Juan Manuel s’est fixé sur la seule représentation des personnages. En variant son trait, en toute simplicité, il donne beaucoup d’expressivité à ce rendu remarquable.

2 – Le chêne et le roseau (Jean de La Fontaine).

Le deuxième dessin retenu dans le corpus iconographique a été réalisé pour la revue Variedades en 1917 pour illustrer l’article A muerto me huele el godo de Ricardo Palma (ill. 7). L’auteur revient sur une expression traditionnelle utilisée au Pérou « A muerto me huele el godo » que l’on peut traduire simplement par « J’ai un mauvais pressentiment ». Il est comparable à celui réalisé pour illustrer Le chêne et le roseau de La Fontaine (ill. 8).

Les deux arbres dessinés pour ce récit sont d’un âge avancé et d’essence indéterminée, leurs racines sont comparables à celles du chêne de la fable de La Fontaine, « dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts ». Le système racinaire est accentué par le trait se voulant épais comme pour celui du chêne face au roseau, ainsi les racines sont définies de manière à les rendre lisible dans ce paysage crépusculaire. Par ailleurs, de même que le lion, de La Génisse, la Chèvre, et la Brebis, en société avec le Lion est représenté anthropomorphe, Juan Manuel a choisi de répéter l’opération et, de la même façon, le chêne et le roseau affichent des visages humains, et s’affirment, l’un, sérieux et déterminé, l’autre, assuré et décontracté.

La technique utilisée pour Le chêne et le roseau comporte seulement deux couleurs appliquées au crayon brun et vert. En alternant ces deux couleurs, la tête et la tige du roseau comme le visage et le tronc du chêne sont colorés en brun, alors que les feuilles du chêne et celles du roseau sont vertes. Pour l’article A muerto me huele el godo l’ambiance nocturne a été rendue par l’utilisation d’un crayon graphite et du fusain. Pour les deux textes le trait a été accentué afin de rendre apparentes les racines des arbres.

3 – Chanson d’automne (Paul verlaine).

Le troisième dessin choisi est l’illustration pour un conte d’Ernesto Fernández A., paru le 20 mars 1920 dans le numéro 629 de la revue Variedades. Intitulé Amor de india (ill. 10). Il est composé d’un personnage de dos partant vers le fond d’un paysage comme celui illustrant le poème de Verlaine, Chanson d’automne (ill. 9).

Dans les deux textes, le paysage est au centre de l’expression littéraire de ces deux auteurs. Ils utilisent tout deux le paysage afin d’exprimer des états d’âme et des sentiments. Amor de india est une histoire d’amour rurale finissant tragiquement par la mort d’un des protagonistes comme le paysage décrit par Verlaine évoque le terme d’une saison ou une fatalité.

En illustrant ces deux narrations par des personnages s’inscrivant dans des paysages, Juan Manuel Cardenas-Castro a directement traduit les états d’âme et les sentiments de ces acteurs qui se révèlent à l’unisson de cette Nature et participent de ses éléments fluctuant. Le déroulement du conte est parfaitement décrit par le dessin de Juan Manuel Cardenas-Castro qui dépeint une jeune femme cheminant dans la campagne avec insouciance. Son ombre portée la situe dans la lumière de ce moment présent, alors que l’on présage de sa destinée troublée par les nuages d’orage et le vent qui se lève en secouant les arbres placés en arrière plan de la composition.

La technique de la gouache semble avoir été utilisée par Cardenas-Castro pour illustrer Amor de india. Les aplats de couleurs sont caractéristiques de cette technique qu’il a souvent privilégiée[5]. Nous pouvons le constater dans le traitement des masses formées par les nuages. Celles-ci n’ont pu être réalisées autrement qu’à l’aide de cette technique au rendu opaque ne laissant pas la possibilité de rendre visibles les couches picturales par transparences.

Pour le poème de Verlaine, Cardenas-Castro a utilisé mes crayons de couleur que j’utilisais pour mes pratiques scolaires.

4 –Poème non identifié

Le quatrième et dernier dessin choisi a été réalisé pour la nouvelle de Celso V. Torres (ill. 11). Noches de San Juan évoque les aventures d’un métayer, habitant la charmante propriété de San Miguel rappelant celle décrite dans le poème que je n’ai pu identifié (ill. 12).

La maison évoquée dans le court récit de Celso V. Torres est localisée à San Miguel, un lieu indéterminé qui est le prétexte à l’évocation des nuits légendaires de pleine lune, propices à la recherche de trésors imaginaires.

Le dessin proposé par Juan Manuel situe la maison de San Miguel à l’orée d’une clairière spacieuse entourée de grands arbres. Ce n’est pas le cas pour la maison représentée par Juan Manuel — pour illustrer le poème d’un auteur non identifié —, baignée dans la végétation et seulement accessible en y arrivant « tout au bout d’un chemin ».

L’utilisation technique du blanc du papier accentuant l’intensité lumineuse rend cette maison radieuse et la saison du printemps envisageable pour situer cette scène au parterre en fleurs et au ciel sans trop de nébulosité. Les crayons de couleurs magnifient cette maison qui sera certainement accueillante. Son architecture tracée à la règle est simple et efficace autant que son dessin, exécuté promptement.

Le choix de ces quatre illustrations anciennes, à mettre en rapport avec celles plus récentes, s’est imposé parmi d’autres possibles en privilégiant les équivalences formelles et plastiques les plus explicites. Ce comparatisme m’a permis d’établir une logique et une continuité dans le travail d’illustration de Juan Manuel Cardenas-Castro. De ce cahier, je n’ai pas retrouvé les autres dessins que j’avais moi-même réalisés. Ils auraient certainement mis en évidence les influences magistrales de Juan Manuel Cardenas-Castro.

[1] Variedades est un magazine illustré péruvien du début du XXes. édité à Lima de 1908 à 1931, vendue en kiosque et librairie chaque jeudi. Voir en bibliographie l’article : Juan Manuel Cardenas-Castro et la revue « Variedades » 1917-1920 (4).

[2] Auteurs latino-américains tels que José María Eguren, Horacio H. Urteaga, Abraham Valdelomar, etc.

[3] Auteurs européens tels que Alphonse Daudet, Maxime Gorki, Gabriele D’Annunzio, etc.

[4] Juan Manuel Cardenas-Castro, a occupé un atelier d’artiste situé au 18 de la rue Vineuse à Paris du 1er avril 1933 Jusqu’à sa mort le 28 novembre 1988. Voir l’article en bibliographie, Cardenas-Castro, Alain. L’espace de l’atelier et au-delà : à propos d’une esquisse représentant Juan Manuel Cardenas-Castro (1) in blog : Sciences & art contemporain IN – MH – OUT – OFF, novembre 2017.

[5] Sur les 28 œuvres exposées au musée historique régional de la ville de Cusco en 2019, 11 gouaches faisaient partie de la sélection. Voir l’article en bibliographie : Juan Manuel Cárdenas Castro. Exposition monographique au Museo Histórico regional – Casa del Inka Garcilaso de la Vega, Cusco, Pérou (9)

 

Éléments de bibliographie

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