A propos de « Murmure », œuvre de Pierre-Yves Coustère

par Alain Cardenas-Castro

La récente mise en valeur de l’œuvre peint et dessiné de Pierre-Yves Coustère nous amène à nous pencher sur une composition singulière de ce créateur fécond et discret mais collectionné dès les années 1980. L’analyse de Murmure, redonne toute son actualité à cet œuvre que densifient deux tendances majeures, des nus masculins dessinés ou peints avec une précision néoclassique digne de ceux d’Hippolyte Flandrin ou au fil d‘architectures insensées attaquées par les réseaux de signes qu’aurait affectionnés Tàpies.

Dès son adolescence, Pierre-Yves Coustère (1938, Pau – 2017, Paris) (ill.1) décide assez vite de se tourner vers la danse : il a assisté à une représentation du Lac des cygnes, il a tout juste treize ans et décide de monter à Paris étudier cet art et aussi de s’essayer au théâtre. Après un retour à Pau, il adopte Paris, où il vivra et travaillera Il exprime depuis un âge tendre son intérêt pour le dessin et la création picturale (Comentale, 2020).

(ill. 1) Pierre-Yves Coustère, Autoportrait, huile sur toile

Sujets humains et improbables

Observateur intense, le corps est au centre de son propos : il synthétise le regard du danseur qui parfait ses figures, celui du comédien qui s’approprie l’espace, et aussi, et surtout, la vision du peintre qui rend en volume imaginaire et réel sublimé.

Autodidacte, il a son cheminement propre, ses esquisses plus ou moins abouties sur des morceaux de papier fin ou de calque (ill.2) révèlent un certain travail de préparation de petites dimensions appelé à un aboutissement en œuvres plus conséquentes (ill.3 Murmure 40 F [1983]), mais, parallèlement, il met un soin important à certains portraits en buste ou à mi-corps réalisés à l’encre, repris ensuite en lavis divers. Esquisses aussi, réalisées d’après modèle, des amis, des proches (ill. 4, nu posant),… Le milieu professionnel est un creuset favorable à ces études progressives et aboutissant soit à un dessin achevé, souvent rehaussé au lavis ou bien à une huile sur toile aux proportions plus importantes, un format récurrent autour du 40 Figure ou 40 Paysage, soit 100 sur 81 cm ou 100 sur 73 cm.

Le sujet choisi, souvent un ou plusieurs hommes, de plain-pied ou morcelés, renvoie à des éléments de vie autres et ainsi transposés. L’œuvre s’avère la traduction de ces atmosphères de silence et de solitude, une atmosphère rendue plus lourde dans des architectures improbables montrant aussi son goût des sites grandioses, Petra, Venise, des sites propices à une mise en scène qui rend une vision dramatique de l’univers.

Sa fréquentation des musées, des sites archéologiques a laissé quelques éléments admiratifs, rassurants, auxiliaires de fuite au réel, parmi les œuvres encore dans l’atelier de la rue des Martyrs à Paris. On y distingue deux périodes, la première est celle qui mêle l’homme à un décor de colonnades antiquisantes, le plus souvent vides ou bien au sein desquelles des zones autres, un plan d’eau, un élément inattendu comme l’eau qui envahit les sols (ill. 5 Antichambre [40 F 1983]), viennent perturber une atmosphère qui se serait voulue apaisante et lui conférer une force, un poids inquiétants. La deuxième montre des architectures insensées, esquissées, comme attaquées par les réseaux de signes qu’aurait affectionnés Antoni Tàpies (Barcelone, 1923-2012).

 

(ill. 5) Pierre-Yves Coustère Antichambre (1983), huile sur toile, 100 x 81 cm

Ces œuvres, Pierre-Yves les construit comme des scènes sur lesquelles ses personnages sont en place, pour faire partager la beauté du corps ou pour introduire une narration, des épisodes de sensualité ou bien semblant les rescapés de moments tragiques.

Le personnage, quasi absent, devient une statue antique, partiellement démembrée plongée dans un passé historique autant que toute appartenance humaine lui est niée. La scène renvoie à une architecture entre réel et vraisemblable (ill. 6).

(ill. 6) Pierre-Yves Coustère Métamorphose (1983), huile sur toile, 81 x 100 cm

Les événements de la vie quotidienne, sociale, personnelle, forgent un caractère toujours animé par une curiosité et une soif de vie cependant teintées de regrets, « pour chasser des souvenirs imaginaires ou se libérer de secrètes expressions » comme Sylvana Lorenz en ébauche l’idée dans sa courte préface à une exposition de mai 1983 (ill.7). L’approche de Pierre-Yves Coustère bifurque, pour cette partie de son œuvre, au courant de l’informalisme, une tendance où tradition et innovation se conjuguent sans aboutir pour autant à un style abstrait mais riche d’un symbolisme donnant une grande pertinence au substrat matériel de l’œuvre. Il convient de souligner le sens spirituel et architectural marqué que l’artiste donne à son travail, où le support matériel transcende son état pour signifier une analyse profonde de la condition humaine.


(ill.7) Carton d’invitation de l’exposition Pierre-Yves Coustère chez Silvana Lorenz en 1983


La place du corps dans l’art moderne et contemporain

L’œuvre de Pierre Yves Coustère a été peu montré. Certes, le créateur est habitué aux réunions qui font suite à des spectacles, prolongent une inauguration. Il expose durant les années 1980-1990 avec une certaine fréquence : au Salon d’automne (1983, 1984), à la librairie-galerie les Mots à la bouche (Paris, 1984), à la galerie Lorenz (Paris, 1984), au Salon international d’art de Bourges (1986)… Dans sa correspondance à Michel Devaye, il semble satisfait de l’accueil du public face à ses œuvres. De son style, à la fois frontal et allusif, naît une narration de confidence, souvent la traduction d’éléments forts ou tragiques de sa vie, elle s’avère un moyen d’extirper la violence qui l’a envahi.

Si cet autodidacte ne semble pas avoir eu d’enseignant de prédilection, il n’empêche que sa grande sensibilité se double d’une curiosité constante pour des peintres classiques – les Flandrin – , ou des artistes reliés au courant des peintres pompiers dont la sensualité a de tous temps été forte, Matisse dont il aime la polychromie, mais aussi les univers de De Chirico, les sculptures mystérieuses d’Igor Mitoraj (1944, Oederan – 2014, Paris), son voisin dont l’atelier est au Bateau-lavoir. Les corps d’hommes au centre de ses sculptures, souvent fragmentées ou entourées de bandages ou de drapés comme ceux photographiés et étudiés par de Clérambault disent la beauté et la fuite du temps, celui de l’Histoire et celui de l’humain. Dans une de ses toiles, Pierre-Yves Coustère a fait un éloge de cet art d’un raffinement entre réel et sublimation.

Orienter l’esthétique antique vers un goût contemporain et personnel est l’un des axes de cette peinture qu’affectionne Pierre-Yves Coustère qui appartient également à ce courant de peintres épris de ces atmosphères en compositions silencieuses comme en a laissé Claudio Mariani (1942, Bologne -1998), au style pénétré d’une mythologie qui joue avec les références hermétiques et savantes ou aux constructions scéniques de Yannis Tsarouchis (1910, Le Pirée – 1989, Athènes) elles aussi versées dans une mythologie à la truculence dense et poétique.

Comme ses confrères, Pierre-Yves Coustère a mené, sa vie durant, une quête instinctive vers la beauté, la perfection formelle pleine d’une intensité sensuelle dont les œuvres révèlent les jalons d’une vie parfois éclatante, ou en grande détresse face au monde. A contrario de beaucoup, il a, en parallèle, développé un style âpre, qui dit l’attirance vers des contextes pauvres, rappelant parfois les graffitis à l’origine des libertés et des écarts les plus inattendus, comme l’a été sa vie.

Références bibliographiques

  • Dominique Baqué, Mauvais genre(s), érotisme, pornographie, art contemporain. Paris, Ed. du Regard, 2002. 199 p. ill. Index. Bibliog.
  • Christophe Comentale, Pierre-Yves Coustère. Des envers de décors aux architectures, sensuelles et rupestres. Supplément de Sciences et art contemporain, nov. 2020. 40 p. : ill. Bibliog.
  • « Igor Mitoraj », Rudy Chiappini, Skira Ed., Milan, 2002
  • Foucart, Jacques, Les œuvres des frères Flandrin au musée des Beaux-arts de Lyon, imprimerie Delta 1987, 88p. ill. n&b et coul.
  • Yannis Tsarouchis « Peintures et gouaches » – Texte de l’artiste en français et en grec – Ed. Galerie Claude Bernard, Paris, 1997, 52 p.
  • Gaëtan Gatian de Clérambault : psychiatre et photographe. catalogue d’exposition, Centre Georges Pompidou, [Galerie de la B.P.I.], 21 février – 14 mai 1990, Paris, éd. BPI, 1990
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