Mésocosme et art contemporain

Par Alain Cardenas-Castro

Les présentations d’art contemporain et les interventions d’artistes prennent place dans les institutions les plus diverses – qui ne sont pas à vocation artistique – et sont courantes aujourd’hui, afin de capter un nouveau public, valoriser un patrimoine.

Pour exemple, le Musée de l’Homme propose depuis sa réouverture des parcours artistiques dans ses nouveaux espaces rénovés. Des artistes tels que Pascale Marthine Tayou, Frans Krajcberg et Théo Mercier sélectionnés pour leurs travaux en lien avec les thématiques abordées dans ce musée de sciences et de société parisien, s’y succèdent depuis 2015.

En Avignon, le musée Vouland propose actuellement un parcours qui n’est pas une mise en scène des collections ni une confrontation des biens patrimoniaux avec des créations artistiques. Il ne s’agit pas ici de réactualiser la temporalité des collections en revisitant le passé depuis le présent mais plutôt d’inclure l’art contemporain dans un musée dédié aux arts décoratifs et à l’art moderne. Cette manne inattendue générée par cette institution dynamique, s’insinue dans ses galeries et son jardin grâce au fonds de dotation Edis.

Le tapis de Chosroes 1er, roi sassanide de Perse était utilisé en hiver comme substitut de jardin afin de s’y promener en suivant les motifs ornementaux d’allées et de ruisseaux, de branchages et de fleurs de printemps…

L’exposition Hortus 2.0 est un parcours estival qui propose la vision de créateurs sur le thème du Jardin…

« Composant un parcours sensoriel original, l’exposition met en scène une trentaine d’œuvres dont certaines sont spécifiquement créées pour les espaces du Musée Louis Vouland qui les accueillent. Les artistes présentés, de renommée nationale et internationale, s’intéressent au jardin, au foisonnement et à la vulnérabilité de la nature. Ils explorent les potentialités des nouvelles technologies et de la recherche scientifique pour créer des œuvres matérielles ou immatérielles, spatiales ou lumineuses, interactives ou génératives. Herbiers numériques, végétations odorantes, sculptures végétales en 3D, jardin sonore et plantes tactiles dessinent au regard des collections d’arts décoratifs du musée, les contours d’un jardin devenu le lieu de toutes les métaphores et transfigurations artistiques. »

Ce parcours dédié à la nature dans un musée et son jardin, évoque le lien indéfectible que l’Être humain entretient avec elle depuis la période où il a commencé à domestiquer les animaux et les plantes, « domestiquant » la nature graduellement par une appropriation partielle, voire inconsciente de l’environnement.

En persévérant dans cette « domestication », une certaine maîtrise de la nature nous a permis l’acquisition et l’amélioration de savoirs, et savoir-faire pluridisciplinaires. Parfois au service de productions très raffinées, comme la mise en scène de morceaux de nature par l’art topiaire ou la constitution d’herbiers par la collecte à but scientifique de plantes à archiver et classer. Autrement par les innombrables productions plastiques des artistes inspirés par le monde végétal.

Ceci dit, ne serions-nous pas finalement au service des végétaux qui profitent de nous pour leurs développement et expansion à travers le monde ?

Car nous pouvons aussi appréhender la « domestication » du point de vue des plantes et de ce qu’elles ont gagnées à être cultivées, disséminées par les êtres humains en considérant la notion d’« agentivité » appliquée aux plantes. Cette notion est explicitée par l’historien des jardins et du paysage Hervé Brunon, à partir du concept qui détermine une puissance d’agir chez un être — humains mais aussi par des objets, maladies, climats… — soumis à un pouvoir dominant avec la capacité de le transformer ou de l’influencer consciemment ou inconsciemment, intentionnellement ou pas.

Difficile de ne pas se laisser séduire par une rose au parfum exquis dont les origines lointaines témoignent de sa considérable attractivité, lui permettant d’arriver jusqu’à nous, ramenée par un botaniste passionné.

…On ne marche pas sur un tapis, on entre dans un espace…

Les jardins en Europe, longtemps cantonnés à un rôle d’agrément ou d’apparat en prolongement de l’architecture sont maintenant des terreaux riches d’inspiration et propices à l’inventivité pour les architectes paysagers, les artistes. Le remplacement des jardins à la française par les jardins anglais au XVIIIe s. témoigne aussi de leurs importances sociologique et culturelle, tributaires des modes et tendances du moment.

Bien plus qu’un espace de détente, le jardin est un espace symbolique dans lequel on pénètre pour réfléchir, méditer. Il est perçu comme synthèse de l’univers, ou image du Paradis. L’historienne de l’art, de l’architecture et des jardins Monique Mosser remarque que certains déplorent son « vide » inutile en ville, comme un « luxe dispendieux ». Actuellement la tendance l’établit à être partagé, comme une tentative de remédier à notre individualisme tout en restant quand même rentable.

Maître de nature, l’Homme créateur de jardins, d’architectures du paysage, se propulse metteur en scène du végétal en organisant des manifestations tel le Festival International des Jardins qui annuellement depuis 1992, à Chaumont sur Loire, présente la création contemporaine dans le domaine des jardins et de la création paysagère dans le monde.

Une des réalisations pour le Festival International des Jardins © DR

Après la thématique du « Jardins du siècle à venir » en 2016, cette année 2017 met à l’honneur les fleurs, leurs diversité, perfection, mystère et pouvoirs avec le thème du « Flower power, le pouvoir des fleurs ».

 

 

 

…Le tapis est un jardin et c’est ainsi que le prince Hussein des mille et une nuits découvre le souk de Bishangar…

Au Jardin des plantes à Paris, l’Homo sapiens devient collectionneur et archiviste du végétal. Jardin initialement créé par Louis XIII pour cultiver des plantes médicinales, il devient Jardin du Roi en 1718 en perdant sa fonction strictement médicale. S’ensuivent des dons, achats, échanges et campagnes de collectes à travers le monde de diverses collections, dont celles de l’Herbier du Muséum national d’Histoire naturelle. Cet herbier remarquable est le plus grand herbier au monde comptant environ huit millions de spécimens de tout groupe végétal et provenant de tous horizons. Il a récemment été numérisé et mis à disposition du public via une base de données de plus de 6 millions de planches d’herbiers.

Image de l’herbier du muséum tiré du documentaire Herbier 2.0 en 40 chroniques. Webserie réalisée par Anne-France Sion, Vincent Gaullier et Carlos Muñoz Yagüe.
Coproduction : Ex Nihilo, Look at Sciences, Universcience (Cité des sciences / Palais de la Découverte), Muséum national d’Histoire naturelle, CNRS Images

Le Muséum propose de contribuer à la création de cette base de données scientifique à partir des millions de photos des plantes. Cet « Herbier numérique collaboratif citoyen » propose aux participants d’identifier les pays, les régions ou les départements dans lesquels les plantes ont été récoltées, jusqu’à rédiger les étiquettes des spécimens. « Les collections de l’Herbier du Muséum, conservées au Jardin des Plantes, ne cessent de s’enrichir depuis près de 450 ans. Elles sont aujourd’hui estimées à huit millions de spécimens provenant de toutes les régions du monde et appartenant à tous les groupes de végétaux, ce qui fait de l’Herbier national, le plus remarquable herbier du monde tant par son volume que par sa valeur scientifique et historique. »

…Pour y acheter le tapis magique qui le ramènerait a la princesse Nourennahar…

« EDIS qui soutient depuis 2012 l’art des nouveaux médias organise de juin à fin septembre 2017 l’exposition Hortus 2.0. Répartie sur plusieurs sites au cœur d’Avignon, la manifestation installe son épicentre au Musée Louis Vouland pour rayonner sur deux lieux, la chapelle Saint-Charles et le Musée Angladon. Dans ce cadre, une performance sera également présentée à la Collection Lambert lors des journées du patrimoine.

 Le jardin et ses multiples merveilles et métamorphoses artistiques sont le fil rouge, comme un écho à l’histoire d’Avignon dont les nombreux espaces végétalisés ont contribué à façonner l’identité. Ce thème nourrit les différentes appropriations artistiques et donne au public l’occasion d’une rencontre entre les richesses patrimoniales de la Ville et l’imaginaire des créateurs d’aujourd’hui.

 Composant un parcours sensoriel original, l’exposition met en scène une trentaine d’œuvres dont certaines sont spécifiquement créées pour les espaces du Musée Louis Vouland qui les accueillent. Les artistes présentés, de renommée nationale et internationale, s’intéressent au jardin, au foisonnement et à la vulnérabilité de la nature. Ils explorent les potentialités des nouvelles technologies et de la recherche scientifique pour créer des œuvres matérielles ou immatérielles, spatiales ou lumineuses, interactives ou génératives.

Herbiers numériques, végétations odorantes, sculptures végétales en 3D, jardin sonore et plantes tactiles dessinent au regard des collections d’arts décoratifs du musée, les contours d’un jardin devenu le lieu de toutes les métaphores et transfigurations artistiques.

[…]

Le parcours croise ainsi des approches thématiques diversifiées : du jardin des délices et des vanités au jardin comme lieu de mémoire et de refuge, de l’équilibre écologique à l’expérimentation technique, Hortus 2.0 invite le visiteur à appréhender sa propre perception du jardin face à des différentes écritures artistiques et transformations technologiques du monde contemporain »

Ce parcours à travers les salles permanente et temporaire jusque dans le jardin du Musée Vouland, présente 26 œuvres de 12 artistes qui utilisent les techniques du numérique. Elles émerveillent encore par leurs artifices de « Fée électricité ». L’utilisation de ces « nouvelles » technologies – qui se régénèrent, le temps passant – nous réservent dans un cadre magnifique une exposition cohérente, d’abord par la grande diversité des œuvres et de leurs procédés, et ensuite par le choix des exposants qui sont de genres, de notoriétés et de générations différentes. Certains sont scientifiques de formation.

Deux d’entre eux Edmond Couchot et Michel Bret, ont appris à domestiquer la « machine » depuis longtemps. E. Couchot a participé à l’élaboration des premiers dispositifs cybernétiques interactifs dès les années 1960. Il nous propose de «cohabiter avec une nouvelle espèce : les robots. Au lieu de l’affronter, on va aborder cette nouvelle espèce sous un régime de négociation, on va négocier du plaisir, du plaisir esthétique ».

Représentatifs d’une collaboration sciences et art, ces 2 mathématiciens, informaticiens et artistes, pionniers de l’art numérique – fondateur de la formation art et technologie de l’image à Paris 8 – présentent Pissenlits. Cette œuvre est un dispositif par lequel le souffle du visiteur sur un écran fait s’envoler des akènes, l’homme est donc indispensable sinon il n’y a pas de souffle, pas d’interactivité. Une œuvre qui date de 1988 intitulée à ce moment là, Je sème à tous vent en se référant directement au logo des Editions Larousse qui illustre depuis 1876 une fleur de pissenlit dont les ombelles s’envolent symbolisant l’Être humain et la connaissance.

L’image, d’un élément de nature ici, est représentée mathématiquement et non reproduite par l’image photographique ou cinématographique ; modelable ou modélisable par le calcul extrêmement rapide de machines informatiques.

L’Homme trouve toujours des solutions, des jeux de patience pour remédier à son anxiété face sa condition éphémère, développe et démultiplie ses compétences technologiques, toujours fasciné par son pouvoir à découvrir la place d’un volume carré autre part que dans un trou rond ou triangulaire.

Un autre artiste multimédia – qui aurait pu prendre place parmi ce florilège – Rafael Lozano-Hemmer, à réalisé en 1992 « Surface tension » – présentée en 2011 à la Gaité lyrique à Paris – basée sur un autre principe, celui des systèmes de télésurveillance, mais qui à pour points communs avec Pissenlits l’interactivité par le recours aux techniques numériques et l’amélioration des performances du dispositif comme la fluidité de l’image – du à l’actualisation des techniques – à chaque représentations. Initialement inspiré du texte de Georges Bataille L’Anus solaire, ce dispositif sur écran anime un œil cyclopéen surdimensionné qui réagit en s’ouvrant au passage des visiteurs et suit ses déplacements. Pour Lozano-Hemmer, qui lit ce texte durant la guerre du Golfe – qui marque le premier recours massif aux bombes intelligentes téléguidées par caméra – les négociations avec le robot sont parfois impossibles.

Scientifique et artiste de formation, Lozanno-Hemmer a par la suite développé un principe d’« architecture relationnelle » à partir de certains travaux issus du Néo-concrétisme brésilien, mouvement artistique qui posent l’objet comme principalement utilitaire et en relation interactive avec leurs usagers.

Sa dernière œuvre Call on water est une fontaine qui projette de la vapeur d’eau et dessine les lettres qui recomposent plusieurs poèmes du poète mexicain Octavio Paz. Placée au centre du jardin elle aurait participé à l’enchantement du musée Vouland.

…La princesse Nourennahar, orpheline depuis ses jeunes années, qui n’avait pas de rivale en beauté et en charme : ses yeux étaient semblables a ceux de la gazelle, sa bouche aux pétales des roses, et sa taille au souple rameau de l’arbre ban…

Scientifique de formation, l’artiste France Cadet propose sa domestication des machines en l’introduisant dans cet espace muséal. Son travail scientifique et ludique mettant en scène des robots à figure humaine ou animale nous ramène à notre pouvoir de domination et de contrôle sur l’environnement pour satisfaire un bien-être. Sans négocier avec la machine et sans la subir, elle s’y fond, parfois en se portraiturant en robot, déclinant différents avatars d’elle-même en deux et trois dimensions utilisant les techniques photographiques ou d’impression 3D.

Plusieurs de ses créations sont présentées dans les galeries du musée et dans son jardin. Avec Topiary cat elle change les données informatiques d’un de ses robot-chien pour qu’il se comporte comme un chat défié par une souris. Le dispositif s’active en présence du visiteur.

France Cadet, Topiary cat (2016), installation robotique, robot chien piraté, flocage, souris électronique © COLOMBE Production-2017

Cet art d’« amuser la galerie » est exposé dans le jardin du musée avec Plantimal Thermobots. Deux robots-chien, réagissent à la chaleur ambiante du soleil qui provoque le changement de couleur de leurs poils artificiels.

Ce vert artificiel me rappelle un lapin naturalisé qui attendait son propriétaire sur les étagères d’atelier d’un taxidermiste en région parisienne. Ce spécimen m’avait interpellé parce qu’il était vert fluorescent et « doublement artificiel ». Naturaliser un animal, le ressusciter pour rappeler son état d’être vivant participant de la « nature » est déjà curieux, mais ajouter le fait que ce lapin était une lapine albinos, qui se nommait Alba et participait au projet de l’artiste Eduardo Kac GFP Bunny commencé en 1999. Ce lagomorphe devenait fabuleux.

Photographie réalisée au cours d’une mission de repérage pour le Musée de l’Homme en 2015. MNHN © Alain Cardenas-Castro

Eduardo Kac réalise des expériences transgéniques – ses pratiques sont la téléprésence, la biotélématique et l’art transgénique – sur des mammifères en recourant à une protéine que l’on trouve dans la méduse du Nord-Ouest du Pacifique. Il ne crée pas seulement des créatures mutantes et hybrides comme objet mais a cette volonté du créateur de les intégrer à leur famille.

Une lapine verte, courant dans l’herbe pleine de vie et de couleur dans ce jardin plein d’artifice du musée Vouland n’aurait pas été possible car fondue dans ce décor de nature le visiteur aurait pu l’écraser et le prestige aurait été dévoilé…

Nota bene

Mésocosme : écosystème reconstitué dans un environnement ou lieu clos afin d’y faire des analyses de types différents : éléments polluants, musées, en l’occurrence, ceux où l’on présente de l’art contemporain. (Une définition sectorielle est donnée dans le glossaire Ifremer).

 

Éléments bibliographiques et sites :

Références bibliographiques

  • Bawin Julie, L’artiste commissaire, Entre posture critique, jeu cratif et valeur ajoutée, Ed. des archives contemporaines, 2014
  • Vigne Jean Denis. Les début de l’élevage, Le Pommier, Cité des sciences et de l’industrie, 2004
  • Les Mille et Une Nuits, traduction Charles Mardrus, Ed. Robert Laffont, 1980
  • Garraud Colette, L’idée de nature dans l’art contemporain, Flammarion 1994. ill. en coul.
  • Brunon Hervé. « L’agentivité des plantes », Vacarme, vol. 73, no. 4, 2015, pp. 118-123.
  • Mosser Monique, interview in Art Press, février 1992, p. 38
  • Hortus 2.0, acte – 1, Guide d’exposition, Edis Fonds de dotation, 2017

Sites

  • http://www.lozano-hemmer.com
  • http://www.ekac.org/lapinpvf.html
  • Plantes et art numérique, France 3-regions.francetvinfo.fr/Provence-alpes-cote-d-azur
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