Les trois expositions de printemps de la fondation Custodia : un florilège de dessins italiens, la présence de deux graveurs contemporains.

par Alain Cardenas-Castro et Christophe Comentale

Dans un article publié en 2017 sur la diversité des pièces acquises par Frits Lugt au fil du temps, des fonds qui constituent le patrimoine de la fondation Custodia sise dans deux hôtels particuliers, les hôtels Turgot et Lévis-Mirepoix, Christophe Comentale a eu le plaisir de voir de plus près ce cadre recréé comme une peinture du Siècle d’Or et — c’est là une de ses originalités fortes — meublé, décoré de façon quotidienne, mais un quotidien destiné à des chercheurs, à des curieux, à des personnes intéressées, certes par les dessins flamands, néerlandais ou français, mais autant par l’art grec ou romain, les miniatures indiennes ou les porcelaines chinoises…

Lors de la réunion de presse durant laquelle Geer Luijten reçoit des correspondants de divers médias, tout en écoutant le maître des lieux faire le point sur les nouvelles acquisitions et également sur les expositions, nous avons le plaisir de laisser vaguer le regard sur les pièces qui confèrent son charme à ce vaste lieu de curiosités Est et Ouest.

Du 15 février au 10 mai 2020, Heures d’ouverture : tous les jours sauf le lundi, de 12h à 18h. Fondation Custodia / Collection Frits Lugt, 121 rue de Lille – 75007 Paris
Tél : +33 (0)1 47 05 75 19 coll.lugt@fondationcustodia.fr 

      

   


Ci-dessus, trois porcelaines chinoises, dites d’exportation, de type bleu et blanc (fin dyn. Ming, fin XVIe s.). Deux bols (cat. p. 38, inv. 6660 & p. 63-64, inv. 6967) et un plat (cat. p.26, inv. 7248) à motifs propitiatoires, au centre le caractère en graphie cursive de la longévité entouré de branches de bambou et de prunus. Sur le pourtour, deux trigrammes symbolisant  l’eau et du feu (yin et yang), des motifs de chauves-souris, de nuages et de grues.


●  Dessiner la figure en Italie 1450-1700

Studi & Schizzi [Etudes et esquisses].

La première, patrimoniale, classique, présente 86 des 600 dessins italiens que la fondation conserve et qui ont été collectionnés en grande partie par Frits Lugt, en l’espace d’un demi-siècle seulement. Sont à découvrir des œuvres exécutées par des artistes de la Renaissance au Baroque, parmi lesquels Filippino Lippi, Andrea del Sarto, Federico Barocci, les Carracci, Palma il Giovane ou encore Guercino.

L’accent a été mis sur l’importance de ces documents préparatoires constituant des transitions progressives vers une œuvre achevée. Un certain nombre des pièces sélectionnées traduisent un état d’élaboration qui rappelle les contraintes des commandes passées durant ces siècles de raffinement.

Au fil de l’exposition, des études très fragmentaires des différentes parties du corps, des scènes religieuses, des paysages, la présence de pièces dessinées recto-verso sur des feuillets de diverses dimensions.… Les techniques, quant à elles, sont fidèles à l’emploi de la sanguine, de la pierre blanche, des savantes utilisations de différents ingrédients tels encre, mine de plomb et autres corps colorant la surface à travailler. Un dernier point, bien souvent ignoré, l’importance des cadres choisis pour la mise en valeur de chaque pièce : on va du simple passe-partout à des baguettes complexes, dorées ou en bois de différentes essences, et dont les surfaces sont parfois agrémentées de motifs décoratifs qui traduisent une esthétique sensible.

Le côté décoratif, édifiant, militant, des pièces ne peut que séduire l’œil de l’homme du XXIe siècle, progressivement désensibilisé à ces approches qui vont aller vers le goût de sensations autres. Enfin et surtout, on est, avec ce florilège de pièces particulières, face à des œuvres qui font parfois pénétrer dans une certaine intimité, celle du processus complexe de la création des œuvres, allant de la naissance d’une idée au plaisir de livrer les premières synthèses dessinées, celles qui vont conduire au tableau ou à la fresque déjà en devenir.

            


Ci-dessus, de gauche à droite, Paolo Farinati (Vérone 1524-1606), Daphné dans une niche (ca 1595), encre brune, pointe de pinceau, lavis brun ; Giovanni Francesco Barbieri, dit il Guercino (Cento 1591-1666 Bologna), Etude d’un homme assis, vu de dos, avant 1619, sanguine et estompe.

Ci-dessous, de gauche à droite, Pier Francesco Mazzuchelli, dit Morazzone (Morazzone 1573-1626 Piacenza ?), Un prophète (ca 1609-1613), lavis brun et gouache blanche sur tracé à la pierre noire sur papier gris-vert ; Giovanni Ambrogio Figino (attr.) (Milan 1548 -1608), Etude de jambe, pierre noire et rehauts de gouache blanche sur papier bleu.


             

Giovanni Benedetto Castiglione (Gênes 1609 – 1664 Mantoue), Le repos pendant la fuite en Egypte, huile sur papier.

Les deux expositions suivantes, celles de deux artistes contemporains hollandais, illustrent de façon magistrale comment une approche plutôt abstraite peut être aussi puissante qu’un parcours privilégiant le descriptif quasi scientifique d’un lieu, d’un paysage. Heureusement, toutes ces œuvres contiennent des sensibilités bien différentes mais qui disent l’émotion, la force de chaque parcours. Là encore, la présence de carnets de dessins réalisés par les artistes permet à nouveau de pénétrer dans la réflexion consignée sur ces éléments d’une réflexion précisée par ces prises de notes uniques.

● Anna Metz 

Anna Metz (Rotterdam, 1939), grave le métal, pratique la taille douce, en particulier l’eau-forte, l’aquatinte et use de rehauts qui font varier ses compositions parfois abstraites, parfois empreintes d’une certaine simplification formelle ou montrent de savants jeux entre le plein et le vide qui se partagent la surface des oeuvres. L’exposition retrace l’ensemble de son travail, de ses premières gravures réalisées dans les années soixante : elle produit alors des eaux-fortes polychromes de paysages arborés après un séjour en Espagne.

Anna Metz, Pochette à Phylactères, I (2003-2018), eau-forte et papier Chine collé, sable.

La présentation s’intéresse plus particulièrement à son travail des vingt-cinq dernières années, car l’artiste a connu une évolution tardive. Devant subvenir financièrement aux besoins d’une famille de trois enfants, Anna Metz n’a véritablement trouvé sa voie que dans les années 1990, après l’âge de 50 ans. Quand ses enfants ont pris leur indépendance, elle a pu expérimenter davantage la technique de l’eau-forte. Son œuvre est alors devenu plus graphique qu’autobiographique.

Anna Mertz devant ses œuvres (cl. ChC)

Anna Metz explore l’eau-forte d’une manière remarquablement libre et peu orthodoxe, qui rappelle l’approche de son modèle Hercules Segers au XVIIe siècle. Elle peut laisser volontairement l’acide mordre une plaque de métal jusqu’à sa rupture. En outre, elle ajoute des bouts de papier, de textile et de feuille d’aluminium sur ses matrices, cherchant à obtenir des impressions uniques. De ce fait, les différences au sein d’un même tirage sont parfois telles qu’on ne saurait deviner que les épreuves proviennent d’une même plaque. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, Anna Metz imprime des « tirages d’exemplaires uniques ». Cette approche renvoie à la question de l’estampe multiple ou unique, mais qui n’est pas pour autant un monotype…

●  Siemen Dijkstra 

À bois perdu

Siemen Dijkstra vit et travaille dans le village de Dwingeloo, dans la Drenthe, une province du Nord-Est des Pays-Bas, où il réalise de spectaculaires gravures sur bois en couleurs. De vastes paysages quasiment panoramiques, des représentations d’animaux morts sont ses principaux sujets d’inspiration. Des carnets montrent ce patient travail du dessin à l’œuvre gravée.

Le procédé de gravure à bois perdu implique que chaque aplat de couleur est taillé individuellement dans une matrice de bois unique, et imprimé successivement sur le papier. Avec ses grands tirages qui se composent parfois de 10 à 18 couches de couleurs, Siemen Dijkstra (Den Helder, 1968) évoque, depuis son atelier, un monde extérieur éloquent : « Ce que j’aimerais vraiment, c’est de pouvoir rendre les odeurs de l’extérieur », dit-il.

Ces estampes en fisheye sont structurées selon une distance focale très courte et donc un angle de champ très grand, jusqu’à 180° dans la diagonale, voire dans toute l’image, introduit par son principe même une distorsion qui courbe fortement toutes les lignes droites ne passant pas par le centre. Ce processus donne une approche un peu photographique dont l’artiste joue par la perfection de ses surfaces saturées de plantes et de branches, de vaguelettes et d’herbe. Mais à côté de tous ces détails, Siemen Dijkstra ne perd jamais de vue l’image globale : la lumière perçant à travers la végétation, les couleurs qui s’harmonisent, l’atmosphère légèrement brumeuse au loin. La densité des œuvres, la précision botanique des grands formats renvoient assez naturellement à celle des animaux morts qui sont comme autant de matériaux devenus les sujets de réflexions précises, telles ces natures mortes dont les cabinets de curiosité possèdent des exemples fascinants pour aller du réel vers une esthétique d’un microcosme autre.

Siemens Dijkstra, Oreillard roux, n° 1 (2015), aquarelle-gouache, plume et encre. Coll. de l’artiste

Le paysage de la Drenthe est le principal sujet de Siemen Dijkstra, mais pour l’occasion, sont montrées également  d’autres paysages néerlandais, ainsi que des dessins et estampes qu’il a réalisés pendant (ou suite à) des voyages à travers la Scandinavie, l’Inde et la France.

Siemen Dijkstra devant ses œuvres (cl. ChC)

Sept salles d’exposition lui sont consacrées, et, outre une sélection des meilleures gravures sur bois en couleurs de ces vingt-cinq dernières années, sont présents des dessins, des gouaches et aquarelles de l’artiste.

 

 

 

Renvois bibliographiques

● Catalogue en ligne des dessins https://collectiononline.fondationcustodia.fr/c

● Gijsbert van der Wal, Siemen Dijkstra. À bois perdu Paris, Fondation Custodia, 2020
196 p., c. 150 ill. en coul. textes français-néerlandais

● Jan Piet Filedt Kok et Gijsbert van der Wal, Anna Metz. Eaux-fortes Paris, Fondation Custodia, 2020, 163 p. :  c. 100 ill. en coul.

● Comentale, Christophe, la Fondation Custodia, In : Art & Métiers du Livre, 2017 (320 ;  38-45 : ill.)

● Het Chinese porselein in de collectie Frits Lugt : The Frits Lugt collection of Chinese porcelains ; introd. ; Lugt. Paris : Fondation Custodia, ca 1981. 96 p. : ill. en noir et en coul. Bibliog. pp.92-96.

 

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