Les [huit] territoires graphiques de Joël Leick

Un cycle complet fait 60 ans dans l’imaginaire de la pensée chinoise. C’est ce qui se profile pour ce créateur assez anticonformiste et tenant d’une approche complexe pour une création totale.

L’année 2020 lui a permis d’être à l’honneur à la Bibliothèque nationale du Luxembourg au fil d’un florilège exceptionnel d’œuvres marquantes qui racontent ses parcours.

Créateur fécond à l’univers complexe et protéiforme, Joël Leick est structuré d’une façon séduisante, effrayante, attirante autant que perturbante. Plusieurs territoires — en fait plus de huit — se partagent et marquent les bolges d’un univers où les actes qui y sont égrenés sentent le soufre, celui de la connaissance, du raffinement et du plaisir, trois ingrédients répandus au fil des œuvres qui jalonnent ces territoires. Comme je l’avais énuméré dans un article récent de la revue Art et métiers du livre (2020, 338), les œuvres se répartissent selon ces catégories aussi parfaites que fluctuantes, parfois en surimpressions éphémères : livre d’artiste (1), livre de dialogue (2), correspondance avec Michel Butor (3), hommage à Rimbaud (4), série Corps-paysage vécu (5), série Éléments du paysage (6), série Paesaggio (7), série Nature des choses (8). Quelques explications pour pénétrer ce monde d’une liberté polychrome et calligraphique.

(ill. 1) Joël Leick dans son atelier parisien. La préparation d’un tirage taille douce (2016) © Ch. Comentale

par Christophe Comentale

Joël Leick (Thionville, 1961, Paris, dès 2001) est, depuis plusieurs décennies, l’hôte de lieux prestigieux, le Grolier Club de New York, le musée Paul Valéry à Sète, les fondations Auer Ory (Genève) et Bodmer (Cologny), musée national de Dunhuang (Chine)…

Ce créateur protéiforme, peint, écrit, photographie, improvise, manipule. Il découpe aussi comme il joue des rehauts incontrôlables du réel et des matériaux. Les papiers qui lui passent entre les mains sont des supports et aussi des éléments d’une œuvre à venir.

Un catalogue documenté et très illustré accompagne cette exposition rétrospective : Thionville, Troyes et Luxembourg, où la bibliothèque nationale l’accueille au printemps.

De la diversité des approches

Traiter de la création de Joël Leick suppose un regard à différents ingrédients : l’huile, le lavis, le crayon, la cire, les pigments divers et la térébenthine ; quant aux formats des œuvres réalisées, ils sont liés à des approches expérimentales ou sérielles, assez voisines de celles de ses livres, soit en feuilles, à l’occidentale, soit au fil des folios des carnets-accordéons [terme plus large et plus juste en raison des papiers et formats parfois utilisés, et aussi quelque peu éloignés du format du carnet de bal de Dom Juan…] comme le 28 mai à 18 heures, après une lecture du Livre voyageur, il va réaliser Imprégnation(s), trois livres peints de 6 mètres de long chacun.

Si l’on s’en tient à la forme que revêt son œuvre, le livre est sans conteste son territoire par excellence : des feuilles pliées sur lesquelles il peint et qu’il assemble en cahiers, intervenant seul ou en binôme avec un écrivain. Depuis 1993, ses livres d’artiste sont à mi-chemin entre manuscrits et imprimés dans lesquels la photographie et le polaroïd tiennent une place aussi importante que ce qui a longtemps signé son travail de peintre : la tache, la coulure. Il en joue dans ses livres performances, réalisés in situ (bambouseraie d’Anduze, musée Mallarmé,…), en présence ou non, d’un public, à partir d’indices qu’il transporte ou qu’il trouve sur place.

     


Ci-dessus, de gauche à droite, (ill. 2) Philippe Claudel, Quelques fins de mondes, ill. de Joël Leick, Baume-les-Dames : Aencrages & co, 2011. [Ecri(peind)re] ; (ill. 3) Etel Adnan, Dans cette nuit, toutes les nuits, Ill. et rehauts de Joël Leick, Ed. Al Manar, 2015. 21 ex. sur BFK Rives


Les territoires sont autant de miroirs qui renvoient sans cesse les obsessions de cet auteur polymorphe. Les livres d’artiste résument depuis 1993, quelque 25 ans de voyages, New York (ill.) (1996), Bomarzo (2008), dont Nature ou le Journal de l’aspect, 11 volumes sont parus à ce jour. Chaque volume, unique, est réalisé à 15 exemplaires, chacun se compose de carnets de tous formats, de notes enrichies de collages de photos découpées, de supports allant de peintures originales à des collages, des empreintes vraies ou fictives, le tout ponctué de notes manuscrites , …

(ill. 4) Joël Leick, Feuilles insensées (2013), Gravure pluviale

Quant aux livres de dialogues, terme assez restreint apparu au XXe siècle et formalisé par Yves Peyré pour désigner la « rencontre de deux créateurs, un poète et un peintre dans un espace commun, accepté et investi par l’un et l’autre : le livre », la définition existe déjà sous les Song (Xe-XIIe s.). Plus magistrale en Asie, cette ampleur convient davantage à Joël Leick, performances et livres entre signe et calligraphie l’apparentant davantage à un courant de dialogues plus vaste.

(ill. 5) Catogan, texte de Christophe Comentale, gravures et rehauts de Joël Leick, Paris : chez les auteurs, 2013. Reliure-accordéon à 12 plis, 20 x 14 cm, mais en lin de coul. grège, Ex. unique

Depuis 1993, quelque 90 auteurs (ill.) ont partagé avec lui cet espace, certains une seule fois, d’autres ont renouvelé plusieurs fois l’expérience. Pierre Bergounioux, Hubert Lucot, Gilbert Lascault, sont de ceux-là. On peut noter que plusieurs titres font référence à ses œuvres sur papier comme Paesaggio

(ill. 6) Ch. Comentale, Le papillon d’Alex, interventions de Joël Leick, Paris : chez les auteurs, 2013. 2 ex. manuscrits en carnet accordéon. Collages et monotypes grattés à la pointe sèche

Rimbaud et Butor forment une catégorie disjointe qui rassemble poète et auteur, admiration pour le poète (ill.) et correspondance gigantesque avec l’auteur – dès 1994 – : plus de 200 livres de tous formats et contenus, [une vingtaine exposés] où les symbioses disent une familiarité binaire proche de l’osmose !

« Notre premier livre date de 1994. Nous en sommes au numéro 243 et nous avons fait de nombreuses cartes postales. Nous collaborons intimement surtout par correspondance depuis 21 ans. […] Nous nous connaissons de mieux en mieux, savons de mieux en mieux nous surprendre de façon féconde », écrit Michel Butor dans l’introduction au Livre des livres, texte écrit en 2015, peu avant sa mort, et publié pour la première fois dans le catalogue de l’exposition. Il ajoute : « La plupart du temps, ce sont non seulement les images qui viennent d’abord mais toute l’architecture de l’ouvrage à l’intérieur de laquelle je dois me couler, tel un locataire qui s’installe dans un appartement » et termine par ces mots « C’est lui de plus en plus qui a choisi les titres, ce qui est fort contraignant mais m’aide à me diriger dans la bonne voie. »

Tout est dit de cette remarquable et durable complicité entre, en 1994, un jeune artiste inconnu de 33 ans et un écrivain célèbre de 68 ans. Une vingtaine de livres sont exposées retraçant cette longue collaboration commencée avec Indice. Parmi ceux-ci, Don Juan dans la Moselle (2000), 1003 strophes à l’usage du célèbre personnage se promenant dans ce département, pour accompagner les petits polaroïds découpés de Joël Leick ; Fond de Gras (2007) (image), photographies en couleur, enrichies d’huile rouge oxyde à partir desquelles Michel Butor écrit un poème sur un des plus importants centres d’exploitation minière au Luxembourg aujourd’hui abandonné ; ou encore Paysage avec figures, édité en 2011 par Bernard Dumerchez, titre d’usage courant dans la peinture des XVIIe et XVIIIe siècles.

(ill. 8) Joël Leick dans son atelier parisien. Une impression en taille douce (2016) © Ch. Comentale

Joël Leick aime donner corps à des livres dans des endroits qui peuvent sembler inappropriés ou du moins inconfortables. Ses livres de voyage en témoignent. Mais surtout ses livres performances quand, seul ou avec un poète, dans la nature ou dans un lieu public, entouré ou non de spectateurs, il évolue autour du livre en train de se faire. Gestes précis, concentration extrême afin de faire face à tout ce qui pourrait advenir. Ici, avec Michel Butor, l’impressionnant Reptation, sous forme d’un leporello long de 660 cm, réalisé à Laon en 2 exemplaires le jour du vernissage de l’exposition « Correspondance(s) Joël Leick – Michel Butor », le 5 avril 2012.

Unique, cet hommage à François Augiéras (ill.) avec Non, texte posthume de (2003), pour lequel, il peindra sur les 60 exemplaires étalés à même le sol de son atelier.

Avec la série Corps-paysage vécu, (2012 – 2017), Joël Leick établit un lien entre le corps démembré — celui de la femme — et le paysage, « habité et même érotisé» (M.-F. Quignard). (ill.). Il peut également devenir le lieu de l’écriture (Corps-paysage vécu n° 10).

Des séries Éléments du paysage et Paesaggio

La première privilégie une correspondance entre l’image photographiée et l’estampe par le détail : des lacis de branches, une feuille tombée à terre, un fil électrique (ill.), œuvres enrichies d’un élément photographique, d’un monotype qui rappelle le détail choisi (ill. ). Dans Éléments du paysage, n° 2, l’abat-jour photographié en plan serré, devient dans le monotype une fleur. Plus que dans les autres séries, Du paysage en général ; tandis que Paesaggio « révèle la forte attirance qu’a l’artiste pour l’Italie mais aussi pour sa langue et la subjectivité insondable des sons », c’est aussi un paysage invention du dessin, dessin qui « tendrait à devenir plus vrai que la photographie » (M. F. Quignard). Un environnement autre préside à la série Nature des choses. Commencée en 2000, cette série, en référence sans doute à Lucrèce, rassemble la forme changeante et toujours recommencée des choses que seule la poésie peut appréhender. Dans Nature des choses, 1, 2 et 3, la photographie en vient à prendre moins de place pour laisser se déployer le monotype, forme unique et autonome.

(ill. 9) Sélection de gravures en taille douce de Joël Leick    © Ch. Comentale

Exposition du 2 avril au 4 juillet 2020.

Bibliothèque nationale du Luxembourg

37D, Avenue John F. Kennedy
L-1855 Luxembourg
Tel. : (+352) 26 55 9-100 / E-mail : info@bnl.etat.lu

Du mardi au vendredi : 10h-20h

Samedi : 10h – 18h.

Catalogue sous la dir. de Marie-Françoise Quignard.

 

 

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